Le résultat du deuxième tour de l’élection présidentielle le 14 décembre a été sans surprise un coup de massue avec la victoire de J. A. Kast du parti d’extrême droite des Républicains (58 % des voix) contre Jeannette Jara, dirigeante du Parti communiste, ex-ministre du gouvernement Boric à la tête d’une coalition de centre gauche (42 %), avec vote obligatoire sous peine d’amende et seulement 7 % de bulletins nuls.
Le soir des élections, Jara a souhaité « beaucoup de succès » à Kast face à ses propres partisans en colère. Sa défense de « l’unité nationale » avec « un courage républicain » dont ce dernier l’a félicitée, ne passe en effet pas auprès de celles et ceux qui se sont mobilisé·es contre ce défenseur de Pinochet, ses tortures, crimes, disparitions, pas plus que ne sont passés les arguments méprisants du camp de Jara et Boric, président sortant, sur la crédulité du peuple, dupe de fake news, etc.
La mobilisation en particulier dans les quartiers populaires en faveur du vote pour Jara, l’avait placée en tête du premier tour d’une courte tête sur Kast. Mais alors qu’elle n’avait aucune réserve de voix au second tour, lui pouvait compter sur le report de plusieurs candidats de droite libérale ou encore plus d’extrême droite comme le libertarien masculiniste Kaiser prônant « une médaille d’honneur aux violeurs de femmes laides »…
La victoire prévue est d’abord la conséquence de la politique, des reniements, de l’impuissance de la gauche au pouvoir sous la présidence de Boric, du PS, du PC et de la coalition de gauche gouvernementale du Frente Amplio.
Elle est l’aboutissement de la période née à la fin de la dictature qui a vu l’alternance de partis bourgeois de droite et de gauche pour assurer la continuité de l’Etat et défendre le même système qui aujourd’hui se tourne vers l’extrême droite en la personne de Kast alors que le régime s’enfonce dans un pourrissement abject.
Sa victoire participe d’une offensive politique, économique, militaire des USA qui appuient le mouvement général de montée de l’extrême droite populiste en Argentine, en Equateur, au Salvador et engagent la guerre contre le Venezuela afin de reprendre en main l’Amérique latine qu’ils ont toujours considérée comme leur arrière-cour.
Ni l’énergie, ni la rage des travailleurs chiliens aspirant à la justice sociale ne sont vaincues. Ce qui est mis à nu, c’est la faillite de la politique d’accompagnement zélé du capitalisme menée par la gauche gouvernementale de Boric dont Jara était ministre du Travail, des illusions engendrées par ce gouvernement issu de la révolte de 2019 et qui en a aussi été l’étouffoir jusqu’à reprendre aujourd’hui à son compte le discours de la réaction, faisant ainsi le lit de Kast.
C’est ainsi que dans l’entre-deux-tours, Jara n’a fait que des gestes à droite au nom de « l’unité », « des bonnes idées de partout », évitant le qualificatif de féministe, se prononçant contre Maduro face à l’impérialisme américain, affirmant son accord avec Kast contre les squats et pour l’expulsion, y compris par la force, de migrant·es considéré·es comme source d’« insécurité », dépassant même la démagogie punitive de son rival en promettant la construction de cinq nouvelles prisons et plus d’interventions de la police et de l’armée dans les cent premiers jours de son gouvernement.
Aujourd’hui, même si avec l’élection de Kast l’extrême droite peut parader avec ses fantasmes de retour à l’ordre, à la famille traditionnelle catholique et à une « prospérité » rêvée comme sous Pinochet, son discours se fait cependant chaque jour plus prudent, par exemple sur l’expulsion de 300 000 migrants en 100 jours, impossible, illégale, démagogique. Si de larges masses ont voté pour Kast, elles ne sont pas pour autant convaincues. Le discours sécuritaire ne pourra cacher longtemps le désastre social qui se trouve derrière.
C’est cependant un tournant lourd de dangers pour les opprimé·es et les droits démocratiques qui s’amorce. Dans la foulée des Trump, Milei, Noboa ou Bukele, Kast s’apprête à utiliser la manière forte pour accentuer l’offensive contre le monde du travail que tous les partis qui se sont succédé depuis la dictature puis la gauche ont imposée sous couvert de démocratie.
Une montée de l’autoritarisme et de l’extrême droite mûrie durant les décennies qui ont suivi le départ de Pinochet
Si Kast apparaît maintenant comme le reflet de l’offensive patronale la plus brutale depuis la restauration dite démocratique, la montée de l’extrême droite qui l’a porté au pouvoir n’est pas un orage dans un ciel serein.
Elle s’est renforcée avec la répression de la révolte des lycéens le 18 octobre 2019 (7 morts, plus de 200 éborgnés, des milliers de blessés, de viols, arrestations et détentions encore aujourd’hui…) par le gouvernement de droite de Piñera.
Elle s’est poursuivie avec le dévoiement de ce mouvement de contestation de la société des jeunes et de la population pauvre dans un processus constituant devant changer la Constitution de Pinochet, sans programme ni organisation de classe. Sous la houlette de Boric, ex syndicaliste étudiant d’un courant proche du PC, un Accord pour la Paix Sociale et la Constitution a été signé le 15 novembre 2019 entre toutes les forces politiques de l’ancienne Concertation (donc des partis ayant alterné au pouvoir depuis la fin de la dictature, PS, Démocratie chrétienne…) mais aussi des partis de droite, leur évitant de tout perdre.
Le nouveau projet de Constitution a ensuite été désavoué par un vote majoritaire en 2022, dans la phase descendante du mouvement ; la pandémie a frappé durant deux ans, démobilisant les secteurs de jeunes, de femmes, en lutte contre les retraites privées, les licenciements, pour la santé et l’éducation …
Ce sont ces secteurs qui avaient permis à Boric de devenir en 2021 président de la République d’un gouvernement de gauche qui, dans le contexte d’offensive capitaliste à l’œuvre partout, a mis en place plus de 60 lois contre le mouvement social, réprimé férocement des indigènes dans la zone sud du Wallmapu avec sa militarisation, expulsé des squatteurs, des migrant·es venu·es nombreux·ses d’Haïti suite au tremblement de terre, puis du Venezuela en crise, en collant de plus en plus au discours sécuritaire contre elleux.
En se prétendant les remparts de « l’antifascisme » face à Kast, Jara et la gauche ont désarmé les masses au nom de la défense d’une démocratie bourgeoise corrompue, instrument de la violence de classe contre les travailleur·es et les jeunes. Cette démocratie a constamment défendu l’ordre capitaliste en s’appuyant sur l’armée, en assurant l’impunité à Pinochet et ses sbires durant des années (il est resté Chef des armées jusqu’en 1998 puis sénateur jusqu’en 2002 alors qu’il avait été arrêté pour violation des droits humains par le juge espagnol Baltazar Garzón), au service d’une minorité de parasites, des 1 % de la population accaparant un tiers des richesses chiliennes, des oligarques des mines de cuivre et de lithium, des forêts, des élevages de saumons, des banques et services en lien avec les multinationales.
La gauche gouvernementale est faillie, l’avenir est à l’organisation démocratique et révolutionnaire des travailleurs et de la jeunesse
Dans ce contexte, il n’y a rien à attendre de partis, d’institutions dont les directions syndicales, la CUT et la CONFECH, totalement inféodées à la gauche soutien du capitalisme prédateur.
La rupture entre eux et celles et ceux qui refusent la fuite en avant vers la réaction est profonde. C’est de la compréhension de cette impasse politique que naît la conscience, éprouvée dans la révolte de 2019, de la nécessité de ne pas confier son sort à de faux amis pour préparer les inévitables explosions futures.
Car la lutte reprendra dans les rues ; aucune de ses causes n’a été résolue. Elle a besoin d’un programme basé sur les revendications de la révolte de 2019 et ses pistes de solution hors des cadres institutionnels : logement digne -donc, droit à la terre, expropriation des grands propriétaires et capitalistes qui surexploitent et pillent la planète-, annulation de la dette, santé et éducation libre et gratuite, démilitarisation du Wallmapu, libération des prisonniers politiques de la révolte…
Contre la résignation alimentée par le discours sécuritaire, le mouvement ouvrier et la jeunesse révoltée accumulent de l’expérience, des forces, de la lucidité indispensables pour organiser la lutte en indépendance de classe, pour l’affermissement et l’unité du camp de leur camp seul capable de mettre un frein à la réaction et de diriger le mouvement d’émancipation.
Mónica Casanova



