Il y a dix ans, le 15 mai 2011, commençait en Espagne le Mouvement du 15M. A l’appel sur les réseaux sociaux de quelques jeunes qui s’étaient rassemblés sur la place de la Puerta del Sol à Madrid, un vaste mouvement de contestation commençait autour du mot d’ordre « Democracia real ya » (une vraie démocratie maintenant). Des centaines de milliers d’« indigné.es » occupaient les places dans une centaine de villes, en réponse aux conséquences sociales de la crise de 2007-2008 et à la politique d’austérité du gouvernement PSOE de Zapatero. Ce mouvement enthousiasmant, où tout le monde débattait, cherchait à tâtons les chemins pour « faire de la politique autrement », contestait le pouvoir des banques et des multinationales, s’inscrivait dans le prolongement des Printemps arabes, tandis que des mouvements identiques se développaient dans d’autres pays, comme en Grèce, mais aussi aux USA, avec Occupy Wall Street.

A l’heure où tout ce que la gauche institutionnelle compte de partis, courants et autres mouvements, cherche à donner un minimum de crédit à son ambition de retourner aux affaires au sommet de l’Etat, l’anniversaire du 10 mai 1981 était l’occasion à ne pas rater. Une « révolution suspendue » d’après Mélenchon qui a consacré une conférence entière sur le sujet. Chacun y est allé de sa commémoration, revendiquant et s’inscrivant dans la continuité de cette heure de gloire de la gauche unie pour gérer les affaires de la bourgeoisie… cherchant à faire oublier que sa fonction a été d’orchestrer l’offensive libérale pour le compte des classes dominantes confrontées à la récession économique. La même offensive, dans le cadre de la mondialisation capitaliste, que Thatcher en Angleterre et Reagan aux USA avaient déjà engagée avec brutalité.

L’arrivée de François Mitterrand au pouvoir après 23 ans de gouvernements de droite et l’entrée de 4 ministres PCF dans le gouvernement (Georges Marchais avait recueilli 15,3 % des voix au 1er tour, Mitterrand 25,8 %) avaient alors suscité un grand espoir dans le monde du travail et parmi nombre de ses militant.e.s. Espoir bien déraisonnable qui n’allait pas tarder à provoquer de profondes désillusions d’autant que l’ensemble des organisations de la gauche institutionnelle, politique et syndicale, s’employait à appeler à « donner du temps » et à faire taire toute contestation, entre autres en organisant l’exclusion des opposants dans les syndicats, en tentant de disqualifier les grèves telle celle des ouvriers des chaînes automobiles en 1983 qualifiées de « grèves des ayatollahs » par le pouvoir. La suite a été chèrement payée, économiquement, socialement et politiquement par le monde du travail et ses militant.e.s.

Le 25 avril dernier, la Marche lesbienne appelée par le collectif Collages lesbiens, a réuni près de 10 000 manifestant.e.s à Paris. Elle dénonçait le rejet par le sénat, le 4 février dernier, de la PMA pour tout.e.s, gratuite, une promesse de campagne de Hollande puis de Macron. Votée cet été à l’Assemblée, elle a été retoquée par les sénateurs réactionnaires de LR, qui défendent les valeurs rétrogrades de la famille catholique traditionnelle, salués par la Manif pour tous et la non moins réactionnaire association « Marchons, enfants ! ».

Soutenues par l’Église et l’extrême-droite, ces associations intégristes exercent une pression continue pour défendre l’ordre patriarcal, la famille traditionnelle hétérosexuelle qui enferme la femme dans le rôle subalterne de servante et procréatrice, pilier de l’ordre moral et social de la bourgeoisie.

Mais la PMA pour tout.e.s, gratuite, comme le mariage pour tou.te.s, s’impose aujourd’hui comme une évidence, un droit démocratique lié à la modernisation de la société, à la dissolution de la famille patriarcale et au développement de formes nouvelles de la famille.

Lundi 3, sur RTL, Le Maire présentait ses « quatre pistes » pour éponger la « dette covid », 168 milliards dépensés par l’Etat pour voler au secours des patrons : 1) miser sur la reprise économique ; 2) étaler la dette ; 3) transformer le pays, réformer ; 4) faire payer les entreprises ayant perçu des aides…

Le Maire laisse entendre qu’il veut faire payer les patrons… sans augmenter leurs impôts, simplement en faisant en sorte qu’une partie de ce qu’ils paient déjà aille au remboursement de la dette covid. Comme si allouer plus d’argent au remboursement de la dette sans augmenter les recettes ne revenait pas à diminuer d’autres lignes de dépenses budgétaires ! Le secret de ce tour de passe-passe est dans la « piste » 3 : « transformer le pays, réformer », c’est « poursuivre les transformations structurelles comme la réforme des retraites, que j’estime nécessaire dans notre pays » explique-t-il.

Et d’autres conséquences du traitement budgétaire de la crise de la covid s’abattent déjà. Entre autres, selon l’Association des Maires de France, « un tiers des collectivités locales vont augmenter leur taxe foncière » pour faire face à l’accroissement de dépenses indispensables alors que la participation de l’Etat ne cesse de diminuer.

Avec plus de 150 000 manifestants dans 300 défilés à travers toute la France, le succès de ce 1er mai a permis que s’exprime, déconfinée, dans la rue, la colère qui s’accumule depuis des mois, malgré, à Paris, les exactions de la police et les agressions odieuses et inacceptables contre la CGT, un début de réponse à l'offensive antisociale et réactionnaire qui se poursuit...

Nouvelle épisode de la surenchère sécuritaire du gouvernement, le projet de loi « relatif à la prévention d’actes de terrorisme et au renseignement » était présenté mercredi en Conseil des ministres. Le même jour, sept militants italiens, réfugiés depuis plusieurs décennies en France où ils ont refait leur vie, étaient arrêtés, présentés comme d’anciens membres des Brigades rouges, sous la menace d’une extradition vers l’Italie où ils encourent de lourdes condamnations.

Démagogie sécuritaire et bassesse policière qui s’accompagnent d’une offensive réactionnaire au nom de la défense des « principes de la République » contre les « communautarismes », entretiennent un climat raciste nauséabond qui encourage tous les nostalgiques de la vieille France coloniale, de la France de Pétain, de la sale guerre d’Algérie…

L’évolution de la société sous la pression de l’offensive capitaliste, de l’État et des politiciens suscite un large mécontentement, une profonde révolte, une envie de changer le monde qui a bien du mal à trouver les moyens d’agir. Dans la jeunesse tout particulièrement, plus largement dans le monde du travail, dans les milieux militants, syndicalistes aussi.

Les forces politiques ou syndicales censées porter des idées démocratiques, progressistes, contestataires sont toutes, d’une façon ou d’une autre, intégrées à l’ordre social, cet ordre prétendument républicain qui est celui de l’exploitation et de l’oppression, du racisme et des politiques sécuritaires, un ordre dépassé et sans avenir.

De nombreuses mobilisations locales ont lieu, porteuses de dignité, d’engagement, de courage, d’autres, plus larges se sont développées dans tout le pays comme les marches des jeunes pour le climat, les luttes des femmes ou le mouvement des gens du spectacle qui ont fait de l’abrogation de l’assurance-chômage, de la lutte contre la précarité, leur combat.

Castex, Véran, Blanquer, jouant les bateleurs de foire, ont à nouveau fait leur show pour confirmer, la mine grave, la fin de la limitation des déplacements à 10 km et la réouverture des écoles puis des collèges et lycées… sans que rien n’ait changé par ailleurs ! Les réanimations, et plus généralement les services hospitaliers continuent à déborder, les personnels exténués démissionnent à tours de bras. Les enseignants sont renvoyés au front sans plus de moyens, sans vaccination pour la grande majorité ni protection supplémentaire.

Les bonnes nouvelles sont pour les entreprises, garanties par Le Maire de continuer à « bénéficier du soutien des pouvoirs publics ». La possibilité qui leur a été donnée de souscrire des prêts garantis par l’Etat (PGE) est prolongée jusqu’à la fin de l’année. Elles pourront les utiliser pour rembourser leurs dettes… une cavalerie financière sans aucun risque pour les banques puisque l’Etat se porte garant, avec notre argent. Pendant ce temps, les licenciements, les annonces de fermeture continuent, dans l’automobile comme chez Bosch à Rodez, Man à Saint-Nazaire ou GFT à Blanquefort ; l’aéronautique comme chez les nombreux sous-traitant d’Airbus, le commerce, l’hôtellerie, le prêt-à-porter, etc. Sans compter les dizaines de milliers d’auto-entrepreneurs, artisans, commerçants et autres « indépendants » et précaires aujourd’hui sans travail. Des générations de jeunes arrivent sur le marché du travail sans trouver autre chose que quelques heures de caissiers, livreurs, manutentionnaires, brutalement confrontés à l’exploitation, à la violence sociale et au cynisme de cette société qui nourrissent l’inquiétude d’un lendemain difficile à imaginer et la colère, la volonté de changer les choses.

Comme l’écrit Le Monde, une « Biden-mania » touche les milieux économiques et politiques français, fascinés par les deux plans de relance d’une ampleur sans précédent que Biden vient de lancer coup sur coup, 3900 milliards de dollars au total, dont, cerise sur le gâteau, 2000 seraient financés par une augmentation des impôts sur les entreprises et la taxation des multinationales.

Les médias s’enthousiasment, titrant sur la « révolution fiscale », le « changement de paradigme », un nouveau New Deal aux USA. Mélenchon, parmi bien d’autres, approuve : « c’est la bonne méthode qu’applique Biden » en faisant du « keynésianisme de base », « ils ont une politique qui ringardise le Vieux continent ».

Pas de « révolution fiscale » en effet pour le gouvernement français, bien décidé à ne pas augmenter les impôts, surtout ceux des riches. Et question « sauvegarde de l’économie et de l’emploi », c’est toujours le « quoi qu’il en coûte » avec l’annonce récente que les dettes de certaines entreprises pourraient être annulées, assortie de l’affirmation répétée en boucle que, la crise sanitaire passée, il faudra bien payer la facture.

Les « différences » entre les politiques de Biden et de Macron ne relèvent pas d’un quelconque choix entre néo-libéralisme et néo-keynésianisme ou de choix idéologiques. Elles dépendent des moyens économiques et politiques dont chaque puissance dispose pour développer son propre « plan de sauvetage », renflouer le capitalisme en déroute, dans le cadre des rapports de force internationaux. La politique de Biden s’inscrit également, sous une autre étiquette, « America is back » au lieu du « America first » de Trump, dans la logique de la concurrence avec la Chine, comme aussi avec les autres grandes puissances.

Nous voici entrés dans le 3ème confinement jusqu’à la mi-mai d’après Macron, qui ne s’est pas risqué à donner le moindre objectif chiffré de seuil de contamination à atteindre. Le bluff et la méthode Coué continuent, au point que 61 % de la population ne croit même pas au calendrier annoncé.

Face à la progression de la Covid, Blanquer a dû faire machine arrière sur la fermeture des écoles. Mais pendant des mois, rien n’a été fait pour dédoubler les classes ou mettre en place un véritable protocole dans les cantines scolaires, avec du personnel supplémentaire et la réquisition de bâtiments inutilisés. Les écoles devaient rester ouvertes pour que les parents continuent d’aller faire tourner la machine à profit !

Sur fond de pandémie et d’une catastrophe sociale en cours l’échéance électorale de la présidentielle de 2022 obsède le monde politicien d’autant que l’hypothèse d’un séisme politique portant l’extrême-droite aux affaires devient une menace bien réelle. Pour le monde du travail, il est indispensable de prendre ses affaires en main, d’intervenir sur le terrain politique, y compris électoral et institutionnel, pour faire entendre sa propre voix en toute indépendance des calculs et manœuvres électoralistes qui agitent les bouts épars de la gauche gouvernementale.

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