L’installation le 31 décembre du drapeau européen sous l’Arc de triomphe voulue par Macron pour marquer le premier jour de sa présidence de l’Union européenne a déclenché parmi toutes celles et ceux qui tricolorent une polémique tout aussi ridicule et dérisoire que la gloriole présidentielle.

Le Pen a crié à la provocation, un drapeau européen au-dessus de la tombe du soldat inconnu, « une offense pour ceux qui se sont battus pour la France » et une « victoire patriotique » quand il a été retiré le lendemain ! Un « outrage » pour Zemmour. Un « effacement de l’identité française », s’est emportée Pécresse qui se veut « patriote et européenne » et aurait « aimé qu’on affiche à côté du drapeau européen le drapeau français ».

Une partie de la gauche n’a pas manqué de participer au concert d’indignation, Mélenchon « choqué » lui aussi, s’est revendiqué d’un décret de Sarkozy « qui interdit de pavoiser sans les couleurs nationales ». Le candidat du PCF, Roussel, a trouvé « malvenu » que Macron ait fait retirer le drapeau français, « symbole de la nation, de ces femmes et ces hommes qui ont combattu pour la France » pour installer le drapeau européen « qui est […] synonyme de délocalisations, de désindustrialisation […], synonyme aussi de perte de souveraineté ».

Les politiciens y compris dits de gauche ne loupent pas une occasion de proclamer leur nationalisme. Un nationalisme bien sûr très républicain, attaché à l’État français qui répartit et garantit leurs petits privilèges. Au-delà de la farce, la polémique résume la contradiction entre les besoins du capital et l’histoire de la bourgeoisie et de ses serviteurs, incapables de rompre avec le cadre de l’État national pour construire une Europe démocratique encore aujourd’hui, vint ans après la mise en circulation le 1er janvier 2002 des billets et pièces en euro devenu aujourd’hui la monnaie officielle de 19 des 27 pays membres de l’UE.

L’UE, la réponse des bourgeoisies européennes face à l’évolution du capitalisme

« Nos générations n’ont jamais connu la guerre. J’aime l’Europe parce que c’est un projet de paix », a déclaré Macron dans son interview au Parisien le 5 janvier. Sauf que cette « paix » d’ailleurs toute relative -Macron oublie les sales guerres coloniales et la guerre dans l’ex-Yougoslavie en 1999- n’est pas le résultat d’un « projet » mais bien de l’hégémonie sans contestation possible de l’impérialisme américain. Après 1945, une nouvelle guerre opposant les puissances européennes entre elles était devenue impossible. Les bourgeoisies européennes furent même contraintes à une certaine forme de coopération sous l’impulsion des Etats-Unis qui avaient besoin de rétablir leurs économies détruites et exsangues pour favoriser leurs propres trusts et consolider des alliances face à l’URSS à qui les Alliés avaient dû concéder un partage de l’est de l’Europe dessiné par l’avancée des armées sur le terrain. C’est l’objectif du plan Marshall en 1947, de l’Otan en 49.

La baisse des tarifs douaniers, à laquelle les États-Unis avaient poussé pour favoriser la pénétration de leurs propres exportations en Europe, fut accélérée à la fin des années 50 par la perte par les bourgeoisies européennes des immenses marchés que constituaient leurs colonies. D’où la naissance du Marché commun en 1957 puis son élargissement au cours des décennies suivantes.

A la fin des années 70 l’offensive libérale et impérialiste, la lutte pour le taux de profit, dont Reagan, Thatcher puis Mitterrand furent les promoteurs, aboutit à une déréglementation dont l’objectif était de faire disparaître tous les obstacles à la libre circulation des marchandises et des capitaux, à la rentabilisation maximale de ces derniers par la réduction incessante des droits des travailleurs, à la suppression de marchés d’État protégés, à la diminution de toutes les dépenses de l’État utiles à la population. Le Marché unique en 1986, le traité de Maastricht en 1992, la création de l’espace Schengen en 1995 en furent l’aboutissement comme aussi, en 1999, la monnaie unique, l’euro, longtemps pensée comme impossible. Un traité constitutionnel européen imposé aux populations, malgré en France la victoire du Non en mai 2005, et qui traduisait en lois ces nouvelles réalités couronna le tout.    

Les bourgeoisies européennes confrontées à la concurrence asiatique et américaine, engagées elles-mêmes dans l’offensive de la mondialisation capitaliste, avaient dû se départir de nombre de privilèges attachés à l’existence des frontières nationales et de l’État national. Une évolution fatale aux capitalistes les plus faibles mais les trusts, devenus multinationales, gagnaient d’un côté ce qu’ils perdaient de l’autre, leurs capitaux pouvant s’investir sans entraves dans le monde entier.

Cette évolution est le résultat de la mondialisation financière, sous le coup de la recherche effrénée de profit et grâce aux possibilités nouvelles offertes par les nouvelles technologies. Elle n’a fait qu’exacerber les contradictions du capitalisme, entre la socialisation de la production et la propriété privée et entre l’internationalisation des processus de production et d’échanges et le maintien des Etats nationaux et des frontières. L’euro en particulier, monnaie unique sans État unifié, n’y a pas échappé.

2008-2015, la grande dépression, la crise du capitalisme financiarisé mondialisé exacerbe les contradictions

La crise financière provoquée par celle des subprimes aux États-Unis en 2007-2008 s’est propagée à l’ensemble de l’économie mondiale. Les institutions financières internationales et les Etats nationaux ont renfloué les établissements financiers à coup d’injections massives de liquidités qui ont gonflé les dettes publiques dont les Etats les plus pauvres de l’UE se sont trouvés incapables de rembourser les intérêts. A partir de 2008, les « Pigs » (Portugal, Italie, Grèce, Espagne) sont montrés du doigt avec mépris par les pays les plus riches de l’Europe et sommés de faire accepter à leur population des mesures d’austérité jamais vues depuis longtemps, diminution des salaires et des pensions de retraites, vagues de licenciements massifs. En 2011, une vague de mouvements de révolte, de grèves, d’occupation des places a lieu en Grèce et en Espagne entre autres. Extrême droite et ultra-nationalistes comme Aube Dorée en Grèce et la Ligue du Nord en Italie se renforcent en désignant comme responsables les autorités de l’UE et les pays les plus riches de celle-ci qui concoctent les plans d’austérité et, aussi, les travailleurs les plus pauvres comme les migrants, les Albanais, les Rroms …

En Grèce, les partis traditionnels responsables des politiques de régression sociale, s’effondrent. En 2015, une coalition de la gauche radicale, Siryza, parvient au pouvoir, avec à sa tête Tsipras, sur la base d’un refus de nouveaux plans d’austérité imposés par l’UE, le FMI et la BCE. Les finances du pays très déficitaires sont étranglées par les marchés financiers, le chantage à la sortie de l’euro est porté à son comble. Tsipras finalement cède aux injonctions de la troïka européenne, une expression de l’impasse des politiques réformistes face à la dictature des marchés financiers.

Depuis, en Grèce comme partout, les États, les banques centrales, la BCE ont inondé les établissements financiers de liquidités sous forme de subventions, de plans de sauvetage ou de crédits à taux d’intérêt négatif tandis que les travailleurs et les populations sont sans arrêt davantage pressurés.

Les critères de Maastricht noyés par les flots monétaires pour sauver le système

Lorsque la pandémie du coronavirus a commencé à avoir un impact en Europe, les dettes publiques dans la zone euro ont explosé. Celle de la Belgique et de la France atteint presque 120 % du PIB ; celle de l’Espagne 125 % ; du Portugal, 140 % ; de l’Italie 160 %. La dette publique de la Grèce atteint 210 %.

Il n’est plus question de respecter les critères de Maastricht qui avaient été annoncés comme étant intangibles pour garantir la stabilité de l’euro, les 3 % maximum de déficit et les 60 % du PIB pour la dette et avaient justifié les politiques d’austérité.

Les montants des dettes européennes sont d’autant plus importants que la BCE a racheté une bonne partie des dettes des Etats de l’UE, pour 3 900 milliards d’euros, plus de 30 % de la dette totale qui atteint 12 000 milliards €. Une manière de renflouer des États pour éviter leur faillite mais qui gonfle encore les montants de la dette et pourrait préparer un krach catastrophique en cas de resserrement de sa politique.

Montée des nationalismes, l’Europe forteresse, concurrence et spéculation, leur Europe au bord de l’explosion

Après un Brexit par lequel une grande partie de la population britannique s’est sentie flouée, il n’y a plus guère de monde dans la classe politique pour prôner la sortie de l’euro ou de l’UE. Même Zemmour, longtemps opposé à l’euro, répète que si « l’entrée dans l’euro était une mauvaise idée, en sortir serait pire ». Même chose pour Le Pen qui a bien compris qu’elle ne pourrait jamais accéder au pouvoir si elle n’acceptait pas le cadre de l’UE et l’euro.

Mais comme on l’a vu avec l’épisode du drapeau européen sous l’Arc de triomphe, la démagogie anti-européenne, nationaliste, chauvine, dont la fonction essentielle est de détourner le mécontentement et la colère provoqués par la régression sociale des vrais responsables, les classes dirigeantes du pays, contre l’étranger, contre l’autre, n’est jamais très loin. C’est le pain quotidien des régimes archiréactionnaires des Orban en Hongrie, Kaczyński et Duda en Pologne…

Cette logique du bouc émissaire, d’autant plus présente que l’exploitation et la pauvreté s’aggravent et que se tendent les rapports sociaux engendre aux frontières de l’UE des tensions militaires qui pourraient éclater en conflit ouvert. Poutine a de nouveau massé des troupes russes en nombre -on parle de 175 000 soldats- à la frontière ukrainienne, comme pour une attaque. La Biélorussie s’est servie du flot des migrants voulant atteindre l’Europe, en passant en Pologne et en Lituanie comme d’une arme de chantage à quoi les deux pays en question ont réagi, avec le soutien de l’UE, par des murs, des barbelés, et des violences sans nom contre les migrants.

Car la liberté de circulation à l’intérieur de l’UE va de pair avec le renforcement de ses frontières extérieures, des polices de la Frontex chargées de refouler hors de l’UE les femmes, les hommes et les enfants qui veulent échapper à la misère, à la famine, à la dictature et aux guerres. Selon des chiffres officiels, 2561 personnes recensées ont perdu la vie entre janvier et novembre 21 en tentant de rejoindre l’Europe par la mer.

Macron, « dans le même temps » servir la France et l’Europe des riches

La présidence de l’Union européenne tombe à pic pour Macron qui compte bien profiter de l’aubaine pour se donner de la hauteur par rapport à ses concurrents à l’élection présidentielle. Il se veut moderne et éclairé en se disant européen mais son Europe, celle des capitalistes, celle de la BCE, est arriérée et anachronique.

Il s’est prononcé farouchement contre l’ouverture des frontières extérieures de l’Europe pour les migrants avec un cynisme qui fait figure de provocation, en réponse à la mort de 27 migrants suite au naufrage de leur embarcation dans la Manche le 27 novembre. « Quand un État membre doit soudainement faire face à une crise qui exige de renforcer le contrôle aux frontières extérieures de notre Union, il doit pouvoir compter sur l’appui de Frontex, agence commune dont c’est la vocation, mais également sur le renfort solidaire des États membres en policiers, gendarmes et matériel », avait-il déclaré à ce propos lors de sa conférence de presse sur les affaires européennes.

Macron a réaffirmé son ambition d’une Europe de la Défense, surarmée pour le plus grand profit des Dassault, Thalès, Airbus et autres Safran, capable d’intervenir sur d’autres continents comme la France le fait depuis des décennies en Afrique pour soutenir des dictatures corrompues et préserver les intérêts des multinationales européennes face à la Chine ou d’autres concurrents de taille. Son ambition est de servir les intérêts de la France et de l’Europe, c’est-à-dire les intérêts des plus riches, capitalistes et grandes fortunes, françaises et européennes. Macron comme ses semblables ne connaît en réalité que des frontières de classe, son nationalisme ne sert qu’à la protection des privilèges des plus riches et à tromper les pauvres, en leur faisant croire qu’ils ont des intérêts communs avec les classes dirigeantes de leur pays. Et il en est de même pour l’Europe.

Et quand il parle de favoriser la « relance », c’est faire au niveau de l’Europe ce qui se passe en France, subventions par mille biais aux capitalistes et mesures de restriction et de baisse du « coût du travail » pour les travailleurs et les pauvres.

Non à l’Europe de la BCE et de la finance, exproprier les banques, annuler la dette, ici comme en Europe prendre le contrôle de la société

L’Europe ne manquera pas d’être, comme elle l’a déjà été de 2011 à 2015, un point névralgique de la crise du capitalisme sénile, crise financière, économique, de la dette, et le point faible de la domination de l’oligarchie financière, car sans centre politique réel et unifié. Tous les drames engendrés par le maintien d’un mode de production dépassé, archaïque parce que reposant sur la propriété privée capitaliste y sont posés : chômage, misère et surexploitation, violences, racisme, oppressions et discrimination de genre, crise climatique et destruction de la nature, crise sanitaire, autoritarisme de gouvernements évoluant vers la dictature...

Toutes les populations sont confrontées à ces problèmes et elles le seront de manière spécifique à l’échelle européenne, par le biais de la crise des dettes publiques et de la crise financière. Les travailleurs en lutte auront à leur programme l’annulation des dettes publiques, la réquisition des banques et de tous les outils de production et de distribution appartenant aux multinationales pour organiser la planification démocratique d’une économie répondant à la satisfaction des besoins de tous et à la prise à bras le corps de la question écologique.

« Contre le mot d'ordre réactionnaire de la défense nationale, écrivait Trotsky en conclusion du Manifeste d’alarme écrit en mai 1940[1], il faut lancer celui de la destruction révolutionnaire de l'État national. À la maison de fous de l'Europe capitaliste il faut opposer le programme des États-Unis socialistes d'Europe comme étape sur la route vers les États-Unis socialistes du monde ». Une stratégie d’une profonde actualité dont la nécessité et les conditions objectives pour sa mise en œuvre, sa réalisation, ont mûri avec le développement du capitalisme.

Galia Trépère

 

[1] https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1940/05/lt19400523.htm

Submit to FacebookSubmit to Google PlusSubmit to TwitterSubmit to LinkedIn