Ce 18 décembre, journée internationale des migrant·es, la Marche des solidarités et des collectifs de sans-papiers, de mineur·es isolé·es et de travailleur·es issu·es de l’immigration appelaient à une journée « Sans nous ». « Nous, les travailleuses et travailleurs les plus précarisés de France, souvent sans papiers, issus de l’immigration, exploités, invisibilisés, nous ferons grève. Et si nous nous arrêtons, c’est pour rappeler que sans nous, rien ne tourne. Car ce pays n’existe pas sans l’immigration et en bénéficie de tous points de vue. Ce n’est pas l’immigration qui le détruit, ce sont les politiques menées, le racisme et l’injustice ». Fin 2023, la CGT estimait à 700 000 le nombre de travailleur·es étranger·es sans papiers en France. Des travailleur·es qui, depuis plus de dix ans pour certain·es, travaillent dans la plus grande précarité dans des secteurs comme la restauration, l’entretien, le BTP, l’aide aux personnes dépendantes, la petite enfance, la livraison, l’agriculture… soumis·es aux traques, au chantage permanent, une surexploitation qui fait pression sur l’ensemble des travailleur·es.

De nombreux rassemblements étaient organisés cette semaine, dénonçant « restrictions drastiques des conditions d’accueil pour les demandeurs d’asile, refus de régularisation, refus de premier titre de séjour, refus de renouvellement de titre de séjour, remise en cause des APL pour les étudiant·es étranger·es, obligations de quitter le territoire français (OQTF) systématiques et généralisées, placements en rétention, cette politique migratoire, véritable fabrique de sans-papiers, attentatoire aux droits et à la dignité des personnes étrangères […] »[i].

Cette violence contre les immigré·es, avec ou sans sans-papiers, a pris une dimension inédite des USA à l’Europe ou à l’Amérique latine. Elle est la conséquence de l’évolution même du capitalisme qui a soumis l’ensemble de la planète et des prolétaires à sa prédation et à sa violence. Un capitalisme en bout de course qui entraîne l’humanité dans une concurrence généralisée, mettant le monde à feu et à sang, et organise la mise en concurrence de l’ensemble des producteur·trices sur le marché du travail mondial pour intensifier l’exploitation et faire baisser le « coût » du travail.

Le déchaînement des classes dominantes et de leur personnel politique de tous bords contre les migrant·es est au centre de leur offensive contre le monde du travail. Une offensive pour masquer leur propre responsabilité dans la dégradation brutale des conditions de vie et de travail et qui vise à désarmer les exploité·es en attisant et instrumentalisant les préjugés nationalistes, protectionnistes, la peur de l’étranger. Elle cherche à retourner les ressentiments et les colères des travailleur·es, des artisan·es, des commerçant·es, des agriculteur·trices contre celles et ceux des pays pauvres avec qui ils sont directement mis en concurrence.

Tournant dans l’offensive contre les migrant·es

Ce 16 décembre, Trump annonçait que les citoyens de 5 Etats africains supplémentaires avaient interdiction d’entrer aux USA, le Burkina Faso, le Mali, le Niger, le Soudan du Sud et la Sierra Leone. 12 autres sont touchés par des restrictions partielles. Au total 39 pays, parmi les plus pauvres, sont désormais concernés par ces interdictions, soit 20 % des pays du monde. La ministre à la Sécurité intérieure US conseillait il y a peu « une interdiction totale de voyager pour tous les pays qui inondent notre nation de tueurs, de parasites et de profiteurs ».

Depuis son élection il y a à peine un an, Trump a brutalement accéléré la guerre faite aux migrants, véritable obsession. Il a fait le ménage dans les tribunaux de l’immigration, envoyé l’ICE (police de l’immigration et des douanes) organiser des raids pour arrêter des dizaines de milliers de sans-papiers jusqu’au sein des entreprises ou des salles d’audience. Face aux mobilisations solidaires de la population, il a fait envoyer la garde nationale à Los Angeles, Washington, San Francisco, Portland, Chicago… Des Etats républicains tels la Louisiane se sont spécialisés dans la détention et l’expulsion de masse de migrant·es. Et Trump et son gouvernement multiplient les saillies injurieuses tel, le 2 décembre, quand il a traité d’« ordure » Ilhan Omar, députée démocrate du Minnesota arrivée de Somalie il y a 25 ans, ajoutant « tous les Somaliens sont des ordures » !

Ce déchaînement raciste haineux illustre la décadence des classes dominantes et la peur bleue qu’elles ont des exploité·es qu’elles cherchent à terroriser, à dresser les un·es contre les autres, espérant vainement retarder les explosions sociales écrites dans l’évolution même du capitalisme. La semaine dernière, Trump et son administration promettaient à l’Europe un « effacement civilisationnel » face aux « migrations de masse »...

Et peu importe que le nombre de migrant·es ait peu augmenté entre 2000 et 2020, passant de 150 à 280,6 millions ce qui, rapporté à la population mondiale, fait une hausse de 2,8 % à 3,6 %. Et, précise la Cimade, « la majorité des migrations ne s’effectue pas des pays du Sud vers des pays du Nord (entendu vers l’Europe, l’Amérique du Nord, l’Australie et d’autres pays dits « développés »). Une grande partie des mobilités s’effectue dans un pays de la même région que le pays d’origine. Ainsi, en 2020, sur les 86,7 millions de migrant·es internationaux·les résidant en Europe, la moitié était née dans un autre pays européen (50,5 %) »[ii].

Dans l’Europe forteresse, une offensive menée conjointement de l’extrême-droite à la gauche

L’Europe est en proie aux mêmes logiques. Les gouvernements des 27 pays de l’UE s’emploient dans une belle unanimité à aggraver les politiques migratoires.

Ce 8 décembre, les 27 ministres de l’Intérieur sont ainsi tombés d’accord pour installer des « hubs de retour » dans des pays tiers hors UE pour y déporter les migrant·es débouté·es du droit d’asile. Ils ont décidé d’allonger la durée maximale de rétention aujourd’hui fixée en Europe à 180 jours et d’accélérer les expulsions y compris vers des pays avec lesquels les migrant·es n’ont aucun lien mais que l’Europe considère comme « sûrs ». Parmi eux, l’Albanie, avec qui collabore déjà l’Italie, le Rwanda, avec qui la Grande Bretagne avait signé un accord resté sans lendemain, le Kosovo, l’Ouganda, le Maroc, la Colombie… Des mesures qui doivent être ratifiées par le Parlement européen au printemps.

La prétendue « pression migratoire » n’a pourtant en rien augmenté en Europe, au contraire, les entrées « irrégulières » ont baissé de 20 % en un an, et il est clair que la superposition de mesures répressives ne peut arrêter ceux et celles déterminé·es à risquer leur vie pour avoir un avenir. Mais l’essentiel est le geste politique : « Il est vraiment important que nous donnions aux citoyens le sentiment que nous maîtrisons ce qui se passe » a expliqué l'Autrichien Magnus Brunner, commissaire européen aux Affaires intérieures et à la Migration. Une « volonté politique » partagée par les Vingt-sept, de la Danoise social-démocrate Mette Frederiksen, dont la politique migratoire est une des plus répressives d’Europe, à l’extrême-droite de Giorgia Meloni…

Dans le même temps, des discussions ont débuté pour limiter les attributions et le peu de pouvoir de la Convention et de la Cour européennes des droits de l’homme (CEDH) accusées de poser « trop de limites à la capacité des Etats à décider qui expulser de leur territoire ». Le simple fait que des migrant·es ou tout ressortissant européen puisse saisir la CEDH et se référer à un « droit international », aussi dérisoire soit-il, est insupportable aux Etats qui veulent avoir les coudées totalement franches pour leurs politiques populistes, anti-ouvrières et xénophobes.

Contre la mise en concurrence mondialisée des prolétaires entre eux, la nécessaire organisation par-delà les frontières

Les premières organisations ouvrières sont nées pour lutter contre la concurrence entre prolétaires, « l’arme la plus acérée de la bourgeoisie dans sa lutte contre le prolétariat » écrivait Engels en 1845 dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre alors que l’industrie anglaise embauchait des immigré·es irlandais·es fuyant la misère. « Ce qui donne à ces associations et aux grèves qu’elles organisent leur véritable importance, c’est qu’elles sont la première tentative des ouvriers pour abolir la concurrence. Elles supposent cette idée très juste que la domination de la bourgeoisie n’est fondée que sur la concurrence des ouvriers entre eux, c’est-à-dire sur la possibilité d’opposer entre elles les diverses catégories d’ouvriers ».[iii]

Aujourd’hui, les mêmes logiques sont à l’œuvre, à une tout autre échelle. La lutte contre cette concurrence sur un marché du travail mondialisé nécessite une politique de classe et un programme internationalistes pour l’unité des producteur·trices par-delà les frontières. Une politique et un programme combattant le poison du racisme, de la xénophobie et du nationalisme qui visent à soumettre les travailleur·es à la domination de leur propre bourgeoisie, à la république bourgeoise, ses institutions, son appareil d’Etat que défendent politiciens de droite comme de gauche. Il ne pourra y avoir de monde libéré de l’exploitation, de la concurrence généralisée, des frontières qui la protègent sans le soulèvement et l’organisation internationale des travailleurs contestant le pouvoir et la direction de la société à la minorité parasite.

Face à l’internationale réactionnaire des serviteurs du Capital, se dressent les luttes et la solidarité internationaliste des exploité·es, des brigades « anti-ICE » aux USA qui parcourent les quartiers, s’organisent avec les migrant·es et s’affrontent à l’armée, à la Gen Z qui se soulève pour affirmer son droit à vivre et avoir accès aux richesses de la société, aux femmes qui font face à l’offensive réactionnaire, à toutes celles et ceux qui refusent les budgets d’austérité pour payer la dette et la guerre.

La mondialisation capitaliste a transformé le monde, donné naissance à une nouvelle classe mondiale de prolétaires interconnectés, jeunes, éduqués, ayant accès à l’ensemble des réseaux et des connaissances modernes, pouvant partager à la vitesse de la lumière les mêmes aspirations, les mêmes colères, les mêmes débats. Les distances, les différences de langue, de cultures, ne sont plus un frein. La lutte de classe se déroule au vu et au su de toutes et tous en temps réel de Santiago à New York, Alger ou New Dehli en passant par le Népal ou le Soudan. Chaque lutte, chaque expérience participe des prises de conscience.

La lutte des travailleur·es immigré·es pour leur vie, pour le droit élémentaire à des papiers et une existence digne, à un travail, un logement, à la liberté de circulation et d’installation porte en elle-même l’unité de l’ensemble des prolétaires contre un ordre inhumain, violent et condamné par l’histoire.

Isabelle Ufferte

[i] https://www.gisti.org/spip.php?rubrique13

[ii] https://www.lacimade.org/faq/les-migrations-internationales-faits-et-chiffres/

[iii] https://www.marxists.org/francais/engels/works/1845/03/fe_18450315_3.htm

Submit to FacebookSubmit to Google PlusSubmit to TwitterSubmit to LinkedIn