Contraint de venir passer deux jours aux Antilles déminer la révolte sociale, le ministre des Outre-mers Sébastien Lecornu n’a fait qu’attiser la colère. Sa venue est avant tout un geste politique dans la pure tradition coloniale pour affirmer la présence de l’État français, à grand renfort de déclarations de fermeté et surtout en imposant un couvre-feu et l’envoi de gendarmes, de CRS, du GIGN et autres troupes spéciales voire de légionnaires pour « maintenir l’ordre », à savoir l’ordre social des multinationales et de la minorité de Békés. Lecornu a eu le cynisme de demander aux organisations qu’il était censé rencontrer de « condamner la violence comme un préalable aux discussions » ! Le collectif de mobilisation comme les élus locaux ont boycotté sa visite en Guadeloupe. Comme le disent nos camarades de Combat Ouvrier « La violence, c’est précisément condamner des milliers de jeunes à une vie sans espoir, sans travail, sans rien, à tel point qu’ils préfèrent prendre des armes et tirer sur la police comme seul moyen de se valoriser. Nous condamnons surtout cet État qui protège bien des délinquants en col blanc. Combien de grands patrons ou de ministres responsables de la catastrophe du chlordécone ont été jugés ? Combien d’entre eux sont en prison ? »
Pour justifier la violence d’État, Lecornu comme le gouvernement n’ont cessé de mentir, de calomnier le mouvement, multipliant les mensonges, avec la complicité d’une partie des médias, pour faire passer les grévistes et les jeunes pour une poignée d’émeutiers, de terroristes et masquer la réalité d’une situation sanitaire et sociale catastrophique.
Face à ce mouvement de révolte qui, loin de se laisser intimider par ces mensonges et les intimidations des flics ne cesse de prendre de l’ampleur, Lecornu a bien été obligé de venir discuter et d’annoncer des premières concessions, bien insuffisantes, mais premières victoires de la révolte sociale : le report de la date d’entrée en vigueur de l’obligation vaccinale et la possible adaptation de la loi en Outre-mer. Lecornu s'est même dit prêt à discuter de l'autonomie. Grossière diversion qui ne vise qu’à flatter les appétits des élus et petits notables locaux aux velléités indépendantistes… sans apporter aucune réponse aux revendications de ce mouvement de révolte contre la misère, le chômage, la précarité, la cherté de la vie aggravée par la hausse des prix, mais aussi contre les problèmes d’accès à l’eau, d’empoisonnement à la chlordécone. Si Lecornu parle d'autonomie, c'est parce qu’en réalité le gouvernement n’a rien à apporter comme réponse à la profonde crise sociale et sanitaire qui touche la population. Parce qu’il défend avant tout les intérêts des multinationales comme des riches Békés, il refuse de mettre plus d’argent pour les hôpitaux, pour reconstruire un véritable réseau d’eau ou d’assainissement, comme il refuse d’indexer les salaires sur les prix, d’augmenter les pensions, les allocations pour réduire la misère.
L’obligation vaccinale, l’étincelle qui a provoqué l’explosion sociale qui couvait
La mobilisation contre le pass sanitaire et l'obligation vaccinale, devenue un profond mouvement de révolte des classes populaires et de la jeunesse, n’est pas dupe… Les quelques concessions du gouvernement, les promesses « d’autonomie », c’est trop peu et trop tard pour arrêter le mouvement qui se poursuit.
Cette révolte générale qui se développe depuis trois semaines avec l’appel à la grève, depuis le 15 novembre, des personnels soignants et des pompiers, des manifestations qui ont rassemblé près de 15 000 personnes à Pointe-à-Pitre et Basse-Terre, des blocages de routes et de ronds-points qui paralysent toute l’économie, des grèves dans de nombreuses entreprises et services publics…, est la réponse des classes populaires et de la jeunesse à la crise sanitaire, sociale et politique qui est aggravée aux Antilles par la violence des rapports néo-coloniaux de l’État français dans ce qui reste de son ancien empire colonial.
L’absurde suspension dans une île de 390 000 habitants de près de 3 000 salarié·e·s parmi les personnels de santé mais aussi de près de 250 cabinets libéraux, alors que le service de santé est déjà à bout de souffle, a été ressentie comme une provocation, un affront de plus et de trop. La révolte a rapidement trouvé un écho dans l’immense majorité d’une population confrontée depuis des années à la dégradation de ses conditions de vie, au chômage, à la vie chère mais aussi à une crise sanitaire sans précédent liée à l’empoisonnement à la chlordécone, à la déficience du service de distribution des eaux comme de l’assainissement, conséquences de l’incurie criminelle de l’État comme des pouvoirs locaux.
La lutte dépasse désormais la seule revendication de l’obligation vaccinale. La plateforme revendicative présentée par un front d’une trentaine d’organisations syndicales, politiques, citoyennes et culturelles comporte 32 revendications économiques et sociales, remontées des discussions dans les assemblées générales ou sur les barrages. A travers ces revendications pour faire face à l’urgence de la situation s’expriment toute la révolte, la colère des travailleurs, de la population, de la jeunesse, des plus pauvres. Ces revendications sont sur le fond les mêmes que celles du précèdent mouvement de grève contre la « profitation » du LKP qui avait paralysé la Guadeloupe en 2009. Car malgré les promesses, les accords passés à l’époque, non seulement aucun problème n’a été réglé mais au contraire tout a empiré… provoquant cette nouvelle explosion de colère contre la vie chère et l'extrême pauvreté, colère aussi face à l’incurie d’un État qui ne sait qu’afficher son mépris raciste.
Dans un communiqué de presse, Lecornu a eu le culot de justifier la répression en disant « la loi de la République doit s’appliquer partout en France, y compris dans le département de la Guadeloupe ».
Mais justement depuis des décennies, l’État multiplie les dérogations à ses propres lois en faveur des intérêts des multinationales comme des classes possédantes locales héritières des colons au détriment des classes populaires de Guadeloupe comme de Martinique dans la continuité de toute l’histoire coloniale. Il y a dans la façon de traiter la population antillaise une forme de mépris raciste colonial insupportable qui faisait dire à une médecin présidente de l’Association médicale pour la sauvegarde de l’environnement et de la santé (AMSES) « Aux Antilles françaises, on meurt par dérogation ».
Guadeloupe, Martinique, une situation catastrophique produit du pillage capitaliste et colonial
Si en Métropole, le taux de chômage est de 8 %, il est de 20 % aux Antilles où il y a moins de formations pour les jeunes, moins de lits d'hôpitaux, moins de médecins... près de 60 % des 16-25 ans sont au chômage.
Illustration de ce mépris dont sont victimes les Antillais·e·s, selon les statistiques officielles plus d’un quart de la population vit en dessous d’un seuil de pauvreté… défini officiellement pour la Guadeloupe à 700 euros, mais c’est en réalité 50 % de la population si on applique le seuil du taux de pauvreté de la France métropolitaine à savoir 1 020 euros.
Dans la même logique, et dans l’intérêt des patrons de l’industrie sucrière, l’État tolère qu’il y ait plus de sucre dans toutes les boissons commercialisées, et donc plus de personnes souffrant du diabète ! Et d’une façon générale que les prix soient plus élevés y compris celui des bananes pourtant produites localement. L’économie locale est ainsi aux mains de patrons békés, propriétaires des plantations de cannes à sucre et de bananes qui imposent leur loi à leurs salariés comme à l’ensemble de la population, ne s’embarrassant même plus de respecter les conventions collectives, comme les normes sanitaires avec la complicité de l’Etat.
Pendant des années, les autorités ont autorisé par « dérogation » les patrons des bananeraies à utiliser le chlordécone, un pesticide cancérigène qui a empoisonné ouvriers agricoles, sols et nappes phréatiques. Il était pourtant interdit dans l’Hexagone dès 1990 mais est resté autorisé aux Antilles jusqu’en 1993, et même au-delà, huit mois supplémentaires à la demande des patrons pour pouvoir « écouler les stocks » malgré sa dangerosité connue. L’administration a ainsi clairement sacrifié la santé des populations pour les intérêts des propriétaires béké des plantations de bananes.
Aux Antilles françaises, tout a été dévasté par ce pesticide cancérogène, 92 % des Guadeloupéens et des Martiniquais sont aujourd’hui contaminés. Les deux îles détiennent le record mondial du nombre de cancers de la prostate par rapport à leur population. D’après les scientifiques, les sols sont contaminés pour les 600 prochaines années et bien sûr l’eau n’y échappe pas.
D’autant que l’État qui avait passé un contrat de délégation de service public depuis 1968 avec la Générale des eaux pour la gestion et l’entretien du réseau d’eau potable, l’a laissé empocher ses bénéfices sans l’obliger à faire les investissements nécessaires à son entretien. En 2015, la multinationale, filiale de Veolia, a quitté précipitamment l’archipel en laissant un réseau en ruine... D’après la Banque mondiale, le réseau d’eau de la Guadeloupe se situe dans la plus mauvaise catégorie de performance définie, la catégorie D, soit un « système très inefficace » concrètement c’est entre 60 % et 70 % de l’eau potable produite qui est perdue à cause de la vétusté du réseau et des fuites… condamnant la population à d’incessantes coupures d’eau.
Aux scandales du chlordécone et de l’eau, se rajoute celui de l’assainissement, un service public qui par manque d’investissement est totalement défaillant en Guadeloupe. En mai 2019, sur quarante-deux stations d’épuration en Guadeloupe, sept seulement étaient conformes, c’est donc 80 % du dispositif d’épuration qui ne fonctionne pas et les eaux usées qui se déversent dans les rivières et la mer. Une bombe à retardement pour les scientifiques, tant d’un point de vue environnemental que sanitaire… ainsi non seulement l’eau est devenue un bien rare mais elle est le plus souvent polluée soit au chlordécone, soit aux matières fécales !
C’est cette réalité inacceptable qui explique la profonde rupture qui existe aujourd’hui entre les classes populaires, la jeunesse des Antilles et cet État qui a laissé les patrons békés empoisonner la population, a permis à une multinationale comme Véolia de s’enrichir en laissant pourrir le réseau d’eau, et est lui-même incapable de faire les investissements indispensables pour assurer les services publics vitaux.
Tous les problèmes sociaux, sanitaires, environnementaux auxquels sont confrontées les classes populaires et la jeunesse des Antilles sont ainsi aggravés par des rapports d’oppression directement hérités de l’époque coloniale. L’État français, quels que soient les gouvernements, continue de traiter les Antilles comme des colonies, favorisant les patrons locaux comme ceux de métropole et traitant avec cynisme et mépris racistes les Antillais·e·s, leur niant les droits sociaux et démocratiques les plus élémentaires.
Pour le pouvoir des travailleurs et des pauvres, l’autodétermination et la coopération, la fédération des peuples
Rompre avec ce passé colonial et son héritage c’est d’abord et avant tout rompre avec l’exploitation capitaliste, aux Antilles comme ici, et pour cela s’affronter aux classes dominantes et au pouvoir qui en défend les intérêts.
Sur les barrages, dans les assemblées de grévistes des Antilles, les classes populaires, les jeunes montrent par leur révolte, en se battant avec leurs armes de classe, la grève, le blocage de l’économie, en s’organisant à la base, qu’ils veulent prendre leur destin en main, avancer leurs propres revendications, leurs propres solutions face à la crise : des embauches, des augmentations de salaire et leur indexation sur les prix, des moyens suffisants pour des services publics en ruine... des solutions qui ne pourront qu’être imposées par le rapport de force contre les intérêts des multinationales comme du patronat local, contre l’État colonial.
C’est comme cela que la population des Antilles obtiendra son indépendance, indépendance face à un Etat français qui méprise ses intérêts et maintient une domination coloniale et surtout indépendance vis-à-vis des multinationales et de la minorité de privilégiés békés qui l’exploitent. Cette indépendance, elle passe par imposer le pouvoir des travailleurs, des pauvres, de la jeunesse, le seul qui puisse mettre fin à ces rapports d’oppression et d’exploitation pour construire un monde fondé sur la coopération et la solidarité pour organiser l’économie dans l’intérêt de tous, pour satisfaire les besoins de chacun et non alimenter la course aux profits d’une minorité.
C’est la condition pour en finir avec la concurrence économique qui nourrit les rivalités entre États comme les rapports de domination héritage du colonialisme, pour construire une société reposant sur la coopération et une fédération des peuples à l’échelle du monde.
Et c’est bien cette perspective émancipatrice dont est porteuse la révolte des travailleurs et de la jeunesse des Antilles. Une révolte qui ne peut que trouver un écho dans la colère qui monte ici comme partout dans le monde contre cette guerre de classe que les classes dominantes et les États à leur service mènent pour assurer leur domination politique et économique, leur droit à piller les peuples comme les ressources naturelles, quelles qu’en soient les conséquences sociales, sanitaires ou environnementales.
La révolte des classes populaires et de la jeunesse aux Antilles participe de cette mondialisation des luttes qui se répand à travers la planète depuis une dizaine d’années en réaction à la faillite d’un système économique incapable d’assurer à l’humanité ses moyens de subsistance. Elle nous montre la voie, car seule cette révolte sociale est porteuse des changements nécessaires et possibles pour en finir avec le mode de production capitaliste en faillite et ouvrir la perspective d’un projet émancipateur collectif, démocratique, socialiste, communiste.
Bruno Bajou



