« La vraie guerre, c’est celle-là » tel est le titre d’un éditorial du 19 octobre des Echos qui résume l’état d’esprit des classes dirigeantes et des sommets de l’État, y compris de sa fraction qui se veut moderne et rationnelle: « L’expression "nous sommes en guerre" employée par Emmanuel Macron le 16 mars dernier n’était sans doute pas la plus appropriée pour désigner la bataille engagée depuis le printemps dernier contre la covid-19. Qu’est-ce qu’une guerre sans ennemi visible, sans idées revendiquées, sans terrain à gagner et à perdre, sans armes pour le combattre au début sinon le lavage des mains et la distance physique ? En revanche, le mot est le bon contre l’hydre de l’islamisme radical.[...]c’est une guerre à mener avec des décisions fermes (pour ne pas dire radicales) à prendre parce que les mots de condamnation, presque toujours les mêmes, lassent et que les manifestations place de la République à Paris ou ailleurs ne suffisent plus. C’est une guerre à mener contre un certain nombre d’esprits faibles qui considèrent depuis trop longtemps qu’évoquer l’islamisme c’est faire preuve d’islamophobie et que dire de tous ceux, d’autres, qui ont un discours à géométrie variable ? […] C’est une guerre à mener contre les petites et grandes lâchetés des uns des autres. Celles d’élus qui cèdent quelques centimètres dans les piscines, dans les écoles. Celle de l’Éducation nationale parfois parce qu’elle est en première ligne et dieu sait que c’est compliqué. Celle des commentateurs qui par facilité cèdent à la culture de l’excuse sociale alors qu’on est bien incapable et que rien n’autorise d’expliquer par la désespérance sociale les barbaries rappelées ci-dessus. ». Depuis l’assassinat odieux de Samuel Paty, déferle sur le pays un feu nourri et continu de propagande appelant le bon peuple de France à se considérer en guerre pour la république. Une véritable panique s’empare du pouvoir qui sent, de crise en crise alors que s’annonce la débâcle économique, le sol se dérober sous ses pieds, les consciences lui échapper. Elle s’empare de tous les politiciens emportés dans l’hystérie de leurs rivalités et leur crainte de voir leur rivale séculaire, Marine Le Pen, tirer bénéfice de cette honteuse campagne raciste et sécuritaire.

L’engrenage des surenchères ou la panique du pouvoir

« Nous sommes en guerre contre cet ennemi mortel, cet ennemi de l'intérieur qu'est l'islamisme politique », martèle Darmanin en relais de Macron. « Cet ennemi de l’intérieur », les nouveaux traîtres à la nation, ceux qui tirent dans le dos, tellement invoqué pendant les sales guerres coloniales en particulier la guerre d’Algérie, vient justifier la politique  du soupçon, la guerre contre toutes celles et ceux qui justifient, protègent, arment moralement l’ennemi, aujourd’hui l’islamisme politique, le séparatisme islamiste. La calomnie, la délation et la haine tiennent lieu de politique. Darmanin voit dans cette campagne politico-policière l’heure de ses ambitions sans limite qui trouve en Sarkozy son modèle, le ministère de l’intérieur comme tremplin… Il veut frapper vite et fort, subjuguer l’opinion, tétaniser les esprits, « faire passer un message » selon son expression.

Dès dimanche dernier il réunissait les préfets pour leur demander d'expulser dans les heures suivantes 231 étrangers qui se trouvent dans le FSPRT, le fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste. Il veut remettre en cause le droit d'asile qui serait soumis à conditions. La cour nationale du droit d’asile (CNDA) est accusée sur les réseaux sociaux de « complicité d’assassinat », de « participation active à l’exécution de Samuel Paty » ou d’être « coresponsable » pour avoir octroyé, en 2011, une protection à la famille de l’auteur de l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine qui avait alors 10 ans !

Mercredi Darmanin décidait la fermeture de la mosquée de Pantin en Seine-Saint-Denis, provocation évidente à l’égard des musulmans, puis remettait en cause le CCIF, Collectif contre l’islamophobie, sans aucune preuve factuelle de sa prétendue complicité avec l’assassin de Samuel Paty. Puis, la dissolution de BarakaCity, une association humanitaire.

Mardi 20, Castex désavouait Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène, les président et rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité (ODL), organisme gouvernemental créé en 2007. L’ODL doit « évoluer parce que la menace contre la République a radicalement changé » et qu’« aujourd’hui les ennemis de la République développent une action diffuse et insidieuse de contestation de nos lois et de nos valeurs » !

La suspicion de complicité avec « l’ennemi intérieur » ouvre la porte à tous les arbitraires. Elle vise politiquement à mettre tout le monde au pas y compris au sein du personnel politique de la bourgeoisie. Darmanin dénonçant les rayons Halal dans les supermarchés ne fait pas qu’exprimer ses préjugés crasses, il fait du Jean Marie Le Pen, avec moi ou contre moi de façon particulièrement agressive à l’égard des musulmans. De la même façon que Christian Jacob, président de LR, quand il demande l’interdiction du voile.

La droite extrême et l’extrême droite ou la politique du pire

A travers leurs surenchères et leurs rivalités, les forces réactionnaires participent à la même bataille politique, séparer le camp de la réaction, de la peur et des préjugés du camp des idées démocratiques, progressistes dont le monde du travail est porteur. Fini le temps des excuses et des compromis !

« Il faut créer de nouvelles sanctions judiciaires pour celles et ceux qui s’en prennent au principe de laïcité et aux valeurs de la République », dit Xavier Bertrand alors que Valérie Pécresse a demandé la création de « cellules police-justice » pour que les enseignants et les élèves puissent faire des « signalements » en cas de menace. Ils veulent  un référendum pour « mettre au cœur de notre République une laïcité exigeante ».

Pour Éric Ciotti, « les parents d’élèves qui refusent que l’école enseigne la Shoah, les Lumières, l’égalité ou la liberté d’expression à leurs enfants sont libres de quitter la France. Ils n’ont pas leur place dans notre société ». Pour Christian Jacob, « Dire qu’il n’y a pas de lien avec l’immigration, c’est se voiler la face. » Et de demander un changement dans la constitution dont la proposition de loi adoptée lundi par le Sénat qui vise à donner « un coup d’arrêt aux revendications communautaristes » donne un avant-goût.

Et pour Marine Le Pen, « puisque le terrorisme est un acte de guerre, il exige une législation de guerre. […] la citoyenneté française doit être restaurée avec une réforme du code de la nationalité et la mise en œuvre de déchéances effectives de la nationalité, la révision des conditions d’expulsion et le contrôle systématique des dérives sectaires ».

Le rassemblement national dont rêve Macron

Macron quant à lui tente de s’imposer comme un point équilibre au-dessus de cette cacophonie réactionnaire. « Ils ne passeront pas. L'obscurantisme et la violence qui l'accompagne ne gagneront pas. Ils ne nous diviseront pas. C'est ce qu'ils cherchent et nous devons nous tenir tous ensemble. » Il veut construire autour de lui l’union, son rassemblement national.

Il reçoit dans cette politique l’aide empressée de Valls qui a brusquement ressurgi pour montrer du doigt tous ceux qu’il juge « complices » des « ennemis de la République » et dénoncer pêle-mêle les associations comme le CCIF, « cette gauche-là, politique, LFI, la gauche journalistique, Edwy Plenel, la gauche syndicale, l’Unef, mais aussi la ligue de l’enseignement, la Ligue des droits de l’Homme, qui ont fait rentrer les théories de Tariq Ramadan en leur sein ».

Dans son zèle de délateur qui lui va si bien, il a reçu l’appui de l’ex-premier ministre Cazeneuve accusant « ces politiques » qui « ont la main qui tremble » et « des discours ambigus [...] Ceux qui se comportent ainsi ne se comportent pas de façon républicaine et sont grandement responsables du climat dans ce pays. Cette gauche-là ne sera jamais la mienne. »

Et, si toute la gauche ou ex-gauche ne déploie pas une telle bassesse, ses critiques ne l’empêchent pas de se mouler dans l’union nationale comme le PC et Patrick Le Hyaric qui écrit dans un édito de l’Huma : « Cet abject assassinat appelle au combat pour renforcer considérablement les fondements d’une République sociale, laïque et démocratique fidèle à ses principes, retrouver dans la société la force du débat civilisé. C’est la condition pour recoudre l’unité de la nation. Cette tâche, ardue mais essentielle, est la condition indépassable d’une sécularisation apaisée et pour surmonter, ensemble et solidairement, cette terrible épreuve. » Sans parler de Mélenchon qui tient des propos ouvertement racistes dignes de Le Pen - « Moi, je pense qu’il y a un problème avec la communauté tchétchène en France »- tout en répondant aux basses attaques dont il est l’objet en se faisant le défenseur de l’union nationale : « Nous nous disons, monsieur le Premier ministre, à vos côtés pour dire aux ennemis de la patrie républicaine : vous ne nous diviserez pas. »

Rien ne dit que Macron réussisse malgré tous les relais dévoués qu’il rencontre à gagner l’opinion ouvrière et populaire à cette union nationale raciste et sécuritaire tant il y a loin des discours hypocrites à la réalité de sa politique et de ses conséquences dramatiques. Tant aussi les rivalités et jeux politiciens, leurs surenchères résonnent comme une démagogie dangereuse qui ne peut qu’aggraver les tensions et les difficultés, impuissante à apporter la moindre réponse aux drames provoqués par la politique des classes dominantes.

L’islamisme politique, expression de la décomposition du monde capitaliste

Il est évident, comme il l’était et l’est toujours pour la guerre contre l’État islamique et le djihadisme, que la politique répressive, policière ou militaire ou plutôt policière et militaire ne résoudra rien. Elle est la conséquence de l’impuissance des politiciens et des États à surmonter les désordres et tensions qu’ils ont eux-mêmes engendrés à travers leur politique soumise au capital, à la concurrence, au service du marché.

La progression de l’islamisme politique est une véritable menace au même titre que la progression des préjugés réactionnaires dans le monde politicien dont Marine Le Pen se voudrait l’expression la plus conséquente. Ils se nourrissent, à différents degrés, des mêmes préjugés, l’un et l’autre veulent imposer leur domination sur les peuples. Et l’un et l’autre participent de l’évolution du capitalisme mondialisé, des luttes à l’échelle internationale entre les différentes fractions de la classe dominante pour le partage des richesses, la domination sur celles et ceux qui les produisent, sur les peuples.

L’intégrisme islamiste est né directement de la politique et des guerres des grandes puissances qui s’approprient la plus grosse part du gâteau contre les États les plus faibles et de leur alliance avec des puissances locales théocratiques comme l’Arabie saoudite grande pourvoyeuse de fonds pour les salafistes, les intégristes islamistes. Il est le fruit pourri du désordre mondial né de la concurrence et de la course au profit, le désordre du capitalisme.

Le fait que l’intégrisme religieux, ici, prospère surtout dans les quartiers les plus pauvres avec un taux particulièrement élevé de chômage, de délinquance, un monde sans avenir ni espoir exprime une autre dimension de la même faillite qui laisse les classes populaires désarmées face aux démagogues fanatiques religieux ou d’extrême droite. Et c’est dans la capacité du mouvement ouvrier à répondre à cette faillite que se trouvent les vraies réponses à la progression des préjugés intégristes. Le séparatisme, c’est la bourgeoise et l’État qui le créent par la ségrégation sociale.

L’école, elle-même sacrifiée à la rentabilité financière, sans moyen, est bien incapable d’y faire face, d’ouvrir un avenir dans un monde sans issue. Elle ne peut que devenir le creuset où s’affrontent les contradictions entre la pauvreté matérielle et culturelle et une culture façonnée par les classes dominantes.

La campagne raciste menée au prétexte de la lutte contre l’islam politique en stigmatisant l’ensemble du monde musulman accentue les tensions, prépare de futurs drames. Toute une population se sent niée, rejetée dans sa culture et dans son existence même, ce qui fait naître inévitablement, dans la jeunesse en particulier, une attitude de défi et de provocation contre cette société qui les stigmatise et les exclut.

Le fondamentalisme religieux devient alors une source de dignité face à l’humiliation que leur impose le monde occidental.

Les réponses à cette logique perverse sont d’abord et avant tout sociales et politiques pour mettre fin au séparatisme social, politique et culturel, en finir avec le chômage et la misère, trouver une place et le respect dans la société, pouvoir aussi jouir de la liberté d’expression dont on parle tant, donner les moyens aux jeunes de s’exprimer, de vivre démocratiquement leur convictions et leur croyance.

Sortir des confusions de l’islamophobie, une politique démocratique et révolutionnaire contre tous les obscurantismes

La hargne et la haine des ralliés à Macron et autres partisans de droite extrême ou d’extrême droite de la guerre contre l’islamisme politique ne doivent pas nous empêcher de discuter au sein du mouvement ouvrier et révolutionnaire de la politique que nous devons avoir en toute indépendance des politiciens parlementaires de droite comme de gauche. Le campisme est un piège.

Celles et ceux qui ne se plieront pas aux injonctions du parti de l’ordre seront d’une façon ou d’une autre des « ennemis de la république », « collabos » affublés du label « islamo-gauchiste », qu’importe, il ne s’agit ni de céder au chantage policier ni de s’excuser mais bien d’avoir les idées claires face aux ennemis du monde du travail. Les ennemis de nos ennemis peuvent aussi être nos ennemis.

C’est le propre du gauchisme d’affirmer un point de vue, une politique formulés en négatif de celle de l’adversaire, anti, à défaut de réussir à porter une politique de classe, démocratique, révolutionnaire s’adressant à l’ensemble du monde du travail. L’abus de l’usage de la notion d’islamophobie participe de cette manière de poser les problèmes.

Il est une nécessité absolue de saisir toutes les occasions de dénoncer la campagne du parti de l’ordre qui vise l’ensemble des classes populaires, de ne pas céder un pouce de terrain contre les préjugés obscurantistes du racisme et de la xénophobie mais c’est une nécessité tout aussi absolue de combattre l’intégrisme, l’obscurantisme religieux. Les deux sont des ennemis jurés des classes populaires quelles que soient leurs origines, leurs couleurs de peau, leur religion ou leurs convictions athées.

Notre politique se situe du point de vue des classes opprimées, du monde du travail  pour appeler à la nécessaire unité de classe de tous les exploités contre ceux qui voudraient diviser, obscurcir les consciences, étouffer la contestation  en flattant les pires préjugés réactionnaires.

Contre tous ceux qui nous volent « notre futur », un combat de classe internationaliste

Mercredi soir, à la Sorbonne, Macron a prétendu que « Samuel Paty fut tué parce que les islamistes veulent notre futur ». Une façon de jouer les peurs en donnant à l’islamisme politique une ambition qui mettrait en danger notre futur, notre avenir dans la droite ligne de ceux qui agitent le mythe du grand remplacement. Les objectifs politiques des islamistes sont plus simplement l’expression, le prolongement de leur politique dans les pays musulmans, assurer leur domination sur les populations musulmanes ou d’origine musulmane qui en sont les premières victimes.

C’est à ces populations exploitées, dominées, qu’ils veulent voler leur présent et leur avenir comme les prétendus défenseurs de la république ici volent leur présent et leur avenir aux classes exploitées et dominées quelles que soient par ailleurs leur origine, leur religion ou leur couleur de peau.

C’est bien pourquoi notre combat contre l’intégrisme religieux et contre l’intégrisme qui se prétend républicain est un même combat internationaliste.

Les phrases creuses de paternalisme infantilisant dont Macron est le spécialiste n’y changent rien. L’imposteur déclare son amour aux enseignants comme il le faisait hier au personnel soignant en méprisant leurs conditions de travail et de vie, toutes et tous soumis aux mêmes injonctions à l’efficacité et à la rentabilité.

Lors du rassemblement du lundi 19 octobre sur le parvis de la préfecture de Cergy dans le 95, la FCPE95 déclarait : « Aujourd’hui, des politiques se répandent dans les médias, certains pour dire qu’ils vont faire quelque chose, d’autre pour alimenter la haine. Mais la réalité est que depuis des années, les uns et les autres se sont mis d’accord pour mettre l’éducation publique à la portion congrue. Les moyens humains sont, dans ce collège comme dans les autres, réduits année après année. Alors que la crise économique répand la misère matérielle et morale, que la société devient de plus en plus dure, que la violence monte, y compris parfois entre parents et enseignants, il faudrait plus d’adultes dans les établissements, plus de personnels enseignants, de surveillants, d’infirmières, d’agents techniques. Mais c’est l’inverse qui est organisé. La réalité est que l’école publique est progressivement abandonnée par l’État.[...] Face à la situation de plus en plus catastrophique de l’école publique, face à l’institution qui ne sait que mettre un couvercle sur les problèmes, face à la dureté de la société qui ne reste pas à la porte de l’école mais y entre brutalement, il faut réagir, collectivement, massivement.

La jeunesse n’a pas besoin qu’on lui explique que la société actuelle est dure, injuste, en particulier contre elle. Elle le sent, elle le voit, elle le vit. Mais depuis des décennies, la société transmet aux jeunes les valeurs de l’individualisme, de la démerde pour s’en sortir, quitte à écraser les autres. Le fanatisme religieux n’est qu’une expression de cet individualisme. »

Oui, la réponse à la montée des intégrismes religieux ou d’extrême droite ou prétendument républicain est collective, démocratique et aussi révolutionnaire pour mettre un terme à la logique mortifère du capitalisme.

Aveuglés par leur panique, drogués par leur propre haine, dominés par les peurs qu’ils flattent eux-mêmes, rassurés par la veulerie de la gauche politique et syndicale, les politiciens ne s’aperçoivent pas du décalage qu’il y a entre eux et la majorité du monde du travail qui, bien souvent, n’est pas dupe de leurs manœuvres et instrumentalisations.

A travers la mise en scène du show réactionnaire et ses différents sinistres acteurs, le monde du travail, la jeunesse confrontés quotidiennement à la réalité de leur politique ouvrent les yeux, prennent la mesure de la violence de l'offensive, serrent les rangs, commencent à discuter et débattre des moyens de rompre le piège dans lequel les classes dominantes et leurs larbins politiciens voudraient les enfermer pour imposer une politique solidaire et internationaliste.

Yvan Lemaitre

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