Cet article est le premier d’une série de trois, fruit d’une discussion au sein du NPA-R sur le thème Guerres sociales, commerciales et militaires, nouvelle période, perspectives et stratégie révolutionnaires. Il aborde la question du mouvement révolutionnaire, ses divisions et divergences, face à l’unité nécessaire et ses perspectives. Les articles à venir porteront sur les caractéristiques et tendances de la période du capitalisme financiarisé mondialisé et la stratégie révolutionnaire et, le dernier, sur la construction d’un parti révolutionnaire des travailleur·es à l’époque du capitalisme sénile et les tâches du mouvement révolutionnaire.
Nous sommes entrés dans une époque de profonds bouleversements, une époque passionnante à bien d’un titre, où les immenses progrès réalisés par l’humanité entrent en contradiction violente avec la dégénérescence du capitalisme. Le vieux monde d’hier se délite et s’enfonce dans la barbarie, transformant les consciences et redonnant toute leur actualité et leur jeunesse aux idées du socialisme et du communisme, à la perspective d’une transformation révolutionnaire de la société.
Cette situation percute tout·es les militant·es, toutes les organisations révolutionnaires, en particulier le mouvement trotskiste qui, depuis plus de 85 ans, fait vivre envers et contre tout la perspective de la prise en main de la société par les travailleurs eux-mêmes.
Il nous semble indispensable de discuter et revenir sur les grandes évolutions historiques qui ont conduit à la fois à cette richesse, cette vitalité féconde qui a transmis les idées du marxisme mais aussi à l’état de division, de balkanisation des organisations issues de la IVème Internationale au cours d’une longue période de recul du mouvement ouvrier.
Le mouvement trotskyste s’est trouvé pris au piège du sectarisme, du dogmatisme et de déformations opportunistes, partagé entre volonté de transmettre le drapeau, rigueur pour résister aux pressions et à l’adversité et recherche d’un raccourci vers les masses. Avec, en parallèle, une survalorisation des choix volontaristes et des méthodes dites organisationnelles pensées comme les clés de la construction d’un parti et au nom desquelles sont justifiées des existences séparées.
Il est aujourd’hui stérilisé par une situation que chaque courant semble plus ou moins accepter comme un état de fait, sans rechercher les causes et mécanismes qui y ont conduit pour définir une politique visant à surmonter les divisions, sectarisme et opportunisme afin de se donner les moyens d’avancer vers la construction d’un parti des travailleur·es.
C’est cette préoccupation qui motive ce travail.
La construction d’un parti n’est pas une simple question de volonté, de proclamation communiste révolutionnaire. Les volontés militantes sont indispensables mais elles sont déterminées par les réalités objectives et subjectives de la lutte de classe. Elles ne peuvent remplacer l’analyse de la situation objective, des évolutions sociales et politiques en cours qui conditionnent les évolutions de la lutte de classe et des consciences, les conditions subjectives.
L’état de morcellement du mouvement trotskiste, dont l’explosion du NPA est une des dernières manifestations, nous interpelle directement en tant que courant. Cette situation exprime pour nous un échec, du moins formel, dans la mesure où l’orientation que nous portions, sur laquelle nous nous sommes constitués après notre exclusion de LO en 1997, était la politique d’unité des révolutionnaires, que nous appelions alors le « parti d’Arlette et d’Alain », comme passage obligé vers la construction d’un parti [1]. Une conviction qui s’est forgée dans les années les plus dynamiques du mouvement trotskiste, celles de l’après 1968, quand LO menait une politique unitaire au sein du mouvement révolutionnaire.
L’évolution de LO après notre exclusion, puis l’exclusion des camarades de la Fraction, l’évolution aussi de la section française de la IV, liquidatrice du NPA, font que la question se pose en termes nouveaux : comment le mouvement révolutionnaire peut-il se donner les moyens de faire face à ses responsabilités dans la nouvelle période, comment pouvons-nous intervenir au sein des évolutions en cours pour aider à la formation d’un parti des travailleur·es ?
Cela pose aussi pour nous la question de la raison d’être de Démocratie révolutionnaire. Quel rôle, quelle perspective aujourd’hui, ce qui rejoint la question de la place du NPA-R, où militent la plupart des camarades qui se reconnaissent dans nos idées, du rôle et des perspectives qu’il peut porter.
L’enjeu pour nous est de formuler une réponse à ces questions et la démarche que nous pouvons avoir, avec nos modestes moyens, pour influencer le cours des choses en nous pensant comme courant de l’ensemble du mouvement révolutionnaire.
L’objectif pourra sembler d’une prétention sans borne ou d’une naïveté tout aussi grande du point de vue des certitudes qui soudent les différentes fractions, alors qu’en fait il s’agit simplement de nous confronter à un problème qui est posé quotidiennement à tout·es les militant·es, à tous ceux et toutes celles qui veulent changer le monde et ne peuvent comprendre un tel gâchis d’énergie militante en opposition au besoin de renforcer notre mouvement, de l’unité.
Cela passe par un retour sur l’histoire, sur notre filiation commune pour nous dégager des dogmes et des caricatures et nous confronter à la façon dont la question du parti s’est posée et a été posée par les militant·es du mouvement ouvrier en fonction des périodes historiques. Nous penser à la lumière de l’expérience du mouvement révolutionnaire.
Courbe de développement du capitalisme et du mouvement ouvrier, conditions objectives et subjectives, retour sur le marxisme
Le point de départ est une idée simple : tout est histoire, évolution et accumulation d’expériences dans le cadre de l’évolution globale de la société.
Nous écrivions au lendemain de notre exclusion de Lutte Ouvrière, « La question du parti […] ne peut se comprendre et se poser en dehors des questions économiques et sociales qui façonnent la conscience de la classe ouvrière et de l’ensemble de la population, de ces millions d’hommes [et de femmes] « ordinaires » qui font l’histoire »[2]. Nous n’échappons pas à cette règle, un nouveau parti révolutionnaire des travailleur·es ne pourra naître que de processus historiques qui sont le terrain de notre intervention. Des processus marqués par des ruptures, des sauts qualitatifs quand « ceux d’en bas ne veulent plus » et « ceux d’en haut ne peuvent plus » pour reprendre l’expression de Lénine. Ou quand les conditions objectives bouleversent les conditions subjectives.
Les idées du marxisme, du socialisme, sont le produit des contradictions nées de l’évolution de la société et de la lutte de classe, de l’intervention du prolétariat. De la révolution française dans laquelle Babeuf portait les idéaux du communisme aux révolutions de 1830 et 1848 en France, au mouvement chartiste en Angleterre, c’est au sein d’affrontements que le prolétariat naissant a pris conscience de la contradiction de ses intérêts avec ceux de la bourgeoisie, que sont nées les premières organisations ouvrières. C’est à partir et au cœur de ces expériences que Marx et Engels ont formulé leur conviction que le prolétariat seul porte la perspective d’une société communiste que l’évolution du mode de production capitaliste porte lui-même en germe, convaincus que « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Et c’est de l’expérience de la Commune en 1871, première expérience du prolétariat s’emparant du pouvoir, et de son écrasement que Marx et Engels ont tiré la conclusion que « la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre la machine de l’Etat toute prête et de la faire fonctionner pour son propre compte », qu’elle devra briser l’Etat de la bourgeoisie pour instaurer une « dictature révolutionnaire du prolétariat ».
L’expansion colonialiste et impérialiste de la fin du 19ème a porté la lutte de classe à un niveau supérieur, d’où sont nés des partis ouvriers et la 2ème internationale. Alors que les surprofits coloniaux permettaient à la bourgeoisie de s’attacher une « aristocratie ouvrière » et de s’offrir une démocratie parlementaire, se développait au sein de l’Internationale un courant réformiste et parlementariste, allant jusqu’à l’entrée du socialiste Millerand au gouvernement. Ces intégration et adaptation du mouvement socialiste étaient l’expression des aspirations d’une fraction de la classe ouvrière qui cherchait à trouver sa place dans le système.
Mais les conditions objectives qui déterminaient cette adaptation se sont retournées brutalement contre ces illusions en 1914. Alors que les rivalités impérialistes plongeaient le monde dans la guerre, la social-démocratie était emportée par le chauvinisme et l’union sacrée. Trotsky affirmait alors « si le grondement de l’artillerie sur tous les champs de bataille européens signifie la faillite des organisations historiques du prolétariat, il proclame la victoire théorique du Marxisme. Que reste-t-il à présent du développement «pacifique», de l’effondrement des contradictions capitalistes, de l’accroissement mesuré et progressif du Socialisme ? »[3].
Trois ans plus tard, la révolution d’Octobre 17 et une vague révolutionnaire ébranlaient le monde donnant naissance à la 3ème internationale, avant que l’écrasement de la révolution allemande par les troupes du social-démocrate Noske et la victoire de la réaction ouvrent la voie à la caricature sanglante du stalinisme, transformant l’internationale communiste en organe mondial de la contre-révolution.
Dans les années 30, alors que la brutalité de la crise économique mettait le monde entier face à l’alternative « socialisme ou barbarie », le stalinisme et la social-démocratie désarmaient les travailleurs, laissant la voie libre au fascisme et à la militarisation. Trotsky et ses camarades mettaient alors toute leur énergie pour faire vivre les acquis de la révolution d’Octobre et formuler une politique, un programme pour répondre à la situation ouverte par la marche à la guerre et les possibilités révolutionnaires qu’elle portait.
Des perspectives que Trotsky formulait en septembre 1938 dans le Programme de Transition dont le titre complet était L’agonie du capitalisme et les tâches de la IVe Internationale - Programme de transition - Mobilisation des masses autour des revendications transitoires comme préparation à la prise du pouvoir.[4]
C’est dans ce brutal tournant historique que plongent les racines de notre propre histoire, du mouvement trotskiste. Le comprendre, en prendre la mesure est le point de départ d’une analyse critique sur nous-mêmes afin d’anticiper la suite.
Le programme de transition écrit par Trotsky alors qu’il pensait que de la barbarie capitaliste pourrait naître une révolution prolétarienne à une tout autre échelle que celle d’octobre 17, ce programme « pour la mobilisation des masses autour des revendications transitoires comme préparation à la prise du pouvoir » est devenu « le » programme des trotskistes dans le monde entier. Un programme pensé comme un héritage à perpétuer, duquel il serait possible, une fois actualisé, de tirer des réponses, voire des recettes pour aujourd’hui, et trop peu comme une démarche à nous approprier. Le programme de transition visait à répondre à une période aujourd’hui révolue. Mais la démarche transitoire qui le sous-tend a gardé toute sa vigueur révolutionnaire, son actualité, permettant de faire le lien entre les questions sociales, démocratiques, écologiques et la lutte pour la conquête du pouvoir, pour le socialisme et le communisme.
Après la seconde guerre mondiale, face au recul du mouvement ouvrier, les révolutions anticoloniales et le mouvement noir américain ébranlent le monde, la révolution en permanence
Trotsky ne pouvait prévoir les profonds bouleversements qui ont suivi la guerre. Le capitalisme américain, qui sortait renforcé du deuxième affrontement mondial, allait imposer sa domination au reste du monde et s’ouvrir le marché européen et mondial. Et alors que l’affaiblissement de l’Europe détruisait les bases des rapports de domination coloniale, une époque de soulèvements sans précédent allait bouleverser l’Afrique, l’Asie et trouver un puissant écho dans la lutte des Afro-américains pour les droits civiques aux Etats-Unis. Une vague de fond qui allait mettre en mouvement la jeunesse mondiale voulant rompre avec le vieux monde et les organisations faillies du mouvement ouvrier.
Contrairement à ce que pensait Trotsky en 1938, le prolétariat vaincu momentanément, les forces productives avaient continué de croître. Le mouvement ouvrier et syndical, dominé par le réformisme et le stalinisme, avait au sortir de la guerre aidé à remettre en branle l’appareil de production et l’appareil d’Etat de la bourgeoisie. Roosevelt et Staline s’étaient partagé le monde. En France, le PCF était entré dans le gouvernement de De Gaulle pour remettre la classe ouvrière au travail tandis que l’armée bombardait Sétif avec un ministre de l’aviation communiste.
La lutte de classe a alors emprunté d’autres chemins par le biais des révolutions anticoloniales. Les soulèvements des peuples colonisés contre le carcan de l’oppression ont impacté le monde entier. Ces révolutions, bien que prisonnières des limites de la lutte nationale, participaient de la révolution en permanence, attirant tous les révolutionnaires. Nombre de trotskistes qui voulaient croire à une possible « transcroissance » au nom de la « révolution permanente » se sont alors engagés dans les mouvements de solidarité voire, pour certains, sont devenus conseillers de dirigeants nationalistes bourgeois.
La jeunesse occidentale, en particulier française, en révolte contre la société réactionnaire issue de l’après-guerre et de la collaboration derrière De Gaulle, s’est engouffrée dans la situation ouverte par les révolutions anticoloniales, le mouvement noir américain et contre la guerre au Vietnam. Mai 68 a été un immense appel d’air, à l’initiative d’une jeunesse enthousiasmée par les mouvements de libération, assoiffée d’idées pour changer le monde.
Le mouvement surgi d’en bas, 68, moment charnière pour le mouvement trotskiste, une occasion manquée
Des milliers de jeunes mais aussi des travailleurs qui avaient participé à la grève générale, écœurés par la politique des directions syndicales et du PCF, se sont alors tournés vers les « gauchistes » comme les appelaient les staliniens et la presse bourgeoise. « Il faut entendre par là un ensemble disparate et sans liens formels, formé d’une multitude de tendances, groupes et sous-groupes dont le classement schématique en trois courants, trotskyste, maoïste et anarchiste est bien loin de rendre toutes les nuances, d’ailleurs changeantes, toute la complexité et toute l’hétérogénéité. Sans contacts entre eux pour beaucoup, séparés même par des abîmes du point de vue idéologique et politique, ces groupes avaient été jetés ensemble du même côté de la barrière par les événements et peut-être encore davantage par leurs principaux adversaires, l’État gaulliste et le PCF » écrivait Lutte Ouvrière en 1972[5]. « Ces sympathisants ne voyaient pas ou comprenaient mal les clivages et les divergences entre les différents groupes. Mais beaucoup d’entre eux étaient prêts à s’organiser. A deux conditions cependant : que le mouvement «gauchiste» fasse la preuve qu’il représentait une force réelle, au moins semblable à celle qu’il avait montrée durant les événements de Mai-Juin, et qu’il offre un cadre. […] Nous étions disposés à nous mêler aux autres tendances dans une organisation commune qui aurait permis d’accueillir des milliers de jeunes, étudiants et travailleurs, et de leur faire faire un pas décisif vers le socialisme révolutionnaire militant. […] Il y avait en France en 1968, une de ces occasions pour les révolutionnaires, pas si nombreuses dans l’histoire, de faire un pas en avant. Ils lui tournèrent le dos et préférèrent prendre prétexte de leur douzaine de programmes différents ».
Le processus de rapprochement entre LO et la LCR qui suivait, allant jusqu’à envisager la fusion, ne parvint pas à aller au bout alors que le mouvement refluait. Les divergences prirent le dessus, à propos de la politique en direction des mouvements de libération nationale, de l’appréciation des processus bureaucratiques dans les pays de l’Est, de l’intervention en direction de la classe ouvrière... alors que cette période était en train de se refermer, récupérée par la gauche, Mitterrand découvrant au congrès d’Epinay en 1971 la « rupture avec le capitalisme », 10 ans avant la « force tranquille » au gouvernement.
Les acquis de cette période féconde sont largement oubliés, l’occasion manquée a conditionné la suite du mouvement sans qu’il trouve la force de surmonter cet échec même si, malgré ses faiblesses, ses divisions, les aventures tiers-mondistes, le mouvement trotskiste a continué d’assurer la transmission d’un programme politique et théorique qui reste un acquis considérable. Mais ses faiblesses et divisions face aux illusions réformistes, à l’hostilité du stalinisme, la tension pour sortir de l’isolement ont nourri à la fois la recherche de raccourcis, des illusions sur les processus en cours et une forme de volontarisme sectaire pour exister de manière indépendante. L’étouffement de toute démocratie au sein du mouvement ouvrier par la dictature du stalinisme a créé un terrain propice à l’esprit de fraction, au besoin de se protéger par une discipline paralysante. Les écrits de Trotsky ou Lénine ont été privés de leur dynamique révolutionnaire, transformés en dogmes. Le volontarisme organisationnel est devenu un principe en soi au lieu de voir la construction d’une organisation révolutionnaire comme le fruit d’un processus qui vient des luttes sociales elles-mêmes, un outil par et pour l’émancipation des opprimé·es par eux-mêmes, participant de cette émancipation.
Et quand les violentes transformations du capitalisme et de la lutte de classe ont réouvert des possibilités nouvelles au prolétariat, les conditions dans lesquelles le mouvement trotskiste avait résisté se sont retournées contre lui.
Le mouvement révolutionnaire désemparé face au tournant de l’effondrement de l’URSS et ses conséquences ; la dérobade de 1995
La chute du mur de Berlin, le rétablissement de la propriété privée en URSS et son effondrement allaient ouvrir la voie à une nouvelle période d’expansion capitaliste avec le processus d’intégration des anciens pays coloniaux au marché mondial et de nouvelles possibilités pour les vieilles puissances impérialistes de valoriser leurs capitaux. La mondialisation libérale et une mise en concurrence des travailleurs du monde entier conduisaient à une offensive brutale contre les conditions de travail et de vie de ceux des pays riches, bouleversant les anciens repères et les conditions de la lutte de classe. La propagande anticommuniste annonçait la « fin de l’histoire ».
Mais derrière l’offensive réactionnaire et le recul politique se développaient de nouvelles contradictions à une échelle bien supérieure. La mondialisation libérale sous la direction des USA exacerbait la course aux profits, une aggravation sans précédent de la concurrence, une fuite en avant qui déstabilisait l’ordre mondial avec les guerres en Irak, en Somalie, en Yougoslavie, et sapait les bases du réformisme alors qu’en France la gauche plurielle parvenue au pouvoir avait engagé l’offensive libérale depuis les années 80.
S’ouvrait une période de profonde déstabilisation dans le mouvement ouvrier qui impactait le mouvement trotskiste, au moment où l’effondrement de l’URSS et ses suites rendaient nécessaire de penser le monde nouveau pour pouvoir se libérer de l’offensive idéologique.
Début 95, après des années de démoralisation et deux mandats de Mitterrand, des grèves éclataient pour les salaires chez Renault. En mai, la candidate de Lutte ouvrière Arlette Laguiller obtenait 5,30 %, plus de 1,6 million de voix et un crédit inédit dans une fraction du monde du travail à la recherche d’une réponse politique face à l’impuissance des réformistes. En décembre, le plus important mouvement de grève depuis Mai 68 débutait contre le plan Juppé. Mais alors que le mouvement révolutionnaire se trouvait confronté à la question concrète de sa propre mue, à la nécessité de dépasser la forme sous laquelle il s’était maintenu dans un environnement hostile, il ne parvint pas à se débarrasser du poids des conservatismes et des routines. Il ne sut et ne put passer d’une force d’opposition au réformisme social-démocrate et stalinien à un parti capable d’influencer et de diriger une fraction du monde du travail, de la jeunesse.
Lutte Ouvrière, la mieux armée, la plus liée à la classe ouvrière, jusqu’alors la plus unitaire, se dérobe alors à ses responsabilités après l’éphémère appel à construire un parti des travailleur·es. Aucun autre courant n’est en mesure de prendre l’initiative. Et si la pression qui s’exerce contraindra LO et la LCR à s’unir en 1999, c’est sur le seul terrain électoral pour les Européennes qui voient l’élection de 5 militant·es révolutionnaires au Parlement européen sans que soit envisagé le moindre pas en avant sur le plan politique et organisationnel.
LO écrit alors dans son mensuel Lutte de classe : « Les résultats montrent à leur manière, comme l’a montré la chaleur de l’accueil dans les milieux ouvriers pendant la campagne électorale, que notre programme rencontre l’oreille d’une fraction non négligeable de la classe sociale dont il défend les intérêts. L’extrême gauche apparaît désormais comme une force politique significative et stable, même si ce n’est pour le moment que sur le plan électoral. Et cela compte pour l’avenir, et là, pas seulement sur le plan électoral »[6]. Mais alors que les décantations et la crise sociale et politique s’accélèrent, LO et la LCR continuent leur vie as usual…
Dans un article de la revue Carré rouge [7], nous écrivions en 1998 « La situation actuelle de l’extrême-gauche peut sembler paradoxale. C’est au moment où les idées pour lesquelles elle a combattu pendant des années à contre-courant, parce que dans des conditions objectives difficiles, sortent de l’isolement, au moment où se manifeste, dans les luttes comme dans les élections, l’existence d’une extrême-gauche ouvrière, qu’elle connaît une de ses crises les plus profondes ».
La politique que nous menions dans Voix des Travailleurs va contribuer à faire bouger les lignes. Notre courant, tentant de mettre en pratique à notre échelle l’orientation que nous portions, s’est dès notre exclusion de LO adressé aux autres organisations. Cela donnera lieu à des rencontres et débats publics avec entre autres les camarades qui animent Carré rouge, des camarades lambertistes, mais aussi de PO, de la LST… Des rencontres militantes sont organisées avec la fraction de LO et la minorité de la LCR qui seront des succès, malheureusement sans lendemains. Les discussions engagées avec la LCR débouchent elles sur un processus de débats et de confrontations qui aboutit à la fusion-intégration en 2000.
Une période durant laquelle l’attente vis-à-vis des révolutionnaires s’est renforcée. A la Présidentielle de 2002, qui voit arriver Le Pen au second tour, l’extrême-gauche fait plus de 10 %... dont elle ne saura que faire. LO n’a alors pas voulu de la politique que nous défendions dans la LCR d’une candidature commune portée par Arlette. Chacun se replie une nouvelle fois sur son organisation.
Le NPA, tentative de dépassement et expression des limites du mouvement révolutionnaire
Après la dérobade de LO, le NPA s’inscrivait, malgré ses ambiguïtés, comme une étape pour dépasser les limites du mouvement révolutionnaire en regroupant anticapitalistes et révolutionnaires. La première crise du capitalisme financiarisé mondialisé, en 2007-2009, déclenchait une puissante vague de mobilisations ouvrières et populaires qui conduira aux révolutions du printemps arabe et aux mouvements des Indignés en Espagne, de révolte contre les plans d’austérité en Grèce et d’Occupy Wall Street. Ici, l’écho rencontré à sa fondation par le NPA témoignait de la disponibilité et des attentes d’une fraction de la jeunesse et des militant·es du monde du travail.
Mais sa direction et ses différentes courants, tendances et fractions n’ont pas su, voulu résoudre les ambiguïtés qui avaient présidé à sa naissance. Deux orientations s’y disputaient, celle dite des partis larges (qui était la politique de la 4ème Internationale) et celle pour un parti révolutionnaire des travailleur·ses. Le report sine die du débat stratégique a laissé les pressions sociales et politiques faire leur œuvre. D’autant que se développait le populisme de gauche qui, de Podemos à Syriza en passant par Mélenchon et le Front de gauche, appelait à une « révolution citoyenne par les urnes ». Cela sous le regard extérieur de LO qui refusait de prendre part au processus.
Quand l’inévitable crise s’est ouverte au sein du NPA, en 2012 puis en 2015, nous avons tenté de convaincre nos camarades des tendances qui dirigent aujourd’hui le NPA-R, AetR et l’Etincelle, ainsi que le CCR qui deviendra RP, de mener ensemble le débat stratégique et de construire une direction alternative portant d’autres perspectives que la scission annoncée. Nous avons échoué, nos camarades faisant le choix de privilégier chacun leur auto-construction.
La question n’est pas de refaire l’histoire mais de comprendre les raisons de cet échec qui, pensons-nous, n’était pas écrit, mais est le fruit de nos limites collectives, des pressions, des conformismes, des craintes qui se sont imposées à nous. L’aboutissement des occasions manquées.
Ces dernières soulignent à quel point donner vie à la continuité historique du trotskisme pour répondre aux besoins des travailleur·es exige de rompre avec ses caricatures sectaires, dogmatiques et opportunistes.
La riche histoire militante du trotskisme témoigne à la fois de la vivacité, de la force de ces idées et de la difficulté de construire une organisation révolutionnaire hors de l’intervention révolutionnaire du prolétariat. La situation dans laquelle il s’est maintenu et développé à travers des générations militantes a engendré des mécanismes d’adaptation qui ont cherché à faire entrer la théorie vivante dans des cases. L’effort pour « tenir » s’est répercuté sur les idées devenues des carapaces programmatiques censées protéger des pressions sociales et politiques mais incapables, dès lors, de prendre en compte la réalité de l’évolution du capitalisme et de la lutte des classes, leurs brusques évolutions.
Des mécanismes d’ossification se sont mis en œuvre, à l’origine des faiblesses et de caricatures. La peur de dévier des thèses de Trotsky, la volonté de transmettre son « héritage », comme s’il s’agissait d’un bien et pas d’une compréhension militante, ont conduit au dogmatisme et au rejet des nuances et divergences. Prisonnier de l’absence de relations démocratiques, le mouvement trotskiste a subi nombre de scissions et exclusions.
Face aux difficultés à se lier à la classe ouvrière, à se mettre à l’école de ses luttes, s’est développée une tendance à faire la leçon aux travailleurs, à expliquer ce qu’il « faut faire » au lieu d’aider aux prises de conscience à partir et au cœur de la lutte de classe. Ainsi qu’un volontarisme allant parfois jusqu’au substitutisme avec l’illusion que l’organisation, les militants peuvent agir à la place du prolétariat, que leur action exemplaire entraînera les masses.
Une nouvelle page est en train de s’ouvrir. La violence des conséquences de la sénilité du capitalisme conduit à des prises de conscience accélérées. Jamais dans l’histoire les conditions objectives et subjectives d’une transformation révolutionnaire mondiale n’ont été aussi développées. Nous en sommes partie intégrante.
Du passé faire table rase, nous réapproprier la démarche marxiste et transitoire
Nous donner les moyens d’y faire face exige d’abord et avant tout d’accepter de se poser la question, d’avoir un regard critique sur notre histoire pour nous réapproprier non pas des formules, mais la façon dont le marxisme a posé la question du lien entre le développement du capitalisme et la question du parti, la question de la révolution, l’élaboration d’une stratégie révolutionnaire.
Dans ses dernières années, Trotsky discutant avec les directions des jeunes partis de la IV, argumentait sur la nécessité de répondre aux changements : « L’histoire n’est pas un processus automatique »[8]. Il bataillait contre les mots d’ordre figés : « La pensée vulgaire opère avec des concepts tels que capitalisme, morale, liberté, Etat ouvrier, etc., qu’elle considère comme des abstractions immuables, jugeant que le capitalisme est le capitalisme, la morale la morale, etc. La pensée dialectique examine les choses et les phénomènes dans leur perpétuel changement et de plus, suivant les conditions matérielles de ces changements, elle détermine le point critique au-delà duquel A cesse d’être A ». Marx, lui, expliquait que « La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux ». De ce capitalisme qui se révolutionne en permanence, découle la compréhension qu’une révolution permanente poursuit son œuvre, le travaille, aggrave ses contradictions. Trotsky soulignait que la classe ouvrière n’est pas confrontée au « capitalisme en général, mais à un capitalisme donné, à un stade déterminé de son développement ». De lui dépendent les conditions objectives et subjectives de la lutte de classe.
Trotsky militait contre la conception linéaire de l’évolution. Dans Défense du marxisme, il écrivait : « Il faut se rappeler que le concept même d’"évolution" est terriblement déformé et châtré par les professeurs d’université et les journalistes libéraux qui en font une espèce de "progrès" pacifique. Celui qui a compris que l’évolution procède, au travers de la lutte, de forces antagonistes, que la lente accumulation des changements fait éclater à un moment donné la vieille enveloppe et mène à la catastrophe, à la révolution ; celui qui a appris enfin à appliquer les lois générales de l’évolution à la pensée elle-même, celui-là est un dialecticien, à la différence de l’évolutionniste vulgaire ».[9]
Ces questions qui peuvent paraître abstraites ne sont en rien coupées de la vie militante. Elles expliquent pour une part la balkanisation du trotskisme alors même que ses acquis, qu’ont fait vivre les différents courants, sont les fruits collectifs du mouvement révolutionnaire à travers les tentatives des différentes organisations pour répondre aux évolutions de la situation, à la révolution en permanence. Des acquis qui sont aujourd’hui les bases à partir desquelles peut prendre corps la nécessaire refondation du mouvement révolutionnaire.
Les nécessaires bilans critiques pour comprendre la période actuelle et agir pour aider à ce que prenne corps une refondation du mouvement révolutionnaire
Discuter du rôle que notre courant et le NPAR peuvent jouer nécessite non seulement de faire un retour sur les occasions manquées du mouvement révolutionnaire et leurs causes, mais aussi de faire un bilan critique des trois années passées depuis la scission-exclusion de décembre 2022. Trois années durant lesquelles les camarades des deux courants qui composent la direction du NPAR, l’Etincelle et AetR, ont continué à se protéger du débat stratégique, à tel point que ne sont pas formulées les évolutions de leurs propres analyses sous la pression de la situation et de l’accélération des contradictions du capitalisme qui viennent contredire les textes du congrès. Pas plus que ne sont formulées les divergences, nuances, qui justifient leur organisation en deux tendances. Des appréhensions, un déficit démocratique qui entrent chaque jour un peu plus en contradiction avec la situation, la nécessité de militer pour un pôle des révolutionnaires capable de répondre aux besoins du monde du travail, de la jeunesse, des femmes, des migrant·es, de toutes celles et ceux que le respect de leurs droits élémentaires amène à contester la domination de la finance et d’une poignée de parasites.
L’histoire nous rattrape. La période dans laquelle nous sommes entrés, l’accélération de l’offensive économique, sociale et politique, militaire contre les travailleurs et les peuples crée les conditions de notre dépassement, d’une révolution culturelle et organisationnelle du mouvement révolutionnaire, des possibilités nouvelles pour sa refondation.
La décomposition sociale qui est engendrée par le capitalisme crée les conditions objectives et subjectives pour que le prolétariat soit en mesure de prendre lui-même en mains la vie sociale. Nous sommes tous acteurs de ce mouvement historique, soumis aux mêmes pressions sociales et aux mêmes conditions qui permettent l’émancipation des consciences des rapports de domination. Les mêmes aspirations, les mêmes urgences traversent la jeunesse, le monde du travail et les militant·es. Les élans qui naissent de la révolte que suscite la barbarie capitaliste ne peuvent que bousculer les routines, les conformismes, les craintes qui entravent le débat démocratique.
Ce sont ces bouleversements qui fourniront l’énergie nécessaire à la refondation du mouvement révolutionnaire et à l’émergence d’un parti des travailleur·es. Mais il n’y a aucun automatisme, c’est une bataille politique qui dépend de notre propre compréhension et de notre capacité d’anticipation, de leurs effets et de leurs conséquences sur les évolutions de conscience… y compris au sein de notre propre mouvement.
Isabelle Ufferte
[1] Voir Fausse raisons d’une exclusion, vraie raison d’une rupture : https://vdt.npa-dr.org/brochures/pagebroch.html et le dernier numéro de l’hebdo VDT « L’extrême gauche à la croisée des chemins » : https://vdt.npa-dr.org/vdt/VDT135/une_135.htm
[2] La question du parti – avril 1997 - https://vdt.npa-dr.org/brochures/pagebroch.html
[3] La guerre et l’Internationale - Trotsky 1914 https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1914/10/lt19141031a.htm
[4] Le Programme de Transition https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/trans/tran.htm
[5] Lutte de classe n°5 – déc. 1972 https://www.lutte-ouvriere.org/mensuel/article/1972-12-01-ou-en-est-lunification-de-lutte-ouvriere-et-la-ligue-communiste_108455.html
[6] https://www.union-communiste.org/ru/1999-07/les-elections-europeennes-en-france-pour-la-premiere-fois-dans-ce-pays-des-deputes-dextreme
[7] Discussion dans Carré rouge juin 1998 : https://www.npa-dr.org/images/book/1998_06_CR_stalinisme_est_mort.pdf
[8] Classe, parti et direction - Léon Trotsky https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1939/00/19390000.htm
[9] Défense du marxisme – Léon Trotsky https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/defmarx/dmtitle.htm



