La journée du 2, troisième journée de mobilisation de la rentrée depuis « Bloquons tout », a rassemblé moins de monde que les deux précédentes. Elle n’est cependant en rien la fin de la mobilisation mais ouvre une nouvelle étape pour rebondir. L’impulsion donnée par la journée du 10, grâce à la dynamique créée par un réel mouvement parti d’en bas, bousculant les appareils et l’intersyndicale, ouvrant la porte à la prise en main par les travailleurs eux-mêmes de leurs mobilisations, inquiétant le pouvoir et le patronat, n’a pas épuisé sa force. Le 2 illustre par contre l’impasse et l’échec de la politique de l’intersyndicale qui instrumentalise la colère pour mieux négocier sa reconnaissance par le patronat et le pouvoir. Elle avait pour objectif de « faire pression » sur Lecornu dans le cadre des tractations qu’il mène péniblement avec la gauche syndicale et politique pour sauver un gouvernement encore virtuel, demain composé de ministres démissionnaires reconduits autour d’un remake du budget Bayrou !
Lecornu monnaye maintenant une non-censure en promettant un débat parlementaire qui sera de toute façon prisonnier du cadre imposé par les objectifs budgétaires. Guère de doute que l’annonce de son gouvernement de démissionnaires reconduits, le dépôt de son budget puis, mardi, son discours de politique générale seront suivis de sa chute...
Marylise Léon et la CFDT demandent de bien vouloir « répartir équitablement les efforts » car les travailleurs « refusent d’être les seuls à faire des sacrifices ». Sophie Binet, tout en employant un langage qui se veut plus radical et prétendant créer un « rapport de force », marchande comme la CFDT la paix sociale avec Lecornu contre le vote d’un « bon » budget ! Et d’affirmer sans rire ni même réaliser le ridicule du propos : « Sébastien Lecornu doit couper le cordon avec l’Elysée et avec le patronat » !
Une politique qui marche dans les pas du pitoyable marchandage auquel le PS et Faure font semblant de croire.
Les militant·es qui avaient permis le succès du 10 puis du 18 n’ont pas vu dans le 2 une occasion à saisir pour renforcer le mouvement, dépasser les objectifs de l’intersyndicale en s’organisant sur les lieux de travail, les quartiers, les villes pour dépasser aussi les limites et les confusions de « Bloquons tout », c’est-à-dire assumer la dimension politique de notre combat, non pas au sens parlementaire, mais un combat de classe contre la finance et son pouvoir pour œuvrer à changer non seulement le rapport de force mais la société.
Dans le monde du travail, la colère, la rupture avec la politique des appareils restent dominées par le manque de perspectives, de liens politiques collectifs, de cette confiance qui naît de la conscience de sa force. L’attentisme prévaut face à une crise sociale et politique qui apparaît sans issue et sous l’étouffoir de la propagande réactionnaire qui envahit les médias et la société, une crise dont chacun·e mesure la dimension internationale, subit la propagande militariste antirusse ou se sent dépassé par le drame sans fin du génocide du peuple palestinien, le cynisme et l’hypocrisie des dirigeants de ce monde ainsi que la tragédie des migrants.
La mobilisation se trouve confrontée à la dégradation des rapports de force qui déstabilise les cerveaux formés aux routines passées, à celle des appareils négociant le dialogue social ou de la gauche totalement intégrée au système, le PS allant jusqu’à quémander sa place dans le futur gouvernement avec, de fait, le soutien de l’intersyndicale pendant que Le Pen prépare les prochaines élections législatives après l’incontournable dissolution.
Déjà à l’Assemblée nationale les tractations pour les places ouvrent la collaboration de la macronie et de LR avec le RN à l’occasion du renouvellement de vingt-et-un membres du bureau de l’Assemblée qui a permis au RN, jusqu’alors écarté, d’avoir deux vice-présidences de l’Assemblée en échange de son vote pour les candidat·es de la macronie pour les autres postes. Illustration des jeux politiciens pervers, les députés macronistes élus grâce au NFP lors des législatives de juillet 2024, pour faire barrage à l’extrême droite, lui ouvrent maintenant les portes anticipant leur propre effondrement au bénéfice de l’extrême-droite.
La bataille entre le monde du travail et le microcosme de la finance, l’Etat et les politiciens qui le servent, connaît une nouvelle étape, celle de la politique et de l’organisation démocratique des travailleur·ses, de la jeunesse, par eux-mêmes afin de se donner les moyens de décider de leur propre politique.
Au-delà de la dette et du budget, ce sont les profits et la prédation du capital qui ruinent la société
La farce parlementaire et gouvernementale qui atteint des sommets de ridicule et d’hypocrisie repose sur la volonté des partis parlementaires de tenir les institutions debout et de l’intersyndicale de canaliser, de contenir la colère des travailleur·ses et des classes populaires qui ne demande qu’à exploser.
Lecornu, seul membre de son gouvernement, a remis samedi sa copie budgétaire au bureau de l’Assemblée après avoir annoncé quelques mesures insignifiantes, des faux-semblants, destinés à laisser croire qu’il voudrait un accord avec le PS qu’il a reçu vendredi ainsi que les autres partis parlementaires, seule LFI refusant de se prêter à la mascarade.
Quant au Medef, il joue sa propre partition pour que tout le monde comprenne bien que le pouvoir, c’est lui et le CAC 40, que ce sont eux qui dictent leur politique aux marionnettes qui occupent le devant du théâtre parlementaire.
Le président du Medef, Martin, annonçant le meeting patronal à Bercy, a affirmé qu’il menait « une contre-insurrection », ni plus ni moins, dénonçant le « rapport du sénateur Gay », sur les aides aux entreprises, « qui est un tissu d’approximations, pour ne pas dire de mensonges » sans oublier Zucman. « Flatter les tentations populistes en disant qu’on va faire payer les riches conduit inéluctablement à la situation où les riches ne sont, un jour, plus riches et ne sont plus là. Un tel dispositif ne crée pas de richesse, il la fait disparaître. Ce débat intervient dans un moment sensible où il faudrait favoriser l’investissement en France plutôt que le décourager. » Le programme du patronat est simple, tout ce qui nous enrichit est bon pour le pays !
Depuis 1979, environ 1250 milliards d’euros ont été versés en intérêts aux créanciers de la France et 2686 milliards ont été distribués aux entreprises. 1979, c’est l’année où Giscard d’Estaing et Raymond Barre décident de mettre fin au financement direct du Trésor par la Banque de France, obligeant l’État à se financer sur les marchés financiers, c’est-à-dire à assurer une rente au capital créancier, illustration de la formule de Marx dans Le Capital : « La dette publique, en d’autres termes l’aliénation de l’État. »
Les intérêts liés à la dette publique et au financement de l’État sont donc allés directement dans les poches du patronat, via le versement de 1250 milliards d’euros d’intérêts aux banques et aux fonds spéculatifs en 45 ans. À cela s’ajoutent les 2686 milliards d’euros directement distribués de l’autre main aux entreprises sur la même période, qui rassemblent les baisses successives de l’impôt sur les sociétés, de l’impôt sur la fortune et les multiples exonérations de cotisations patronales, sans oublier le CICE de Hollande et les innombrables aides aux entreprises, qui n’ont cessé d’augmenter depuis la crise de 2008 puis celle du COVID. En cumulé, c’est donc environ 4000 milliards d’euros de l’État, et donc des contribuables, qui sont partis dans les poches des grands capitalistes, soit environ 120 % de la dette actuelle de la France.
En 2025, ce sont 69 milliards d’intérêts qui sont versés aux créanciers de l’État et si les taux revenaient simplement à leur niveau d’avant 2008, la note annuelle pourrait être de l’ordre de 150 milliards d’euros par an.
Dans le même temps les inégalités se renforcent, le chômage augmente, les services publics sont asphyxiés, les salaires stagnent ou baissent. En 2023, le taux de pauvreté est monté à 15,4 %, son plus haut niveau depuis 1996 selon l’Insee, soit près de 9,8 millions de personnes.
Face à la folie de la financiarisation d’un capitalisme sénile sous perfusion, « Exproprier les expropriateurs ! »
Quant au CAC 40, il a dépassé la barre des 8 000 points, revenant à son plus haut niveau depuis fin mars. L’euphorie touche l’ensemble des Bourses. Wall Street a atteint un nouveau record. Depuis leur creux du 8 avril, les actions des « 7 Magnifiques », les Gafam auxquelles s’ajoutent Nvidia et Tesla, les champions de la tech, ont bondi de 61 %.
Chaque jour, ce sont près de 10 000 milliards de dollars qui s’échangent sur les marchés.
La financiarisation de l’économie atteint des sommets. D’un côté, une minorité concentre entre ses mains une masse folle de capitaux. Elon Musk pèse 425 milliards d’euros, à égalité avec le PIB annuel du 43ème pays le plus riche de la planète devant des pays comme la Norvège ou encore l’Autriche ou représente un montant comparable à l’addition des PIB des 54 pays les plus pauvres du monde.
Cette immense accumulation de richesses entre quelques mains ne repose que sur la confiance des investisseurs dans leur propre système financier qui ressemble à un château de cartes qui pourrait brutalement s’effondrer du fait du ralentissement économique mondial, de la guerre commerciale, des licenciements et du chômage, de la guerre.
D’autant que cette folle envolée de la financiarisation soumet toute l’économie et la société à ses exigences parasites et prédatrices de nouveaux profits au détriment de l’ensemble de l’humanité.
Au regard de cette logique destructrice, il est clair que la taxe Zucman, de façon plus générale la légitime volonté de taxer le capital, ne résoudrait rien quelle que soit l’agitation affolée du patronat et sa démagogie qui vise à tétaniser l’opinion qui se retourne contre lui.
Tous ces discours sur la taxation des riches masquent que l’exploitation ne se corrige pas par décret fiscal, qu’elle peut tout à fait s’accommoder d’une ponction de 2 % par an. Ce qui inquiète les milliardaires c’est de céder à des revendications qu’ils qualifient de confiscatoires. Il est illusoire de croire que la justice naîtra d’une redistribution monétaire, quand ce sont les rapports de production eux-mêmes qui organisent l’injustice et les inégalités.
L’économie n’obéit pas à des lois au-dessus des classes, indépendantes de celles-ci mais bien aux lois de la lutte pour l’appropriation des richesses produites par la classe des détenteurs du capital. L’économie, c’est la lutte des classes.
Tant que les banques restent des institutions privées, les capitalistes sauront échapper à l’impôt. La véritable justice fiscale ne peut exister sans l’expropriation des grands moyens de production et la socialisation du système bancaire. Ce qui veut dire annuler la dette, exproprier le capital et créer un monopole public bancaire sous le contrôle des travailleur·ses.
Bien sûr, cela ne peut se faire par simple décret au parlement mais sera l’œuvre d’une révolution, de la conquête par le prolétariat du pouvoir. Ceci n’est pas à l’ordre du jour mais avancer dans ce sens, contribuer aux prises de conscience politique, y participer pour préparer les conditions de la transformation de la société suppose de tracer le chemin qui permettra à l’exigence de l’égalité et de la justice, à la lutte pour les droits sociaux, démocratiques, écologiques de déboucher sur une politique de classe visant à en finir avec l’exploitation, la domination du capital.
Rassembler les forces anticapitalistes et révolutionnaires pour que le monde du travail se donne son propre parti
Mettre dès aujourd’hui, à travers la mobilisation, cette question à l’ordre du jour signifie tirer les leçons des échecs passés, concrètement le prolétariat ne peut agir réellement pour ses propres intérêts de classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct, en rupture avec tous les anciens partis participant aux institutions des classes dominantes. Sa politique, sa stratégie intègre ce que Marx appelait « la compréhension théorique de l’ensemble du mouvement historique » dans lequel s’inscrit la lutte de classe moderne, c’est-à-dire la transformation révolutionnaire de la société contenue dans le développement même du prolétariat mondial.
Appeler à la grève générale par en haut comme Mélenchon l’avait fait pour le 10, demander un plan de lutte ou avancer les revendications concrètes des travailleurs restent impuissants si les révolutionnaires ne réussissent pas à formuler une orientation, une stratégie qui englobe la lutte immédiate pour les droits dans une perspective d’ensemble, démocratique et révolutionnaire.
Le moment que connaît la mobilisation contre le budget et l’austérité exige une telle démarche, c’est-à-dire assumer la nature politique de la lutte au sens où elle pose la question du pouvoir. Non en termes électoraux ou parlementaires mais en termes de classes : qui dirige et au nom de quels intérêts ?
Cette question se pose ici comme à travers l’Europe, elle se pose dans la lutte contre le génocide des Palestiniens ou la guerre d’Ukraine, contre la montée des forces réactionnaires et nationalistes, xénophobes. Elle se pose contre la dérive fascisante de Trump aux USA. Aussi dans la lutte contre la corruption et les inégalités de la génération Z à travers le monde, le mois dernier, au Népal, en Indonésie, aux Philippines et Madagascar, aujourd’hui au Maroc...
Comme elle s’est manifestée ici le 10, une nouvelle génération se lève en réponse au capitalisme sauvage et prédateur financiarisé qui détruit la planète et brise les vies de centaines de millions d’enfants, de femmes, d’hommes. Un soulèvement commence à faire trembler les classes dominantes, à écrire une nouvelle page de la lutte internationale pour la démocratie, la paix, l’égalité, pour le socialisme.
Yvan Lemaitre



