Les manifestations du 16 février ont une nouvelle fois été massives, avec plus d’un million de manifestants (1,3 selon la CGT). Les médias ont insisté sur le petit tassement mais la force du mouvement leur impose de décrire ce qui n’est pas chiffrable : la détermination qui ne faiblit pas, la colère, la fierté et la satisfaction d’être nombreux, la bouffée d’air pur des manifestations, leur force collective, leur solidarité, leur liberté, qui entraînent à chaque fois de nouvelles forces dans la bataille, et qui rend de plus en plus insupportable le retour au boulot, à l’exploitation, si ce n’est le besoin et l’envie de discuter avec les collègues qui ne se sont pas encore engagés.

Après un mois de mobilisation depuis le 19 janvier, et malgré les deux zones scolaires en vacances, les forces étaient bien présentes, toujours massives dans les villes moyennes, s’élargissant à de nouvelles communes qui veulent leur manif. Une mobilisation grandissante dans la jeunesse et dans quelques secteurs où la grève progresse, comme l’aviation civile où près de 30% des vols ont été annulés, contre 20% précédemment. Dans l’énergie, l’impact sur la production est resté très fort, l’équivalent de trois réacteurs nucléaires mis à l’arrêt.

Le mouvement des retraites, la force de ses manifestations, leur détermination, amènent bien des observateurs à le comparer aux mouvements passés, 1995, 2010, etc. Mais la vraie question n’est pas dans ces aspects formels, elle est dans le fait que le mouvement actuel est inédit. Il se déroule dans un contexte économique et social profondément bouleversé qui lui donne un caractère particulier et en fait un moment crucial pour la lutte des classes, pour inverser le rapport des forces.

La profonde colère qui l’anime va bien au-delà de la question des retraites (inflation, conditions de travail, régression sociale, menaces de chômage, etc.) et ses motifs ne peuvent que perdurer et s'accentuer. Elle s’accompagne de la conscience de l’importance qu’il y a à faire reculer Macron sur les retraites, mais aussi de la crainte de ne pas y arriver.

Hier, 11 février, le mouvement a manifesté une nouvelle fois sa vitalité et son dynamisme, 2,5 millions de manifestant.e.s, des cortèges déterminés et joyeux, qui se sont répandus dans toutes les villes de quelque importance dans le pays, bien souvent du jamais vu depuis plusieurs décennies. Le matin même, avant les manifestations, s’était réunie l’intersyndicale qui a lancé cet ultimatum dans son communiqué lu à la presse : « si malgré tout, le gouvernement et les parlementaires restaient sourds à la contestation populaire, l’intersyndicale appellerait les travailleurs et les travailleuses, les jeunes et les retraité·e·s à durcir le mouvement en mettant la France à l’arrêt dans tous les secteurs le 7 mars prochain. L’intersyndicale se saisira du 8 mars, journée internationale de luttes pour les droits des femmes pour mettre en évidence l’injustice sociale majeure de cette réforme envers les femmes. »

La menace est certes au conditionnel mais l’hypothèse que le gouvernement retire sa réforme avant le 7 ou qu’il se plie à un vote de rejet des députés si ces derniers votaient majoritairement contre le texte est tellement improbable qu’on peut déjà considérer l’appel au 7 mars comme un appel à la grève générale qui ne s’assume pas. Il y a d’ores et déjà des appels syndicaux à la grève reconductible à partir du 7 mars à la SNCF et à la RATP.

Dans les manifestations contre la réforme des retraites, s’exprime un rejet plus profond que le refus de travailler deux années de plus... Le rejet d’une société capitaliste où le travail est pour beaucoup une souffrance, une violence sociale subie devenue insupportable à cause de salaires largement insuffisants face à l’inflation, à cause de conditions de travail de plus en plus dégradées entre des effectifs insuffisants et des méthodes de management inhumaines, à cause de la précarité généralisée, du chômage et d’un âge de départ à la retraite qui ne cesse de reculer pour des pensions toujours réduites. C’est une révolte profonde contre l’intensification de l’exploitation conséquence de la fuite en avant d’un capitalisme en faillite. Le capitalisme devenu ouvertement prédateur provoque une régression sociale sans fin pour permettre à quelques multinationales de générer des profits faramineux et indécents, comme ceux annoncés la semaine dernière par les grands groupes pétroliers. En 2022, les 5 grandes majors du pétrole ont engrangé 153,5 milliards de dollars de bénéfice net ; TotalEnergies a annoncé 19,5 milliards d’euros de résultats, en hausse de 28 % par rapport à 2021, dont 17 milliards devraient être reversés à ses actionnaires.

Lors du traditionnel « discours sur l’état de l’Union », à Washington, Biden, accueilli par une standing ovation, deux ans après le siège du Congrès par les insurgés fascistes de Trump, a promis de « finir le travail » pour rendre à l’Amérique sa fierté et sa prospérité. Il a tenu un discours qui se veut social et progressiste -« Je me suis présenté pour vraiment changer les choses, pour être certain que l’économie fonctionne pour tous »- afin de mieux faire passer sa politique agressive et militariste pour défendre le retour de l’Amérique à laquelle il veut redonner « fierté » et « confiance ». Il veut poursuivre le travail entamé par Trump en se gardant d’attiser les tensions sociales, raciales ou sur la question du droit à l’avortement tout en jouant de démagogie contre les milliardaires pour guérir « l’âme » de l’Amérique et « unifier le pays ». Un discours creux et plein d’hypocrisie pour tenter de faire accepter aux classes populaires le coût de la politique « America First », préparer l’opinion à l’escalade militariste du « leader du monde libre » pour perpétuer sa domination, celle de Wall Street et du Pentagone, et tenter de la justifier.

2,5 millions de personnes dans les rues et des cortèges encore plus denses dans toutes les villes du pays le 31 janvier, 74 % de la population qui dénoncent une réforme injuste, 60 % (+3 points en une semaine) qui « comprendraient » d’éventuels blocages selon un sondage Elabe publié mercredi… et Borne, venue répéter jeudi sur France 2 dans un exercice laborieux que « la réforme se fera ». « Nous sommes attentifs à la répartition de l’effort » a-t-elle expliqué sans rire à la journaliste qui lui présentait des témoignages de femmes seniors au chômage en fin de droits ou d’ouvriers usés par le travail, alors que 4 des 10 critères de pénibilité ont été supprimés et que 85 % des ouvriers déclarent exercer un métier pénible, 60 % du total des actifs.

Même cynisme, mêmes mensonges grossiers répétés en boucle par le gouvernement dont Dussopt, le ministre du travail en charge de la réforme des retraites qui « demande aux Français de travailler plus à l'échelle de leur vie », par ailleurs aux avant-postes de celle sur l’immigration aux côtés de Darmanin. Le Parquet national financier vient de retenir contre lui le délit de « favoritisme », un arrangement entre amis lors de l'attribution d'un marché public en 2009-2010 à la Saur, géant français de l’eau, alors qu’il était député-maire PS d’Annonay.

Pendant ce temps, le CAC 40 a atteint cette semaine des niveaux historiques à plus de 7200 points. Partout, les profits explosent tels ceux des pétroliers pour qui c’est l’année de tous les records : 56 milliards pour Exxon-Mobil, dont 30 reversés aux actionnaires sous forme de dividendes et rachats d’actions ; 43 milliards pour Shell dont 30 milliards pour les actionnaires ; 36,5 milliards pour Chevron et 75 milliards de rachats d’action prévus sur 5 ans ; entre 20 et 25 milliards pour TotalEnergies (les chiffres seront annoncés le 8 février)... « Des profits stratosphériques » d’après le spécialiste business de BFMTV qui craint « une onde de choc » et « l’indignation de l’opinion ». Certes ! Cet immense transfert des richesses est le fruit de l’exploitation croissante, de la précarisation généralisée, du pillage des fonds publics à coups de subventions gigantesques aux entreprises et de l’inflation qui ruine les classes populaires, travailleurs, petits artisans et commerçants, chômeurs, retraités…

La réforme des retraites, les 64 ans et les 43 annuités, « ça n’est plus négociable », a déclaré Borne en déplacement dans le Calvados ce samedi. Ce serait déjà d’après elle le résultat d’un « compromis » et presque un cadeau que le gouvernement n’ait pas repoussé au-delà de 67 ans l’âge de départ sans décote. Eh bien oui, son arrogance nous donne raison, il n’y a rien à négocier, ce qu’il nous faut gagner, c’est le retrait !

Après l’énorme mobilisation du 19 janvier, elle-même et les ministres Dussopt, Véran ou Attal se sont succédé dans les médias pour tenter de convaincre contre toute vérité que leur réforme serait juste et indispensable, qu’il y aurait même des « gagnants », les plus pauvres des futurs retraités, les femmes en premier lieu. Le dernier épisode à la commission des finances de l’Assemblée où une députée Renaissance, suppléante du ministre Attal, a affiché un mépris et une indifférence inimaginables à l’égard des AESH en affirmant avec assurance qu’elles « choisissent » ce métier pour « avoir les mercredis et les vacances scolaires » en dit long sur la déconnexion des représentants des classes dirigeantes de la société réelle et de la vie de la population. Mensonges, arrogance qui cachent mal la faiblesse réelle du gouvernement, alors que la cote de popularité de Macron est en baisse, avec 65 % de mécontents et que 72 % des personnes interrogées dans les derniers sondages se disent opposé.es à la réforme. Les propagandistes de Macron obtiennent l’effet inverse, convainquent de leur hypocrisie et de leur mépris, de l’injustice de la réforme et que toute leur politique est entièrement vouée à l’augmentation continue des bénéfices des groupes capitalistes du CAC40. Sur 2022 la multinationale du luxe, LVMH, publie des résultats de 14 milliards d’euros, en hausse de plus de 20 % par rapport à 2021 tandis que les résultats nets de TotalEnergies sont attendus à plus de 25 milliards d’euros sur l’année contre 14 milliards l’an dernier. D’autres résultats eux aussi en très nette augmentation devraient être publiés d’ici mars. Des profits obtenus grâce à l’inflation, la baisse des salaires réels, l’intensification de l’exploitation et les cadeaux sans nombre de l’État, financés par les attaques contre les retraites, contre les chômeurs et les services publics.

« Ça n’est pas parce que ça va moins mal qu’on le craignait que ça va bien ». C’est ainsi que la directrice générale du FMI aurait tenté de refroidir l’optimisme qui prévalait, selon Les Échos, à la fin du Forum économique mondial de Davos qui s’est tenu du 17 au 20 janvier. Un optimisme qui a manifestement contaminé les auteurs de l’article qui titrent « A Davos, l’optimisme l’emporte sur les crises » et se félicitent de la « résilience » manifestée par les « chefs d’entreprise » et de leur capacité à « agir » dans le contexte de « polycrise » qui règne sur le monde…

Jeudi dernier, Macron, en voyage officiel à Barcelone, pouvait bien afficher son mépris du monde du travail qui se levait contre lui, c’est une véritable lame de fond qui a déferlé sur le pays contre sa réforme. Plus d’un million de manifestant·es, reconnaît la police, 2 millions pour la CGT dont 400 000 à Paris, des cortèges dans toutes les villes, et dans les petites, la quasi-totalité de la population active, toutes les catégories du monde du travail dans la rue, salarié·es du public, salarié·es du privé, des usines, des services, du commerce, travailleur·es indépendants, artisans, chômeurs. La grève a été très suivie dans les raffineries, les secteurs des transports, de l’énergie, l’Éducation, la Santé, et un très grand nombre d’entreprises privées. Hier, c’était au tour des jeunes dont les associations appelaient à descendre dans la rue lors de la manifestation appelée aussi par LFI.

La scission du NPA organisée par la fraction de la section française de la Quatrième Internationale en son sein constitue un recul pour l’ensemble du mouvement révolutionnaire. Le projet initié en 2008 d’œuvrer au rassemblement des anticapitalistes et révolutionnaires se conclut par une scission, en réalité une exclusion, de fait, des autres fractions et courants réunis au sein du NPA. Quelle imposture de la part de celles et ceux qui en sont les acteurs et prétendent à leur légitimité ! D’autant que le projet politique qui sous-tend cette opération vise à faciliter le rapprochement avec LFI et la NUPES pour militer à sa marge, voire en son sein, alors même que l’attelage hétéroclite que constituait ce rassemblement incertain d’un nouveau populisme de gauche est en train lui-même d’éclater.

Cette scission-exclusion a été mûrie depuis le congrès de février 2018 du NPA, mais aussi celui de la IV la même année qui décidait alors de recentrer son orientation sur l’orientation dite des partis larges, orientation à géométrie variable définie cependant par une constante, le suivisme vis-à-vis de différentes moutures de la gauche institutionnelle et le sectarisme vis-à-vis des courants révolutionnaires. La réaffirmation de cette orientation au bilan désastreux impliquait la rupture avec l’orientation du NPA.

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