L’effondrement de la marquise de la Gare de Novi Sad, le 1er novembre 2024, qui a causé la mort de 16 personnes, a déclenché une profonde révolte en Serbie. Pour tous·tes, c’est l’illustration insupportable de la corruption d’un régime qui engloutit des millions dans des chantiers pharaoniques qui échappent à tout contrôle alors que le pays traverse une crise sociale et économique profonde.
Passées quelques journées de sidération, la population a commencé à manifester pour réclamer des comptes sur un chantier opaque, cofinancé par des entreprises chinoises et françaises, avec des pots de vin à la clef. La vitrine du régime s’est transformée en symbole de son clientélisme et d’une corruption endémique. Le ministre de la construction a dû démissionner mais face au déni d’Aleksanfar Vucic, le président en place, et une campagne de dénigrement et d’intimidation à l’égard de toute critique, les étudiants de la faculté de Belgrade ont occupé leurs locaux, entraînant la plupart des universités du pays.
Le gouvernement a envoyé les forces de l’ordre, le 22 novembre 2024, mais loin de faire reculer le mouvement, il a provoqué une vague de solidarité dans toute la population. Depuis cette date, la lutte n’a pas cessé, cherchant sans cesse à surmonter les entraves que lui imposent le pouvoir en place comme ses propres limites.
Les facultés sont restées en grève avec occupation obligeant le pouvoir à annuler l’année universitaire. Une des remarques qui revient le plus en Serbie, c’est que le mouvement de la jeunesse « a levé la peur ». Il a surtout permis à une immense colère contenue depuis des années contre un régime pratiquant le clientélisme et l’intimidation permanente d’exploser enfin et de trouver des canaux pour s’exprimer.
Les fractions radicales de la jeunesse ont entraîné la population. Ce sont d’abord les paysans de la vallée de Jadar, en lutte eux-mêmes depuis des mois contre le projet du groupe Rio Tinto de mine de lithium -la plus grande d’Europe- qui se sont joints aux manifestations. Ils ont vite apporté un soutien matériel, nourriture et autres, aux étudiants qui occupaient leurs locaux. Les salariés de l’éducation sont entrés en grève à plusieurs reprises au cours des journées de manifestation et les instituteurs et institutrices ont engagé une grève de plusieurs mois. Dans le secteur privé, confronté à de nombreux licenciements, il n’y a pas eu de grève mais dans de nombreuses petites communes et villes moyennes, en particulier après les tentatives de répression des grandes journées de manifestation le 15 mars puis surtout le 1er juillet, la population a accueilli les étudiants et lycéens et dressé des barricades et des barrages contre les forces de l’ordre, tout au long du mois d’août tenant en main la situation plusieurs journées.
A chaque étape le gouvernement a tenté de faire des contre manifestations « avec les citoyens qui veulent travailler et les étudiants qui veulent étudier » mais ils ont toujours été en nombre largement inférieur à celui du mouvement. Un campement « des vrais citoyens » s’est installé depuis mars sur la place du parlement à Belgrade, avec le soutien des forces de l’ordre. Il vise à empêcher tous les rassemblements devant les lieux du pouvoir et à intimider toutes celles et ceux qui voudraient le traverser. Malgré ces démonstrations de force le gouvernement a dû reculer devant l’état d’urgence qu’il a menacé d’instaurer à plusieurs reprises.
Il refuse de répondre à une des revendications initiales du mouvement, la convocation d’élections législatives anticipées, en espérant essouffler la lutte, mais les étudiants refusent toujours de céder comme de discuter ou de le rencontrer. Les différents organes qui sont issus de la mobilisation, les assemblées étudiantes (les plenums) et les collectifs d’organisation locaux (les Zbor) continuent de prendre des initiatives et sont des centres d’une effervescence démocratique permanente qui structurent toute la vie sociale.
Nul ne peut en prédire les étapes mais comme le dit un des slogans les plus visibles lors de la dernière grande manifestation à Belgrade le 1er novembre « Nema nazad ! », (pas de retour en arrière !)
Le mouvement est confronté aux questions qui se retrouvent aujourd’hui dans de nombreux pays, à l’image de ce que l’on appelle la « Gen Z » qui regroupe les plus jeunes mais aussi de nouvelles générations, tous âges confondus, qui s’ouvrent à la lutte.
C’est une nouvelle conscience qui se forge, à l’échelle de toute la planète, dans des processus, des expériences collectives et des modes d’organisation qui définissent les tâches et les perspectives d’un mouvement global en devenir.
Face à l’impossibilité du capitalisme financiarisé et mondialisé de répondre aux besoins fondamentaux les plus pressants comme aux aspirations démocratiques les plus fondamentales, il n’y a pas d’autre issue que la confrontation directe avec les pouvoirs en place qui perpétuent ce système.
De ce point de vue, la Serbie, comme l’ensemble des Balkans, occupe une place singulière tant dans l’histoire du capitalisme européen et mondial que dans le jeu des relations internationales qui lui donne une importance et une signification particulières.
La crise chronique des Balkans, l’héritage tragique des contradictions du capitalisme
Les Balkans ont été à plusieurs reprises le théâtre de crises décisives, que ce soit en 1914 ou dans les années 90. A bien des égards, ils concentrent toutes les impasses et les contradictions du capitalisme depuis plus d’un siècle.
Depuis l’échec du « printemps des peuples » en 1848, les pays des Balkans payent le prix de l’impuissance du capitalisme à répondre aux aspirations des peuples et à unifier l’Europe. Ils sont l’objet de concurrences et d’enjeux qui rendent impossible toute émancipation dans un cadre national.
En 1913, déjà, Lénine disait que la principale raison de la tragédie des peuples des Balkans, à une époque où la classe ouvrière était encore faible, résidait dans « les influences et les pressions réactionnaires de la puissante bourgeoisie européenne. Celle-ci craint la liberté effective, que ce soit chez elle ou dans les Balkans ; elle n’aspire qu’à s’enrichir au dépens d’autrui ; elle attise le chauvinisme et la haine nationale pour faciliter sa politique de brigandage et entraver le libre développement des classes opprimées des Balkans. »
De la Serbie de 1914 à celle d’aujourd’hui, même si le régime de Tito dans l’ex-Yougoslavie a pu momentanément redonner une certaine unité aux peuples qui la composaient au cours d’une lutte commune contre l’occupation nazie, c’est ce même processus de décomposition qui s’est rejoué sans cesse.
Avec la chute du Mur de Berlin, loin de la « mondialisation heureuse » que prétendaient apporter le capitalisme et la démocratie il a même basculé dans la barbarie la plus totale.
Les différentes factions au pouvoir en concurrence, s’appuyant sur des nationalismes d’autant plus agressifs qu’il fallait mater une colère sociale très profonde avec de puissantes vagues de grève dans tout le pays, ont mené les guerres qui ont déchiré le territoire et les populations, culminant dans l’intervention et les bombardements de l’OTAN sur Belgrade en 1999, sous la pression des différentes bourgeoisies de l’UE, dont la France, l’Allemagne et celle des USA.
Le régime serbe : « la corruption tue »
Le pouvoir actuel comme les partis « d’opposition » qui l’ont précédé sont les héritiers de cette histoire.
Vucic, le président, a commencé sa carrière comme ministre dans le dernier gouvernement Milosevic en 1999 pour revenir en 2012 comme député puis premier ministre.
Et les différentes forces qui sont aujourd’hui dans l’opposition avaient abouti aux mêmes résultats, mettant elles aussi en œuvre, sous la houlette de l’Union Européenne et des institutions internationales, des politiques de libéralisation, privatisation, une véritable guerre sociale qui a appauvri toute la population.
Comme le seul garant de stabilité relative a toujours résidé dans le maintien de l’appareil d’État issu des années 90, avec ses « forces spéciales » dans l’armée comme tous ses liens avec les groupes semi-mafieux et para-militaires issus de cette période, le changement de personnel politique qui s’est succédé n’a rien changé à la corruption chronique du régime.
Et au niveau international, depuis 90, l’UE et les USA ont toujours soutenu ceux qui leur paraissaient les garants du maintien de l’ordre, quelle que soit leur couleur politique.
Aujourd’hui, c’est un régime qui perpétue une politique de marchandages permanents… avec de nombreux partenaires et le silence bienveillant de l’UE.
Après la catastrophe de la Gare de Novi Sad, le 1er novembre 2024, une partie du mouvement étudiant avait lancé une marche symbolique de 16 jours (un jour par victime de la catastrophe) pour rencontrer la cour européenne des droits de l’homme… comme c’était prévisible il n’en est rien sorti. Quelques jours auparavant, Macron avait au contraire reçu Vucic à l’Elysée et au mois de septembre, il a envoyé des Rafales pour une parade militaire du régime au côté des Mig-16 russes et d’armes chinoises et israéliennes.
L’UE considère toujours le projet de mine de lithium de la vallée de Jadar comme un « objectif stratégique pour l’indépendance énergétique de l’UE », même si l’effondrement des cours du Lithium risque d’ajourner sa réalisation. Enfin, aujourd’hui c’est Jared Kushner, le gendre de Trump, qui a un projet d’hôtel de luxe sur le site des ruines de l’ancien parlement de Belgrade, bombardé en 1999 !
C’est ce régime caricatural auquel les forces d’opposition ont contribué précédemment que toute la population rejette dans le mouvement qui se poursuit aujourd’hui.
En finir avec la corruption et les inégalités passe par la conquête du pouvoir pour en finir avec la bourgeoise corrompue
Vucic est dans une fuite en avant répressive, une guerre d’usure sans issue face à un mouvement qui se nourrit de la révolte due à l’aggravation de la crise politique et économique. Les licenciements se multiplient et le pays risque même la panne sèche totale car les raffineries appartenant au groupe russe Gasprom sont sous le coup des sanctions des USA et les stations-services sont totalement vides, à la veille de l’hiver.
La force de cette mobilisation repose sur une organisation vivante et démocratique qui se structure autour de 2 organes : les plenums étudiants et les ZBOR.
Dès le mois de novembre 2024, les étudiants qui occupent les facultés se sont organisés dans des « plenums ». Ce sont des assemblées générales ouvertes, des comités de lutte qui regroupent les grévistes, totalement transparents, qui ont mis en œuvre les premières initiatives et manifestations contre le régime. Elles s’inspirent d’une histoire récente qui traverse toutes les républiques des Balkans depuis une dizaine d’années. Après la crise de 2008, qui s’est traduite dans ces pays par des reculs brutaux des conditions d’étude, les soulèvements d’étudiants, méfiants vis-à-vis des organisations officielles inféodées aux pouvoirs en place, se sont organisés en assemblées générales pratiquant la démocratie directe et refusant les compromis avec les institutions.
Depuis 2009, ce sont ces plénums qui ont impulsé les mouvements étudiants qui ont ébranlé la Slovénie, la Croatie, la Bosnie, la Bulgarie et déjà la Serbie. Dans le mouvement actuel d’ailleurs, nombreux·ses sont conscient·es de cette filiation qui dépasse les micro-nationalismes agressifs que tous les pouvoirs cherchent à instrumentaliser et mettent en avant la solidarité de ces luttes par-delà les frontières.
En cherchant et rencontrant la solidarité active de larges fractions de la population, toutes générations confondues, une nouvelle forme d’organisation s’est mise en place : les Zbors, « réunion » en Serbe, qui sont des assemblées locales. Elles ont répondu aux problèmes concrets. Organiser les rassemblements, les manifestations dans les différentes parties du pays, le transport, tout ce que le gouvernement essaye d’entraver de mille et une façons. Et dans de nombreux endroits elles sont restées en place et gèrent bien des aspects de la vie quotidienne, dans les écoles, les quartiers, les espaces et les services publics, contrôlant et contestant le déroulement des élections locales (encore le week-end dernier, dont la commune où votait Vucic), le tout en s’affrontant la plupart du temps aux forces de l’ordre ou aux milices du pouvoir.
Il s’agit d’un réseau informel qui ne s’est pas structuré au niveau de tout le pays dans des organes centralisés mais il reste vivant et totalement indépendant des partis qui sont, aujourd’hui, dans l’opposition mais qui ne postulent qu’à revenir au pouvoir comme avant.
Les plenums et les Zbors sont le creuset d’une vie et d’une effervescence démocratique permanente. Et, sur certains aspects, ils sont plus que des organes de débats, ils mettent en œuvre une forme de contrôle et d’organisation de la vie sociale. C’est dans ce cadre ouvert que le mouvement se pose les problèmes, à haute voix et en marchant. Après une année de lutte, deux grandes tendances s’y dessinent.
Les illusions institutionnelles sont encore fortes dans une partie de la jeunesse étudiante en particulier. Comme le disent certain·es : « dès le début, nous avons insisté sur le fait que nous ne cherchons pas à renverser le président. Nous voulons que les institutions remplissent leur rôle ».
Cette position se retrouve dans le projet d’élections législatives anticipées, avec une liste composée d’étudiant·es issu·es des plenums et des personnalités de la « société civile », sans aucun des partis d’opposition.
Ces derniers, qui sentent le vent tourner, ont promis de ne pas se présenter là où ces listes seraient présentes…
Une partie de celles et ceux qui portent ce projet voudrait aller plus loin : « Nous voulons une réforme du système et non une révolution de palais » mais en restant sur le terrain de la convocation d’élections ils laissent la main et l’initiative au pouvoir.
Vucic, qui le sent bien, après avoir fermé la porte à toute convocation anticipée laisse maintenant entendre que cela serait possible... sans donner de dates ! Il souffle le chaud et le froid et durcit la répression, en jouant sur l’essoufflement de la contestation et sur l’attentisme.
Un autre courant, sans rejeter les élections, cherche d’autres perspectives, en s’appuyant sur l’organisation vivante du mouvement : « mettre en place des structures démocratiques durables pour contrôler en permanence et exercer une pression sur les décideurs... ».
Comme il se définit lui-même, le « Front Social » est un collectif de militants, de syndicalistes, de lycéens, d’étudiants, de travailleurs et de paysans, issus de la lutte, qui sans être un syndicat ou un parti se donne des objectifs plus radicaux : « La réalité sociale, et donc politique, en Serbie est en pleine mutation. Quiconque souhaite influencer l’évolution des événements ne peut le faire qu’en s’engageant directement là où ces changements se produisent, auprès de la population, dans la rue. Par l’organisation, la lutte et le travail de terrain... C’est pourquoi nous avons besoin d’un horizon politique qui serve les intérêts de la grande majorité, pour la réalisation duquel cette majorité s’organisera et luttera activement. Elle doit s’exprimer par la prise en main de son propre destin par la grande majorité des citoyens. Tel est l’esprit de ce mouvement, auquel seule une minorité a jusqu’ici réussi à donner une expression politique. »
Aujourd’hui, c’est cette expression qui se cherche et le mouvement, qui se poursuit malgré toutes les entraves, se trouve face à de nouvelles étapes, confronté à un pouvoir aux abois qui, justement, ne peut pas céder.
Quelles que soient les échéances, il s’inscrit dans un processus plus général, dans les Balkans comme dans le reste du monde, aux USA, en Afrique ou en Asie.
Les racines de cette contestation sont profondes et dépassent le contexte serbe. Pour reprendre ce que Trotsky écrivait, en octobre 1914 : « La question des Balkans... peut être considérée comme un problème « d’hier » qui ne peut être résolu que par la solution des problèmes créés par la lutte d’aujourd’hui et celle de demain »[i].
Ces évolutions illustrent les maturations en cours et comment des conditions nouvelles se mettent en place pour que naissent, en lien direct avec les besoins et les aspirations des populations, non seulement une politisation globale mais aussi un parti du monde du travail et de la jeunesse s’appuyant sur ses propres organes de contrôle et de décision, formulant clairement une perspective socialiste, posant la question de qui dirige la société.
Henri Saussol
[i] https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1914/10/lt19141031.htm#question



