Contrairement au budget de l’Etat qui avait obtenu… une seule voix à l’Assemblée, le volet recettes de celui de la Sécu a finalement été voté après de derniers marchandages. La veille, un an jour pour jour après la chute du gouvernement Barnier sur le budget, Lecornu plus fragile que jamais avait agité la menace d’un déficit de 30 milliards qui ferait courir un « risque très élevé sur le financement du système de protection sociale ». Un avertissement destiné aux travailleur·es, aux classes populaires, aux pauvres à qui la bourgeoisie et son personnel politique entendent extorquer le maximum pour continuer à alimenter la finance, payer des dizaines de milliards de charge de la dette et arroser les entreprises au nom du « soutien à l’emploi » et augmenter le budget militaire !

C’est sur cette assemblée théâtre de surenchères cyniques, de rivalités électorales et d’accords à géométrie très variable que l’intersyndicale CGT, FSU et Solidaires appelait sans rire à « faire pression » le 2 décembre dernier, prétendant lancer une « alerte rouge ».

Cette nième journée isolée, visant à soutenir la gauche parlementaire dans ses gesticulations et petits arrangements, ne pouvait qu’être un échec. Des militant·es s’en sont cependant saisi pour se regrouper, indépendamment du cirque parlementaire et des préoccupations des bureaucrates syndicaux, pour dire leur colère, leur refus de la guerre sociale, du militarisme et de la propagande guerrière, leur volonté d’être des acteurs lucides. Mais beaucoup ne se sont pas senti·es concerné·es par cet appel déconnecté de leur colère, de l’inquiétude générale, des besoins du monde du travail et de cette évidence d’une nouvelle étape de la lutte de classe qui ne pourra avoir d’issue institutionnelle.

Cela n’a pas empêché Sophie Binet de faire la morale aux travailleur·es et de les appeler à « se réveiller » face à une opération « d’anesthésie générale » du gouvernement sur le budget auquel personne selon elle ne comprendrait rien ! Côté anesthésie générale, c’est sûr que les directions des bureaucratie syndicales, rompues aux colloques gouvernementaux, en connaissent un rayon…

La colère ouvrière et de la jeunesse, qui s’était donné les moyens de s’organiser et de se faire entendre envers et pour une grande part contre les directions syndicales le 10 septembre, n’a en rien disparu. Elle s’est au contraire nourrie de l’intensification de la guerre sociale et idéologique, de la propagande militariste et guerrière. Mais elle est paralysée, désarmée par les pressions de la gauche syndicale et parlementaire qui a tenté de la canaliser les 18 septembre et 2 octobre et conduite dans l’impasse le 2 décembre. S’en dégager nécessite non seulement de rompre avec les mirages de la « démocratie parlementaire » et du « dialogue social », mais de formuler un programme et un plan pour nos luttes pour répondre aux besoins du monde du travail et de l’immense majorité de la population qui entrent en contradiction directe avec ceux de la minorité parasite et de ses représentants de tous bords, un programme qui pose la question du pouvoir.

Guerre sociale, politique et idéologique contre les classes laborieuses

La bourgeoisie et ses fractions les plus réactionnaires redoublent leurs provocations tentant de sidérer les travailleur·es, les pauvres. Tandis que l’Assemblée votait jeudi une augmentation dérisoire de la CSG sur les revenus du capital dans le cadre du budget de la Sécu, le Sénat supprimait 8 milliards de recettes fiscales dans le projet de budget de l’Etat dont 4 milliards correspondant à la suppression de la surtaxe sur les bénéfices des grands groupes…

Le RN surfe sur l’exaspération et le discrédit général et les reniements de toutes sortes, malgré ses rivalités internes et les affaires dont la dernière en date a conduit à la démission forcée de Rachline, maire de Fréjus et ex-numéro 3 du RN poursuivi pour favoritisme et corruption… Bardella, nouveau chouchou des grands patrons, caracole aujourd’hui en tête des sondages pour la présidentielle.

Le Pen et lui ne peuvent qu’être confortés par la propagande nationaliste et patriotique à laquelle se livrent à chaque instant les diverses nuances de droite… mais aussi de la gauche institutionnelle, des envolées militaristes nationalistes pro-Mandon de Glucksmann aux déclarations de Mélenchon défendant le programme de LFI devant un parterre de dirigeants d’entreprises rassemblés par le magazine Challenges, promettant un « protectionnisme ciblé ». Assurant « ne pas être adversaire de l’entreprise », il en a profité pour rendre un nouvel hommage appuyé à Dassault, « grand patron français » qui « payait ses impôts en France »…

En même temps, Sophie Binet était mise en examen pour « injure publique » pour avoir osé dénoncer le « comportement des grands patrons aujourd’hui qui coulent le pays » et « n’en ont plus rien à faire de la France », concluant « J’ai envie de dire : les rats quittent le navire ». Une mise en examen scandaleuse, mais des propos patriotiques à la gloire de « la France » qui participent de la confusion et de « l’anesthésie », loin des intérêts de classe des travailleur·es.

Indépendance de classe et internationalisme

Alors que la propagande des classes dominantes et de leur personnel politique bat son plein, étalant leurs préjugés crasseux contre les pauvres, les chômeurs et les « bénéficiaires » des minima sociaux, le dernier rapport de la Drees sur la pauvreté rend compte de la brutalité de la lutte de classe.

Fin 2024 (les chiffres se sont aggravés depuis), 4,25 millions de personnes étaient contraintes d’avoir recours aux minima sociaux, soit +1,3 % en un an. Au total, 6,9 millions de personnes en comptant les enfants, soit plus de 10 % de la population, dépendaient de ces allocations pour vivre. La jeunesse est la première touchée : sur les 15,4 % de la population vivant avec moins de 1 288 € par mois, considéré comme le seuil de la pauvreté, la moitié a moins de 30 ans.

Et alors que les plans de licenciements se multiplient et que 6,2 millions de personnes en recherche d’emploi sont inscrites à « France Travail », seules 2,7 millions d’entre elles touchent l’Allocation de retour à l’emploi. La grande majorité en est exclue faute de remplir les conditions exigées, telles la durée des périodes travaillées ou d’avoir fourni les preuves ad hoc d’une « recherche active »... conditions que le pouvoir ne cesse de multiplier, prétendant mener la chasse aux « abus », comme quand il remet en cause les conditions des ruptures conventionnelles.

L’inquiétude, la colère face au mépris, à la guerre sociale et au gâchis général, au mur dans lequel le capitalisme envoie l’humanité sont profonds parmi les travailleur·es, les classes populaires et la jeunesse. Mais pour dépasser le sentiment d’impuissance, l’isolement, pour prendre ou reprendre confiance collectivement, celles et ceux qui luttent ont besoin d’aller au bout des ruptures politiques en s’émancipant des préjugés institutionnels que secrètent la gauche parlementaire et syndicale. Faire face à l’offensive ne peut se faire aujourd’hui sans poser la question du fonctionnement de l’économie et de la société, de ce que l’on produit, comment et pour les intérêts de qui.

Préparer, organiser notre contre-offensive, le réveil de nos mobilisations c’est être lucides sur nos ennemis et nos faux amis

Cela exige de rompre avec les préjugés nationaux, patriotiques et populistes, l’illusion d’une possible collaboration de classe ou un « dialogue social »... avec lequel le patronat lui-même a déjà rompu, tel le Medef boycottant les syndicats et la « conférence sur le travail, l’emploi et les retraites » de Lecornu qui s’est ouverte ce vendredi et devrait théoriquement durer jusqu’à l’été prochain… et à laquelle toutes les confédérations participent, CGT comprise.

A l’heure où les rivalités économiques, commerciales et militaires inter-capitalistes se traduisent dans le monde entier par une intensification de la guerre de classe et militaire, le nationalisme est un piège mortel pour la classe ouvrière dont les ennemis sont ses propres exploiteurs.

Le sort des prolétaires est plus que jamais lié à l’échelle internationale. Depuis le tournant de la crise de 2008, les révolutions des printemps arabes et la vague de soulèvements qui a suivi dans le monde ont fait grandir la conscience d’une communauté d’intérêts et de combats. Alors que l’internationalisation de la production et des échanges, les migrations ont transformé les classes ouvrières des pays occidentaux et tissé des ponts internationaux entre les exploité·es, toute lutte « nationale » fait aujourd’hui écho par-delà les frontières, telles les manifestations massives « no Kings » aux USA contre Trump, la récente paralysie de l’économie en Belgique durant trois jours de grève contre l’austérité, les mobilisations massives au Portugal contre la remise en cause du droit du travail avec un nouvel appel à la grève le 11 décembre...

Dans le monde entier s’exprime la solidarité internationale avec le peuple palestinien dont se sont emparés nombre de militant·es du monde du travail, en particulier en Italie avec des grèves massives. Une solidarité fermement combattue ici par l’Etat qui intensifie la répression contre les militant·es pour délit de solidarité internationaliste. C’est le cas de Jean-Paul Delescaut, secrétaire de l’UD CGT du Nord qui contestait cette semaine sa condamnation pour « apologie du terrorisme » soutenu par nombre de syndicalistes lutte de classe et de militant·es des organisations d’extrême-gauche réunies.

Les exigences du monde du travail, de la jeunesse, des classes populaires sont indissociables de la question du pouvoir

Nous donner les moyens politiques de défendre nos droits demande de notre part une pleine indépendance politique, morale, idéologique des classes dominantes et de ceux qui les servent et exercent en permanence un chantage contre les classes exploitées pour les soumettre à leur politique.

Or, chaque lutte, chaque revendication et exigence des travailleur·es et de la jeunesse représente nécessairement une remise en cause de la propriété privée capitaliste, du pouvoir de la minorité parasite qui détient les usines et les services, achète la presse et les médias pour s’assurer de sa domination politique et matérielle, garantir son pouvoir.

Contester le budget de l’Etat et de la Sécurité sociale, celui de l’armement pour lesquels le gouvernement s’apprête à fermer des hôpitaux, des centres sociaux, des écoles, en appeler à l’annulation de la dette, c’est contester la logique du capital.

Il ne sera possible de mettre un terme à l’explosion des inégalités, au démantèlement de tout ce qui est services publics ou assimilés, indispensables au quotidien de dizaines de millions de personnes, sans que le monde du travail, les classes populaires s’organisent démocratiquement pour prendre le contrôle des finances publiques et contester la domination de la finance, annuler la dette publique et mettre en place un monopole public bancaire concentrant et contrôlant l’ensemble des moyens pour financer les services et activités utiles à la collectivité.

S’opposer aux licenciements, aux restructurations, aux fermetures et plans sociaux exige d’enlever le pouvoir de nuire aux licencieurs, l’expropriation des groupes capitalistes et de la poignée de parasites qui ont accumulé des fortunes gigantesques, pour imposer et organiser collectivement le partage du travail utile entre toutes et tous et, au-delà, planifier la production en association et collaboration avec les prolétaires des autres pays.

Ces perspectives, loin d’être des discussions du dimanche pour de lointains lendemains, sont incontournables au cœur même des luttes qu’elles soient économiques, démocratiques, de solidarité internationaliste, contre la guerre… et, en amont, au sein des collectifs militants, sections syndicales, regroupements de lutte… Elles prennent un contenu concret que la marche même de la lutte de classe leur donne, celui de la nécessité d’agir pour la transformation révolutionnaire de la société.

Isabelle Ufferte

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