Au soir de la journée de grève et de manifestation du 29, il ne manquait pas de commentateurs avisés pour enterrer le mouvement, sans cacher leur joie hypocrite. Certes, la grève et les manifestations marquent le pas et comment pouvait-il en être autrement alors que l’intersyndicale appelait un mercredi, la veille de la conférence de financement qu’elle condamne, avec bien des nuances, mais où toutes les confédés sont allées. Et cela sans avoir le moindre plan pour amplifier la mobilisation. Mais il ne faut cependant pas confondre la profondeur du mécontentement, de la révolte, sa radicalité potentielle, sa capacité de rebondir avec ce qui s’exprime à travers l’agenda de l’intersyndicale qui n’a jamais agi que sous la pression des travailleurs. Le mouvement n’a pas dit son dernier mot, loin s’en faut. Si sa première phase ouverte par la journée du 5 décembre et portée par la grève des traminots et des cheminots se termine, une nouvelle page est ouverte.

Cette première phase est déjà, par elle-même, un pas en avant considérable qui a vu des milliers de salariés, de jeunes devenir les acteurs de leur propre lutte.

A la veille du forum mondial des milliardaires, à Davos, Oxfam a publié un rapport montrant l’explosion des inégalités dans le monde, comme ici en France. 2 153 milliardaires possèdent l’équivalent de la richesse de 4,6 milliards de personnes, 60 % de la population mondiale. Les 1 % les plus riches possèdent autant que 92 % de la population. Partout dans le monde, ce sont les femmes qui endurent le plus les effets des inégalités.

La fable du « ruissellement » reprise par Macron pour nous convaincre que tout ce qui est bon pour le capital est bon pour la population est un mensonge évident. Ce sont bien la pauvreté et les inégalités, les injustices, les bas salaires qui nourrissent les grandes fortunes, les profits et les dividendes.

La réforme contre les retraites participe de cette politique où tout est fait pour satisfaire les appétits insatiables du capital au détriment de toute la population. Elle ne vise qu’à nous faire travailler plus longtemps pour des pensions en baisse. L’étude d’impact le confirme alors que le Conseil d’État, inattendu, rejoint le camp de la contestation en formulant lui-même ses doutes et critiques...

Pablo Iglesias et Pedro Sanchez dans les bras l’un de l’autre, Iglesias promu premier vice-président du gouvernement espagnol, en larmes, faisant allégeance à la Constitution de 1978 dont il se disait un farouche opposant la veille… Tels étaient les gros titres des médias espagnols suite à l’investiture, le 7 janvier, de Sanchez comme Président du conseil des ministres, grâce à l’accord « historique » pour un gouvernement de « coalition progressiste » signé entre le PSOE et Unidas Podemos (alliance électorale entre Podemos et Izquierdas Unidas) le 12 novembre.

Cette mascarade était censée marquer la fin de plusieurs mois de crise politique des institutions espagnoles. En juin 2018, une motion de censure présentée par le Parti socialiste de Sanchez provoquait la chute du gouvernement du Parti Populaire présidé par Rajoy, épinglés pour corruption. Mais Sanchez, adoubé président du conseil des ministres par le roi, s’était avéré incapable jusqu’ici de rassembler une majorité parlementaire pour non seulement lui assurer une majorité de gouvernement, mais même permettre son investiture par les députés. En avril 2019, aux élections qui avaient suivi une dissolution des Cortes (le parlement espagnol), le PSOE arrivait largement en tête, mais toujours sans majorité. Suivaient des mois de « transactions » entre Sanchez et Iglesias dans l’objectif de trouver l’accord indispensable à dégager une majorité, en vain. On votait de nouveau le 10 novembre, et il a suffi cette fois d’une journée pour que l’accord « historique » voie le jour…

Mercredi, Edouard Philippe sermonnait, «La grève à la RATP et à la SNCF n'a que trop duré», avec, une nouvelle fois, en écho, le soutien des médias voyant enfin à l’horizon l’effritement tant annoncé d’un mouvement auquel ils ne comprennent rien, prisonniers de leurs préjugés sociaux. Jeudi, le mouvement leur a répondu, « On est là, on est là »...

Les uns et les autres pronostiquaient qu’après le tour de passe-passe de l’âge pivot retiré pour mieux revenir, avec Berger dans le rôle d’accessoiriste du petit magicien Philippe, tout allait rentrer dans leur ordre. Le tour a raté, une nouvelle démonstration des mensonges gouvernementaux ! La pédagogie souhaitée par « Macron, l’exfiltré », selon la formule de Daniel Mermet1, fait son œuvre malgré les intimidations, les provocations et violences policières. Certes, la grève à la SNCF et à la RATP ne peut tenir sans l’entrée en grève d’autres catégories, les manifs étaient moins nombreuses, mais le mouvement est plus populaire que jamais, il gagne en surface, en détermination, en conscience.

Avec les enseignants, la jeunesse aussi commence à le rejoindre. Les robes noires des avocats et les blouses blanches des professions libérales médicales lui apportent leurs couleurs au moment où la crise hospitalière rebondit de plus belle avec la démission de leur fonction administrative de 1200 chefs de service. Avec les ports, les raffineries, Enedis et Grdf, la Banque de France, des débrayages ont lieu dans le privé. Même la police scientifique s’y est mise…

Dans la continuité du Grand Débat, Macron a prétendu répondre à la crise des Gilets Jaunes, provoquée par le refus d’une taxe sur les carburants, par… une Convention citoyenne pour le climat. 150 personnes tirées au sort sont censées travailler depuis octobre dernier et jusqu'en avril à des mesures concrètes pour « réduire d’au moins 40 % les émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici à 2030 par rapport à 1990, dans un esprit de justice sociale ».

Grand débat, Convention Citoyenne pour le Climat, du bluff pour contenir la colère sociale

Un « exercice de démocratie participative » selon les termes de Philippe, certaines des propositions pourraient même être soumises à référendum a promis Macron ! Mais il est plus probable qu’elles subiront le même sort que les milliers de cahiers de doléances du Grand Débat : scannés, archivés et… oubliés ! Une opération de bluff et de baratin que le gouvernement espère pouvoir utiliser avant tout pour justifier la poursuite de sa politique et de nouvelles attaques, en l’occurrence la justification de nouvelles taxes carbone qui viseront les plus pauvres et certainement pas les multinationales de l’énergie ou du transport. En fait de débat démocratique, cette convention est étroitement encadrée par des représentants du gouvernement et du patronat comme par exemple Augustin de Romanet, PDG des aéroports de Paris ou Catherine Tissot-Colle, cadre dirigeante d’une multinationale de l’extraction minière. De plus, les débats sont totalement verrouillés avec des objectifs déjà définis et des sujets de discussions déjà établis.

Samedi, alors que se terminaient les manifestations combatives, joyeuses et festives malgré de nouvelles violences policières, Edouard Philippe a fait connaître ses propositions de prétendu « compromis », une vraie farce ! «[…] pour ne pas préjuger de l’issue de leurs [les partenaires sociaux] travaux concernant les mesures à prendre pour atteindre l’équilibre en 2027, je suis disposé à retirer du projet de loi la mesure de court terme que j’avais proposée, consistant à converger progressivement à partir de 2022 vers un âge d’équilibre de 64 ans en 2027 », affirme-t-il dans la lettre qu’il a adressée aux directions des confédérations syndicales après avoir reçu celles-ci, en bilatérale durant toute la journée de vendredi. Et toute la presse aux ordres de s’exclamer, comme si le gouvernement avait reculé : « le gouvernement renonce à l’âge-pivot ! ».

Non aux négociations bidon, retrait de la réforme !

Quelle blague ! L’âge pivot ou âge d’équilibre est réaffirmé dans le projet de loi qui a été transmis au conseil d’État comme une variable d’ajustement permettant de financer le système. C’est seulement la mesure à court terme, avant l’application de la réforme, de l’âge pivot, qui est suspendue, et encore provisoirement, le temps que les partenaires sociaux, dans le cadre de la « conférence sur le financement du système de retraite » trouvent des mesures pour rétablir l’équilibre du système de retraite. Mais au cas où il n’y aurait pas d’accord sur ces mesures d’équilibre, le gouvernement les imposera « par ordonnance », c’est ce que Philippe affirme d’ores et déjà.

L’assassinat ordonné par Trump, le 2 janvier à Bagdad, du général Soleimani, haut dignitaire iranien chef militaire en Irak, est un acte terroriste sur le plan de la politique internationale ainsi que, à un autre niveau, sur le plan intérieur. Les deux sont liés. Trump et l’État américain engagés dans une offensive militariste pour plier leurs ennemis à leur domination ont aussi besoin de soumettre l’opinion à leur politique, à ses objectifs et aux justifications qu’ils leur donnent. Au delà de la démagogie électorale ou des velléités des Démocrates de soumettre la Maison blanche au contrôle du Congrès, Trump et l’État américain ont besoin de façonner l’opinion à leur nationalisme militariste, à leur politique du coup de force permanent adaptée à l’évolution des rapports de forces internationaux qui tend à affaiblir leur position dans le monde.

C’est aux riches, au grand patronat du CAC40, à tous ceux qui profitent du système que Macron a adressé ses vœux, en récitant sa litanie libérale. Il a ignoré, avec un mépris affiché, le monde du travail, les classes populaires, les grévistes et leurs exigences. Le bilan dont il s’est félicité, c’est cette politique qui permet au CAC40 de battre des records, aux riches de s’enrichir au détriment de l’immense majorité de la population dont les intérêts sont sacrifiés à ceux de la finance.

C’est sans doute ça l’acte II de Macron, plutôt que l’insulte, le déni et le mépris qui imprègnent sa personne et surtout sa politique. Et, comme s’il y avait besoin de mettre les points sur les i, Jean-François Cirelli, président de la société de gestion d’actifs, en particulier de fonds de pensions, BlackRock France, vient d’être promu officier de la Légion d’honneur par le Premier ministre ! BlackRock est le premier gestionnaire d’actifs au monde, 6300 milliards d’euros, et il gère la plupart des fonds de pension. Nos retraites ou celles des plus aisés l’intéressent...

Il y a un an, nous formulions nos vœux au lendemain de l’acte VIII du mouvement des Gilets jaunes qui avait rassemblé bien plus que les 50000 manifestants reconnus officiellement par le ministère de l’Intérieur avec des manifestations de femmes gilets jaunes dans plusieurs villes. Le porte-parole du gouvernement Griveaux se répandait alors en propos haineux contre des « agitateursqui veulent l'insurrection », la porte de la cour de son ministère avait été enfoncée par un engin de chantier… Nous écrivions : « Nos vœux militent pour que 2019 soit l’année du rassemblement des travailleuses, travailleurs, avec ou sans emploi, des jeunes, des exploités, autour d’un plan d’urgence sociale, démocratique, écologique, qui s’appuie sur les exigences progressistes des gilets jaunes, qui exprime clairement, face à la confusion délibérément entretenue par Le Pen, Dupont-Aignant et autres charlatans d’extrême droite, les besoins des classes populaires et les moyens de les satisfaire pour répondre à la faillite des classes capitalistes et de leurs serviteurs.1 »

« L’avenir de l’humanité ne dépend pas d’une trouvaille novatrice dans le domaine des idées. Il dépend de la capacité de la classe ouvrière à retrouver conscience de sa tâche et de sa responsabilité historique et, par là même, à s’emparer de la théorie de son émancipation, le marxisme. Et de se donner des partis pour incarner cette conscience et redonner au prolétariat conscient la volonté d’œuvrer pour la révolution sociale» peut-on lire en conclusion du texte La crise de l’économie capitaliste adopté lors du congrès de Lutte ouvrière début décembre. Les différents textes sont publiés dans le dernier numéro de Lutte de classe.

Ce raccourci, quelque peu brutal, n’est pas seulement une réponse aux intellectuels qui prétendent réformer le capitalisme, il résume aussi une façon de voir le marxisme comme une théorie achevée dont il faudrait s’emparer ou qu’il s’agit de transmettre. « Transmettre au mieux les idées communistes révolutionnaires », c’est ainsi qu’en conclusion du texte sur la situation internationale, LO résume la tâche des révolutionnaires.  Transmettre le marxisme, oui, bien sûr, nous sommes d’accord à moins de considérer que certains en détiennent l’héritage, comme si face aux «  grands partis de gauche, le PS et le PCF qui, ici en France, ont dilapidé, usurpé l’héritage du mouvement ouvrier politique » il suffisait de s’autoproclamer les dépositaires de cet héritage.

Le propre d’une théorie efficace et utile, c’est d’être féconde donc d’apporter des idées nouvelles en fonction de l’évolution de la société, des luttes de classes, des connaissances humaines, des techniques, des cultures contestataires qui naissent de ces évolutions.

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