Quelques jours à peine après l’investiture d’un colonel président, Randrianirina, et d’un premier ministre, Rajaonarivelo, ancien dirigeant dans le secteur bancaire et président du patronat, la révolte populaire commence à faire entendre ses critiques contre ces « nouveaux » qui défendent les mêmes intérêts de classe que les précédents. Les manifestants sont redescendus dans la rue mercredi. Aussitôt, un autre militaire, le général Bernardin Rafidison est venu s’adresser à eux sur la Place du 13-mai, lieu central du mouvement, pour dénoncer la trahison des promesses faites au peuple…

Les classes dominantes malgaches, avec l’appui de toutes les ambassades, pensaient avoir calmé la crise révolutionnaire, imposé l’ordre et la stabilité, il n’en est rien. Aucune des causes de l’insurrection populaire n’est résolue, ni la misère, ni la corruption, ni l’absence de démocratie, ni les séquelles de la domination impérialiste particulièrement pourrie de la France.

Et aucun régime ne pourra les résoudre dans le cadre actuel, tant ces causes sont le produit de la sénilité du capitalisme, incapable du moindre progrès pour les peuples et les travailleur·ses, a fortiori dans un des pays les plus pillés de la planète par les multinationales et les grandes puissances.

La mobilisation populaire est pour l’instant dépossédée du pouvoir mais elle n’est pas vaincue, loin de là. La révolte continue de travailler en profondeur toute la société. Il ne pouvait d’une certaine façon en être autrement pour l’instant. Face à la question du pouvoir, toutes les luttes de la Gen Z sont confrontées aux mêmes problèmes après avoir renversé ou menacé les pouvoirs en place : laisser le pouvoir à d’autres, ou le prendre, et comment, pour les intérêts de quelle classe sociale ? A Madagascar comme dans les autres pays où les classes populaires se soulèvent, les rythmes et les histoires sont bien sûr différents, mais la question du pouvoir s’impose, elle est la nôtre ici aussi où la colère grandit.

« Leo Be » (« il y en a marre »), retour sur une mobilisation massive et populaire

La rapidité avec laquelle la mobilisation a obtenu la fuite du président Rajoelina témoigne de la profondeur et de la puissance du soulèvement, dans ce pays où près de 80% de la population est frappée par l’extrême pauvreté. Elle s’inscrit dans une longue histoire de révoltes et insurrections contre la domination coloniale, une des plus barbares que la France a imposée, et contre les pouvoirs qui se sont succédé après l’indépendance.

« La situation actuelle, bien sûr, a été mise en branle par la Gen Z, mais elle est aussi l’émergence d’une colère, d’une humiliation, enfouies depuis des décennies. Ce sont les damnés de la terre qui se révoltent contre la captation des richesses par les oligarques. » reconnaît avec une lucidité forcée un politicien malgache.

A l’humiliation, les classes populaires ont répondu par la lutte pour la dignité, à commencer par se battre pour l’accès à l’eau, alors qu’un bidon d’eau coûte un sixième du salaire moyen, et à l’électricité, quand plusieurs heures chaque jour, il y a « les délestages qui rendent fous » selon les propos d’un manifestant, rendant impossible le travail, les études et la conservation des aliments. La Gen Z a porté l’exigence de la réquisition des richesses et la dénonciation de la grande bourgeoisie malgache qui s’enrichit de cette misère.

C’est la colère aussi de centaines de milliers de paysans, dont des collectifs soutiennent la mobilisation, frappés depuis des années par des expropriations. En 2008, leur mobilisation avait empêché un projet d’attribution de 1,3 million d’hectares au groupe coréen Daewoo Logistics et le président de l’époque était tombé. Mais cette politique soumise aux multinationales s’est poursuivie, à une échelle plus large encore, avec des Zones Economiques Spéciales et des partenariats public-privé.

La réponse à l’humiliation, c’est aussi la volonté de décider, contre la corruption des classes dominantes, incarnées par Rajoelina. Parmi ses proches, le milliardaire profiteur du régime, Mamy Ravatomanga a dû fuir aussi à l’Ile Maurice. Et avec eux, c’est la domination française qui est visée, avec l’aspiration à se réapproprier les richesses pillées.

La première manifestation, le 25 septembre, interdite, a rassemblé plusieurs milliers de personnes dans la capitale, subissant une répression faisant au moins 5 morts et des dizaines de blessés. Pendant trois semaines, le mouvement s’est élargi à de nombreuses villes, rassemblant de plus en plus de monde. Occupations de rue, organisations clandestines, préparation des affrontements… Les discussions, sur les réseaux et les places ont formulé les exigences, confrontant les opinions, des plus institutionnelles aux plus radicales.

Le pouvoir a fait plusieurs dizaines de morts et des centaines de blessés, multiplié les arrestations. Les organisateurs de la Gen Z y ont répondu ainsi qu’aux manœuvres politiciennes par des appels à poursuivre la lutte. Quand ils ont appelé à la grève générale le 9 octobre, il a été rejeté par la principale centrale syndicale, partenaire du régime. L’appel a été peu suivi dans le secteur privé, mais la grève a été forte dans la santé et l’éducation.

C’est finalement du colonel Randrianirina, ancien opposant du régime, déclarant prendre le pouvoir le 14 octobre, qu’est venu le coup fatal à Rajoelina, une décision prise dans les sommets de l’armée pour préserver l’ordre, en prétendant soutenir les manifestants…

L’avant-veille, la France s’était illustrée aux côtés du pouvoir détesté, en exfiltrant par avion le président vers la Réunion, puis Dubaï. Elle a déclaré se « tenir prête » à intervenir et l’Union africaine a menacé de prendre des sanctions contre ce putsch au nom de l’ordre constitutionnel. Des déclarations qui ont renforcé la colère populaire.

Les classes dominantes malgaches n’ont pas eu d’autres choix que d’investir le colonel officiellement comme « président de refondation » le 17 octobre.

« Dégage la France » : la haine pour un vieil impérialisme dépassé et hargneux

Pendant toute la mobilisation, la France a soutenu Rajoelina, surnommé le « président français », appuyé par Sarkozy, puis par Hollande et Valls qui lui avaient accordé secrètement la double nationalité. Mentant sur son implication dans son exfiltration, Macron a montré l’impuissance et la duplicité de la Françafrique. Son discours à Charm el-Cheick, le 13 octobre, révélait son paternalisme colonial… et sa peur « On regarde la jeunesse de ces pays avec beaucoup d’admiration, d’affection », comme son arrogance « il ne faut simplement pas qu’elle soit récupérée par des factions militaires ou des ingérences étrangères », alors que c’est bien l’ingérence française qui est la plus fortement dénoncée à Madagascar.

L’aveuglement de l’impérialisme français face à cette détestation est à la mesure de son affaiblissement. Cyniquement, début septembre, au nom de prétendues « réparations » du passé colonial, la France restituait à Madagascar trois crânes, dont celui d’un roi, décapités lors d’un terrible massacre en 1897. Toute l’histoire coloniale de Madagascar est une succession d’atrocités commises par la France, dont la tragédie de mars 1947, quand le gouvernement d’union nationale avec les socialistes et les communistes, avaient écrasé l’insurrection populaire dans le sang, faisant sans doute près de 100 000 victimes. Peu après, en 1951, Mitterrand, ministre de la France d'outre-mer enfonçait le clou : « l’avenir de Madagascar est indéfectiblement lié à la République française » avant que l’impérialisme français soit obligé de céder l’indépendance en 1960.

Macron vient encore de réaffirmer la domination de la France sur les Iles Eparses revendiquées par Madagascar depuis 1973 et dont le contrôle avait fait partie du deal imposé par De Gaulle au moment de l’indépendance. Les cinq ensembles d’iles, tout au long du Canal du Mozambique, sans habitants permanents, totalisent à peine une cinquantaine de km² de terres mais assurent à la France le contrôle de 640 000 km² de zones maritimes (les ZEE), pour la pêche et l’exploitation des fonds marins, plus de la moitié du Canal du Mozambique ! Alors que la circulation maritime y a plus que doublé ces dernières années, la France prétend contrôler cette zone vitale de la mondialisation sans en avoir réellement les moyens, en s’acharnant à conserver les confettis de son vieil empire avec sa Force armée de la zone sud de l’Océan Indien, dont Mayotte et la Réunion sont les principales bases.

En 2019, Macron s’était rendu sur les Iles Eparses, provoquant le pouvoir malgache en déclarant « « Ici c’est la France, c’est notre fierté, notre richesse.  […] La France est un pays archipel, un pays monde […] On n’est pas là pour s’amuser, mais pour bâtir l’avenir de la planète. ». En avril 2025, devant Rajoelina, il avait réitéré des propos de la même humiliante arrogance, en négociant des contrats pour Total, EDF et d’autres.

L’arrogance ne peut masquer que l’impérialisme français est dépassé, contesté par la Russie, parmi les premières à annoncer son soutien au colonel Randrianirina, l’Italie et la Corée du Sud qui s’approprient des terres… et surtout face à la Chine. Elle compte une très vieille diaspora sur l’Île, est devenue depuis une dizaine d’année le 1er partenaire commercial. Elle a signé nombre d’accords des Nouvelles routes de la soie pour des investissements, de l’aide militaire et maritime… ce qui a provoqué aussi des révoltes populaires contre son ingérence.

La découverte de nouveaux gisements gaziers très importants dans le canal du Mozambique, ainsi que les richesses minières et agricoles de la Grande île n’ont fait qu’amplifier la bataille pour les richesses que se livrent les grandes puissances, sur le dos des peuples et au prix de la destruction de l’environnement, comme l’ont dénoncé les mobilisations populaires contre la pollution provoquée par Rio Tinto, un groupe minier anglo-australien.

Les manœuvres des classes dominantes et des grandes puissances contre la révolution en cours

Il n’était donc pas étonnant que tous les ambassadeurs, serviteurs des multinationales, étaient présents le 17 octobre pour l’investiture, et que la France comme l’Union Africaine se soient ralliées à l’espoir du retour à l’ordre.

Tous les corps des classes dominantes étaient là, sommets des institutions, leaders de l’opposition, représentants du patronat et des syndicats… Dans la rue, le lendemain, des manifestations de liesse étaient organisées par l’Etat. 

Randrianirina a promis de résoudre la crise énergétique, aller vers l’autosuffisance alimentaire, la sobriété budgétaire, une nouvelle constitution, des élections dans les 18 à 24 mois… Depuis, il a obtenu l’arrestation d’un milliardaire enfui à l’Ile Maurice et déchu l’ancien président de sa nationalité. Ses promesses et les retournements de vestes témoignent de la peur qu’ont tous ces politiciens de la mobilisation non vaincue.

Une partie des représentants de la Gen Z était présente à l’investiture, comme une porte-parole déclarant : « Ces dernières heures, des ponts ont été créés, de bon augure pour la suite. On a échangé avec le colonel Michaël et ses conseillers. Ils ont compris qu’on ne cherche pas des postes politiques. On veut que nos voix portent, avec nos revendications ».

D’autres font entendre une autre voix, comme cette manifestante : « Si le pouvoir ne remplit pas ses promesses, … Nous sommes prêts à redescendre dans la rue. La force est de notre côté. » 

Au-delà de la Gen Z, un affrontement de classe qui pose la question du pouvoir, qui dirige au nom de quels intérêts

Ces deux positions incarnent le problème auquel sont confrontés les soulèvements actuels, dits de la Gen Z, quand ils ont attaqué et occupé les lieux de pouvoir, les résidences personnelles des politiciens et des milliardaires, et renversé certains d’entre eux : quel pouvoir pour la suite ? pour quels intérêts de classe ?

Les nouveaux pouvoirs qui se mettent en place comme à Madagascar ne peuvent que faire la démonstration qu’ils sont incapables de satisfaire les exigences démocratiques et sociales. Il n’y en a pas de possibilité sans rompre avec la domination des multinationales, l’anarchie du marché, l’appropriation privée des richesses produites par le travail collectif, le pillage par la dette publique. L’état actuel du capitalisme, sa sénilité, son accaparement de profits faramineux par la dépossession, le durcissement de l’exploitation, les guerres, le rendent incapable d’aucun progrès pour satisfaire les besoins humains portés par les mobilisations.

Il crée des possibilités révolutionnaires que la Gen Z exprime en partie. Elle sait utiliser la viralité des réseaux sociaux pour transformer les événements en faits conscients, politiques. Les connexions internationales entre tous ces soulèvements se multiplient au Soudan, Kenya, Indonésie, Népal, Maroc, Pérou... La Gen Z est aussi jeune, comme la population et le prolétariat mondial sont jeunes.

Mais il ne s’agit pas d’une question générationnelle mais bien de classe.

Ces insurrections révolutionnaires sont le produit de la profondeur des aspirations démocratiques qui gagnent la jeunesse et les classes populaires partout dans le monde, et qui sont indissociables des exigences sociales, pour une vie digne, contre la misère et le pillage, pour le partage des richesses. Ce sont les intérêts des classes populaires, du prolétariat, qui engagent l’affrontement contre le parasitisme des capitalistes.

Cette lutte construit pas après pas la conscience de la nécessité de l’indépendance de classe dans les mobilisations, des étapes qui libèrent des illusions institutionnelles. L’expérience de la lutte, la violence des répressions, les manœuvres politiques et militaires pour étouffer les mobilisations, font la démonstration que les institutions, l’Etat, ne sont pas neutres, mais bien au service des classes dominantes.

L’aspiration à la dignité, au respect, contre le mépris des politiciens et des milliardaires, est un des moteurs révolutionnaires les plus puissants. Elle entraîne vers le renversement des rapports d’exploitation et de vassalisation imposés par la mondialisation du capitalisme financiarisé, pour se réapproprier les richesses pillées par les multinationales, dont les conséquences sont aussi les destructions environnementales et la misère qui produit le drame des migrations. Une telle perspective pose le problème de l’annulation de la dette publique, l’expropriation des banques et des multinationales, le contrôle des travailleur·ses sur la société pour imposer une économie planifiée démocratiquement, au service des besoins de l’humanité. Un changement de mode de production vers une société socialiste, communiste.

La Gen Z ne l’exprime pas, pas plus qu’elle ne se revendique clairement de la lutte des classes, mais potentiellement, elle pose la question politique centrale, celle du pouvoir, dans les pays pauvres, comme pour la jeunesse et les travailleur·ses des vieilles citadelles capitalistes qui se mobilisent autour du « No Kings » aux USA ou du « Macron dégage, Bloquons tout » ici. 

Ce n’est pas une question théorique ou abstraite. Elle signifie concrètement qui décide, pour quels intérêts, quelle classe sociale dirige ? Le mouvement ouvrier international est riche d’une expérience et d’une histoire que les organisations révolutionnaires peuvent partager, mais la réponse actuelle est pratique, elle ne peut trouver sa solution qu’au cœur des luttes et de la construction d’autres formes de pouvoir par en bas, par les travailleur·ses eux-mêmes, comités de grève, de lutte, assemblées de quartiers, de facs, de villes, de leur mise en réseau, de leur coordination… De telles organisations démocratiques préparent la confrontation entre deux pouvoirs, celui émergeant des travailleur·ses pour satisfaire leurs revendications, contre les Etats des bourgeoisies pour sauver leur parasitisme. Ces étapes sont devant nous, inscrites dans la situation et les mobilisations en cours.

François Minvielle

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