La rencontre entre Trump et Poutine du 15 août à Anchorage dans l’Alaska, annoncée à grand renfort de tambours, n’a accouché de rien si ce n’est d’une série de nouvelles rencontres tout en mettant en scène une complicité surjouée entre les deux brigands. Trump, qui abordait la rencontre, vantard, sûr de déboucher sur un cessez-le-feu a conclu avec une grande perspicacité : « Nous n’y sommes pas, mais nous avons fait des progrès. Il n’y a pas d’accord jusqu’à ce qu’il y ait un accord ».
La mascarade diplomatique à laquelle se livrent les deux brigands capitalises a valu à Trump d’être accusé de faire le jeu de Poutine et de s’être rallié à ses positions en acceptant que la Russie puisse annexer des territoires ukrainiens sans que rien de concret n’ait été publiquement dévoilé sur d’éventuelles conditions de paix. Diplomatie secrète oblige, tout se discute dans le dos des peuples et contre eux.
Ainsi après s’être affrontés avec la peau des Ukrainiens et des Russes durant trois années d’une guerre fratricide qui a fait des centaines de milliers de blessés, mutilés ou tués ainsi que d’énormes destructions, les dirigeants américains et russes ont décidé d’ouvrir des négociations en vue d’un accord de paix, c’est-à-dire de se partager l’Ukraine !
Trump ne s’est pas rallié à Poutine, il négocie au mépris du sang et des souffrances des peuples le rapport de force né de la guerre provoquée par l’offensive des USA pour plier la Russie à leur suprématie.
L’un et l’autre ainsi que tous les brigands capitalistes du monde n’ont jamais fait autrement !
Les rencontres qui ont suivi à Washington, lundi, d’abord de Trump et Zelensky puis de Trump et d’une délégation de dirigeants européens n’ont pas plus apporté si ce n’est l’annonce de nouvelles rencontres dont la possibilité d’une rencontre Poutine-Zelensky, de plus en plus hypothétique, qui pourrait être suivie d’un sommet Trump-Zelensky-Poutine.
Macron et les dirigeants européens, initialement écartés par Trump, ont réussi à s’inviter et à accompagner Zelensky à Washington en se faisant les défenseurs des intérêts ukrainiens. Ils sont venus se prosterner devant Trump en espérant pouvoir jouer leur rôle dans la partition sans même être capables de parler d’une seule voix, trop soucieux chacun de leurs propres intérêts nationaux.
Ni les uns ni les autres n’ont jamais envisagé une paix démocratique qui donnerait aux populations les moyens de décider de leur sort. De cela, il n’est pas question.
Un tournant révélateur de la logique de la guerre par procuration des USA contre la Russie autocratique et expansionniste
L’ouverture de ces négociations à l’issue pour le moins incertaine représente un tournant mais un tournant dans la guerre elle-même pas dans ses objectifs. Les USA et la Russie ont fait le choix de négocier le rapport de force tel qu’il s’est construit entre eux après ces trois années de la guerre d’Ukraine qui n’a jamais eu pour but la défense du droit du peuple ukrainien à décider de son sort, contrairement aux mensonges répétés par la propagande occidentale officielle et repris jusque dans les rangs de courants d’extrême gauche. La guerre a été la conséquence de la politique de l’Otan depuis la chute de l’URSS. Pendant trois décennies, les USA et leurs alliés ont mené une politique d’encerclement de la Russie par les troupes de l’Otan. Les dirigeants occidentaux ont fait miroiter la possibilité que l’Ukraine rejoigne l’UE et l’Otan flattant Zelensky et le nationalisme pour mener leur guerre par procuration contre la Russie.
Poutine, dictateur grand-russe, ne pouvait avoir d’autre réponse que réactionnaire, envahir l’Ukraine en février 2022 pour préserver les intérêts de la couche de privilégiés et d’oligarques qu’il représente ainsi que ses propres intérêts.
Aujourd’hui encore, les dirigeants européens en osant se revendiquer des souffrances des peuples d’Ukraine se livrent à des surenchères contre la Russie et Poutine. Macron est le plus virulent des va-t’en guerre. Il dénonce Poutine comme « un prédateur, un ogre à nos portes », « la Russie est devenue durablement une puissance de déstabilisation et une menace potentielle pour beaucoup d’entre nous ».
En réponse au tournant américain, ils prennent la pose de ceux qui ne veulent pas abandonner l’Ukraine tout en s’alignant, tout comme Zelensky, sur Trump.
Même si elles aboutissaient, ce dont on peut douter, les négociations en cours ne seraient qu’une trêve dans la guerre sans fin. Elles ne pourront qu’entériner les rapports de forces nés de cette barbare confrontation par procuration. L’Ukraine est déjà partagée entre les USA et la Russie par les accords militaires, miniers, agricoles, financiers passés avec les USA et l’UE. Elle est intégrée aux dispositifs économiques, financiers et militaires de l’empire américain qui concédera aux européens ce qui pourra servir ses propres intérêts.
Trump négocie les intérêts des capitalistes américains et les siens dans un rapport de force qui lui est favorable. Les États-Unis ont profité des sanctions sur le gaz et le pétrole russes pour supplanter leurs concurrents européens. Leurs capitaux ont pu faire main basse sur des pans entiers de l’économie ukrainienne. Leurs trusts se sont enrichis au travers des fournitures d’armes et de bien d’autres matériels. Un deal USA-Russie leur ouvrirait bien des perspectives d’investissements que ce soit dans le domaine des terres rares, des minerais dits « stratégiques » comme le lithium et l’uranium sans oublier l’exploitation à l’avenir des richesses de l’Arctique.
Des négociations qui s’inscrivent dans l’offensive globale commerciale et militaire des USA
Dans la continuité de la guerre, sa poursuite plus précisément, les discussions engagées entre Trump et Poutine ont des enjeux qui dépassent le sort de l’Ukraine. Elles portent sur le nouvel ordre mondial que les USA prétendent façonner pour maintenir leur hégémonie afin de faire valoir les intérêts de Wall Street, d’éviter la crise financière en gestation en vassalisant leurs concurrents, ennemis ou alliés, pour mieux piller leurs richesses et s’approprier une part croissante de la plus-value mondiale.
Il s’agit de renforcer les positions des USA dans la concurrence en se dégageant du poids de la guerre pour ouvrir l’accès aux ressources vitales de la Russie et de l’Ukraine, affaiblir l’alignement de Moscou sur Pékin et affaiblir les puissances européennes.
D’où la place que prennent les discussions sur la question de la sécurité si un accord de paix avait lieu, des moyens d’imposer son respect. Poser cette question renvoie aux exigences formulées par Poutine face aux manœuvres d’encerclement de la Russie par l’Otan avant même 2014, ce qu’il appelle les « causes profondes » de la guerre. Après la fin de la guerre froide, les pays occidentaux, États-Unis en tête, s’étaient engagés à ce que l’Otan ne pousse pas ses avancées au contact du territoire russe. Promesse brisée par l’adhésion des pays Baltes (Lituanie, Lettonie et Estonie) en 2004, les deux derniers partageant une frontière avec la Russie avant qu’elle ne se transforme en promesse que l’Ukraine rejoigne et l’Otan et l’UE.
« Les préoccupations légitimes de la Russie doivent être prises en compte, et un équilibre équitable doit être rétabli dans le domaine de la sécurité en Europe et dans le monde en général », revendique Poutine. « Je pense, ajoute-t-il, que les accords d’aujourd’hui constitueront un point de départ, non seulement pour la solution de la question ukrainienne, mais aussi pour nous aider à rétablir des relations commerciales et pragmatiques entre la Russie et les Etats-Unis. [...] la coopération en matière d’investissements et d’affaires recèle un énorme potentiel ».
Si Trump a écarté une adhésion de l’Ukraine à l’Otan et à l’UE, il s’est engagé à donner à celle-ci « des garanties de sécurité, qui seraient fournies par les divers pays européens, en coordination avec les États-Unis ».
Ces garanties de sécurité devraient être définies dans les jours à venir sans que soient abordées les demandes russes sur lesquelles Moscou n’envisage pas de capituler. Inévitablement l’évolution des négociations mettra à nu les véritables enjeux de la guerre d’Ukraine, des enjeux internationaux au même titre que le drame qui se joue à Gaza.
Ceux qui prétendent défendre l’Ukraine laissent Israël exterminer le peuple palestinien tout en disant lui reconnaître le droit à un Etat !
Les dirigeants de l’UE posent aux avocats de l’Ukraine et risquent une guerre totale avec la Russie, au nom d’une lutte sans compromis pour la prétendue liberté de l’Ukraine en soutien au régime corrompu de Zelensky qui impose son pouvoir par la répression et la guerre sans craindre de s’appuyer sur l’extrême droite. Macron rivalise avec Merz et Starmer dans le zèle militariste pour exiger des travailleurs européens qu’ils sacrifient des centaines de milliards d’euros au réarmement en invoquant la menace russe.
Pour tenter de donner un crédit moral à cette imposture militariste, ces tartuffes osent maintenant poser aux défenseurs des droits du peuple palestinien à avoir un État, Etat qu’ils devraient reconnaître sous peu au moment même où Netanyahou et les USA en enterrent toute possibilité, l’espoir même ! « L’offensive militaire sur Gaza que prépare Israël ne peut conduire qu’à un véritable désastre pour les deux peuples et entraînera la région dans une guerre permanente » dit Macron, appréciation indiscutable qui s’applique aussi aux prétentions de l’UE à entraîner Trump dans la poursuite d’une guerre réactionnaire contre la Russie pour faire valoir ses propres intérêts.
L’accélération de la mise en œuvre du projet du « Grand Israël » avec le plan d’occupation totale de la bande de Gaza validé le 8 août par le cabinet de sécurité sera bien pire encore qu’un désastre, la poursuite du génocide du peuple palestinien soumis aux bombardements, à un blocus total, affamé par l’armée israélienne
La fuite en avant de l’État sioniste et ses conséquences dramatiques ouvrent une crise politique sans précédent en Israël comme en atteste l’ampleur de la journée de protestation contre la guerre du dimanche 17 août. Elle contribue à la crise politique internationale provoquée par l’instabilité du capitalisme déséquilibré par la concurrence et la surchauffe financière, les guerres, crise politique qui frappe en premier les puissances occidentales par la montée de l’extrême droite qui voit en Israël l’avant-poste d’un combat pour la défense de « notre civilisation » c’est-à-dire du capitalisme occidental en déclin.
C’est ce dont les Macron, Merz and co voudraient se protéger, tant au niveau national qu’international, en se dédouanant des plans de Netanyahou. Leur cynisme, leur hypocrisie, leurs mensonges ne font que la précipiter.
Accélération de la guerre commerciale et militaire, surchauffe financière, désordre et instabilité capitalistes vers une crise politique internationale
Cet été, la marche chaotique et macabre du capitalisme financiarisé a connu une brutale accélération. La guerre commerciale déclenchée par Trump a abouti à une série d’accords, autant de capitulations en chaîne si ce n’est de la Chine avec laquelle Trump s’est vu obligé de composer. Ces capitulations devant les oukases des USA dont celle de l’UE ont accentué la déstabilisation de l’économie mondiale d’autant que la plupart de ces accords restent des engagements qui ne reposent sur aucun document signé ! Trump maintient son monde sous tensions et pressions…
Cette politique erratique, cynique et brutale du deal permanent a pour corollaire le même deal permanent et incertain dans les relations diplomatiques qu’illustre la mascarade en cours des négociations dites de paix. Elle obéit à une folle rationalité qui est celle du capitalisme, de la concurrence exacerbée, une stratégie nationaliste autoritaire visant à réaffirmer la suprématie des Etats-Unis.
Ces derniers sont désormais confrontés à un capitalisme devenu multipolaire où leurs rivaux, la Chine, la Russie et les Etats regroupés au sein des BRICS, des puissances régionales ou locales cherchent à jouer leurs propres cartes sur le marché mondial. Cette guerre pour le partage et le repartage du marché et des profits que produit l’exploitation du prolétariat mondial englobe désormais le monde entier, du Groenland au Panama, en passant par l’Arctique, l’Antarctique et même l’espace. Elle se joue en Europe, au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique latine où le Venezuela est aujourd’hui directement menacé.
Ce désordre destructeur aggrave la contradiction fondamentale du capitalisme entre l’économie mondialisée et sa division en États-nations rivaux. Il provoque la stagnation économique voire une récession, la baisse du taux de profits et de la rentabilité du capital, une explosion de la dette et la menace d’un krach financier, l’inflation, un désastre climatique, en aggravant les contradictions internes de chaque bourgeoisie. Pour les surmonter, les bourgeoisies ne connaissent qu’une recette : accroître l’exploitation du travail et le pillage de la nature, le chemin le plus court vers la catastrophe.
Aucun Etat de ce monde capitaliste multipolaire n’a de réponse aux conséquences chaotiques du déclin de la première puissance mondiale. Tous sont prisonniers du système, de la course au profit, de la concurrence aveugle qui dresse les peuples et les travailleurs les uns contre les autres et conduit à la généralisation du militarisme, à la mondialisation de la guerre.
Le capitalisme ne connaît d’autre régulation que la crise et la guerre, le rapport de force et aucune nation pas plus les USA que la Chine n’est en mesure d’imposer une nouvelle hégémonie acceptée par ses concurrents.
Cette marche macabre à la faillite produit une crise politique mondialisée du fait de la corruption morale et politique des classes dirigeantes et de leurs serviteurs politiques ruinés par leurs mensonges et imposture permanente. Elle prépare le terrain à « une irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées »[i] selon la formule de Trotsky, leur intervention démocratique et révolutionnaire pour construire un autre mode de production fondé sur la coopération des peuples et une planification démocratique mondialisée qu’exigent les progrès de l’humanité.
Yvan Lemaitre
[i] https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrrsomm.htm



