La brutalité de l’abattage du troupeau de la ferme des Bordes-sur-Arize en Ariège le 11 décembre, alors qu’un cas de dermatose nodulaire bovine y avait été détecté, a sidéré et révolté. Des gendarmes en tenue anti-émeutes, appuyés par des véhicules blindés, ont fait reculer les centaines de paysans en colère rassemblés devant la ferme à grands coups de grenades lacrymogènes, pour imposer la dictature sanitaire du gouvernement, -une bête touchée = l’abattage de tout le cheptel-, et la froide destruction du troupeau le lendemain, ruinant l’exploitation. La violence et le mépris du gouvernement pour les petits éleveurs, leur travail et leurs bêtes fait de nouveau exploser la colère et l’exaspération des petits exploitants agricoles, ruinés par les banques, l’agro-business et la grande distribution, par la logique du capitalisme agricole.

Cette brutalité rejoint celle des attaques contre l’ensemble du monde du travail que Lecornu va aggraver en cherchant à faire passer son budget d’austérité. Le cirque parlementaire se poursuit. Le petit monde politicien soumis aux classes dominantes et à leurs intérêts, préoccupé de ses positions et petites rivalités, discute des mesures destinées à faire payer au monde du travail le pillage des caisses publiques par les milliardaires et le grand patronat. Tous n’ont qu’une hypocrite compassion pour les petits paysans ruinés par l’ordre social qu’ils défendent et dont la colère qui explose, contagieuse et convergente leur fait peur.

La colère paysanne face à la brutalité économique et policière de l’Etat qui sert l’agro-business

La brutale intervention policière et sanitaire en Ariège a déclenché une mobilisation qui s’est rapidement étendue et bénéficie de la sympathie de nombre de salarié·es et de la population. Les premiers blocages de l’A64 et A63 se sont étendus à d’autres régions, Puy-de-Dôme, Dordogne, Pas-de-Calais, Hérault et Charente. Au coude à coude dans la mobilisation, la Confédération paysanne et la Coordination rurale ont appelé à une mobilisation nationale pour « une vaccination préventive massive du cheptel français, (15 millions d’animaux), et l’assurance du recours au seul abattage des bêtes malades ». Une autre politique sanitaire tout aussi « scientifique » que celle dont se revendique le gouvernement, « dictée par la science ». Le choix n’est pas sanitaire mais économique.

L’autoritarisme sanitaire de l’Etat contre les petits producteurs répond avant tout au diktat de la FNSEA, le syndicat des patrons de l’agro-industrie qui justifie l’abattage « pour que le marché ne s’effondre pas ». « La gestion actuelle ne relève pas seulement d’une question sanitaire mais aussi d’une question administrative, c’est-à-dire d’une vision de ce que doit être l’agriculture : orientée vers le libre-échange et l’exportation… Dire à des éleveurs en circuit court qu’il faut sacrifier tout leur travail d’une vie parce qu’il faut maintenir le libre-échange, ce n’est pas possible. Nous, on en a marre de la gestion de la FNSEA, qui ne voit que ses intérêts et ceux de l’agro-industrie », explique Stéphane Galais de la Conf’.

Genevard, la Ministre de l’Agriculture, accourue dans le Sud-Ouest lundi et qui cette semaine a sillonné le pays pour tenter d’empêcher une généralisation du mouvement, a été contrainte d’accorder davantage de vaccinations préventives. Mais ces demi-mesures qui ne remettent pas en cause la politique systématique d’abattage ne calment pas la colère paysanne qui dépasse la seule politique sanitaire de l’Etat.

Manœuvre de diversion, la fausse alternative « libre échange » ou « protectionnisme » dans une agriculture mondialisée soumise à la concurrence internationale

La crise de la dermatose nodulaire bovine repose le problème de l’organisation capitaliste de l’agriculture qui ruine les petites exploitations, au moment où l’Union européenne discutait cette semaine la signature de l’accord Mercosur de libre-échange avec des pays d’Amérique latine (Argentine, Brésil, Uruguay et Paraguay). A l’appel de la Coordination rurale, de la Conf’ et aussi de la FNSEA, des milliers de petits exploitants venus de France et de plusieurs pays d’Europe ont convergé à Bruxelles jeudi dernier pour contester cet accord, dénoncé comme favorisant une concurrence « déloyale » de pays qui ne « respectent pas les normes » et vont inonder le marché européen.

Macron, prétendant défendre l’agriculture française, « protéger ceux qui nous nourrissent et qui, pour beaucoup, éprouvent une grande souffrance », s’est opposé à sa signature programmée cette fin de semaine, de même que d’autres pays européens comme la Pologne, la Hongrie ou l’Italie, obtenant son report. Une façon de gagner du temps, de ne pas attiser le feu de la colère paysanne tout en continuant de négocier les intérêts des secteurs du grand patronat français qui en bénéficieront le plus, comme les spiritueux, la viticulture, ou l’aéronautique.

Instrumentalisant la colère et le désespoir des petits paysans, la FNSEA et les partis parlementaires, de la gauche au RN, font mine de s’opposer à l’accord UE-Mercosur, alors que tous sont d’accord sur le fond avec Macron pour en négocier les conditions, au nom de la « concurrence déloyale » et de la « souveraineté alimentaire ». Ils tentent de détourner la colère des paysans, d’entretenir le mythe d’une agriculture « française » dans laquelle tous les exploitants, du petit paysan au géant de l’agro-industrie, auraient les mêmes intérêts, un patriotisme économique au service du capitalisme agricole, des mastodontes de l’agro-business français qui ruinent partout en France et dans le monde les petits producteurs.

A la ville et à la campagne, la même logique capitaliste et financière destructrice, contre les producteur·trices

C’est aussi la concurrence mondiale qui justifie dans l’industrie les plans de licenciements et les fermetures d’entreprises. 750 salarié·es vont être jetés à la rue suite à la liquidation judiciaire du fabricant de gros électro-ménager Brandt, justifiée entre autres par la « concurrence féroce de l’électroménager chinois, coréen ou turc ».

Ces derniers mois, licenciements et fermetures d’entreprises se sont multipliés, ArcelorMittal, NovAsco, Michelin, Stellantis, Teisseire, Blédina ou Sanofi… En un an, le nombre de plans de licenciements a augmenté de 47 %, selon les chiffres de la DARES, la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques du ministère du travail.

D’après la CGT, près de 100 000 emplois seraient menacés ou supprimés dans les mois qui viennent dans des liquidations ou restructurations pour faire baisser le coût du travail, répondre à la demande de profit des actionnaires et de la finance qui vampirisent l’économie mondiale, la soumettent au chaos et à l’irrationalité, aux drames sociaux et humains.

La CGT dénonce une « vague de désindustrialisation » et avance des réponses qui se situent sur le terrain démagogique de la « réindustrialisation de la France », comme si la production industrielle française n’était pas intégrée aux chaînes de production mondialisées sous la domination des multinationales qui poussent à l’accélération de la concentration du capital pour faire face à la concurrence exacerbée qui fait rage sur les marchés mondiaux. Faute d’une politique qui réponde aux intérêts et aux besoins du monde du travail et des classes populaires, qui nécessiterait l’expropriation du capital et le contrôle des travailleur·ses sur l’économie, la CGT s’en remet à Bercy et aux grands acteurs financiers de l’Etat à qui elle propose la mise en place d’une « cellule nationale de crise ».

Le patriotisme industriel est repris par les directions syndicales comme par les politiciens qui, du RN à la gauche, cherchent à détourner la révolte du monde du travail des vrais responsables des licenciements en laissant croire que le grand patronat français et les travailleur·ses pourraient avoir des intérêts communs.

La défense des intérêts de classe des travailleur·ses des villes et des campagnes contre l’exploitation capitaliste est indissociable de la lutte contre l’offensive idéologique réactionnaire, souverainiste et xénophobe des classes dominantes et de leurs serviteurs, et le piège du nationalisme.

Contrôle de l’économie par celles et ceux qui produisent tout et font tourner la société

A la ville comme à la campagne, les besoins et les intérêts des producteur·trices convergent vers une même lutte contre les géants de l’industrie et de l’agro-industrie, qui nécessite une autre façon de produire et que ce soient elles et eux, ensemble, qui contrôlent et dirigent l’économie.

Cette union des luttes est possible dès maintenant, par exemple à travers la mise en place de comités de producteur·trices agricoles et industriels, en lien avec des comités de consommateur·trices, pour le contrôle des prix de l’alimentation, des intrants agricoles, des carburants, de l’énergie, des loyers, et aussi le contrôle sur les marges, les taxes d’Etat et sur les aides et subventions européennes et nationales qui profitent essentiellement aux plus gros.

L’union de toutes les luttes a besoin de s’organiser autour d’un programme pour apporter des réponses à la détresse et à la ruine des petits paysans, en imposant aux banques et à l’agrobusiness les mesures capables d’y mettre fin, crédits gratuits, garantie des prix, intrants bon marché, annulation des dettes. Un programme pour l’ensemble de celles et ceux qui produisent, pour l’interdiction des licenciements, la garantie pour toutes et tous d’un salaire décent, d’un logement, en mettant hors d’état de nuire les capitalistes de la finance, du commerce, de l’industrie et de l’agriculture, pour instaurer un nouvel Etat démocratique et révolutionnaire. Il nécessite que celles et ceux qui produisent et qui font tourner la société prennent eux-mêmes le contrôle de l’économie, des banques et de la finance, pour planifier la production et les échanges en fonction des besoins du monde du travail et de la population, dans le respect des hommes, des bêtes et de l’environnement.

Tous les commentateurs bourgeois qui craignent la contagiosité de la révolte ont raison et ceux qui espèrent que la passivité domine pourraient bien avoir des surprises. Une profonde révolte secoue le pays, elle suit son chemin, à son rythme, mais rien ne l’arrêtera.

Christine Héraud

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