Mardi dernier, lors d’une conférence de presse, Trump a eu des déclarations fracassantes n’excluant pas une intervention militaire pour prendre possession du canal de Panama et annexer le Groenland. Il a évoqué le Canada comme 51e État des États-Unis, plaidant pour « se débarrasser de cette ligne artificiellement tracée » entre les deux États. « Nous allons changer le nom du golfe du Mexique en golfe d’Amérique », a-t-il aussi déclaré tout en menaçant d’une attaque de grande envergure contre l’Iran et de faire la guerre dans tout le Moyen-Orient si les Palestiniens ne réglaient pas la question des otages, « l’enfer va se déchaîner. » Il a également exigé de ses partenaires de l’Otan une augmentation de leur budget de défense à 5 % du PIB.
Ces déclarations ont provoqué une vague de réprobation au nom de la défense de la souveraineté nationale en particulier de la part des vieilles puissances impérialistes européennes. Elles ont aussi stupéfait, les propos contre la Russie, la Chine, l’Iran repris par ces vieilles puissances ont jusqu’alors masqué le tournant qui s’opérait dans la politique de la première puissance mondiale engagée dans une guerre globale, économique et militaire pour affirmer sa domination y compris contre ses alliés.
Ces déclarations ne sont pas de simples provocations, rodomontades ou fantasmes de Trump. Sans anticiper ou prévoir ce que sera la politique des USA après le 20 janvier, jour de l’investiture de Trump, et sans prêter à ce dernier plus qu’il ne lui revient, ces gestes d’agressivité ou de méfiance à l’égard de ses propres alliés s’inscrivent dans l’évolution de la stratégie américaine depuis la fin de l’URSS et surtout depuis le basculement représenté par la crise de 2008-2009. Elles s’expliquent par l’évolution globale du capitalisme financiarisé mondialisé. Trump en est le produit et en devient l’acteur, la met en scène et demain en action, quoi qu’il en coûte.
L’impérialisme américain « change de nature » ?
L’incapacité du capitalisme mondial à sortir de la crise globale de 2008-2009 se traduit par un ralentissement mondial de l’économie qui entraîne une concurrence exacerbée, une montée des nationalismes, des politiques protectionnistes qui, loin de résoudre la crise de rentabilité du capital, l’accentue. Dans ce contexte, les USA utilisent leur position de puissance dominante pour défendre leur hégémonie poussée par les besoins même d’accumulation de Wall Street, d’une économie dont la puissance ne peut se passer du marché et des capitaux de toute la planète.
Le capitalisme mondialisé est dominé par une contradiction fondamentale entre la concentration économique et technologique, de capitaux au sein de la première puissance mondiale dont le besoin d’accumulation et d’expansion sans fin se heurte brutalement au développement capitaliste qui s’est opéré au cœur des anciens pays coloniaux ou dominés devenus des concurrents.
Cette contradiction entre la première puissance tendant à devenir un superimpérialisme par la logique même des besoins impérieux du capital et le reste de la planète est au cœur de la désorganisation, de l’instabilité, du chaos qui régissent les relations internationales. Elle est le moteur de la militarisation et des guerres et menace toute la planète car il ne peut y avoir de superimpérialisme dominant l’ensemble des peuples. Elle est un puissant facteur d’instabilité qui participe de la marche à la faillite du capitalisme, l’aggrave, l’accélère et appelle une révolution, une mondialisation fondée sur la coopération des peuples, socialiste.
C’est ce qui fait dire à Romaric Godin dans un article de Médiapart[1] intitulé « Donald Trump dessine les contours d’un nouvel impérialisme états-unien » : « Les États-Unis ne deviennent pas impérialistes avec Trump, mais cet impérialisme change de nature. Il ne laisse plus la place à l’illusion de la souveraineté, il ne s’embarrasse pas de contreparties. Ce que cherche la nouvelle administration, c’est une vassalisation complète où les intérêts économiques des États-Unis seraient sanctuarisés. C’est un impérialisme de prédation.
[…] Ce nouvel impérialisme est la conséquence directe de celle qui le pousse, à Washington, à commencer par les groupes technologiques, en particulier celui d’Elon Musk. Ces groupes sont dans une telle logique de rente que certains auteurs parlent à leur sujet de « techno-féodalisme ». Leur modèle économique est fondé sur la dépendance des utilisateurs à leurs outils. C’est, en quelque sorte, ce type de dépendance que Donald Trump tente de reproduire sur le plan géopolitique : rendre les alliés dépendants des intérêts états-uniens et, pour renforcer cette dépendance, réaliser des « acquisitions » là où c’est nécessaire. » En effet nous sommes loin de l’époque de Lénine et de son ouvrage « L’impérialisme stade suprême du capitalisme » ou de celle où les USA ont dominé la planète après la fin de la deuxième guerre mondiale et il est important pour les marxistes de prendre en compte cette idée essentielle qu’il faut préciser, le changement de nature de l’impérialisme. Il ne s’agit plus de la même chose, le même mot décrit une réalité nouvelle, différente. L’époque de Lénine a cédé la place à un nouveau stade de développement du capitalisme, une transformation aux conséquences décisives du point de vue des perspectives révolutionnaires.
Le retour de Trump à la Maison Blanche est le produit de ce changement de nature et de la crise globale du capitalisme mondial qui lui-même a changé de « nature ». Cela est l’aboutissement d’un long processus de luttes de classe, la lutte des classes capitalistes contre la baisse du taux de profit engagée à la fin des années 70 à travers la mondialisation et la financiarisation de l’économie qui ont entraîné l’effondrement de l’URSS et l’intégration des anciens pays coloniaux, devenus de nouvelles puissances capitalistes, au marché mondial. A travers ce processus, le capitalisme impérialiste a changé de nature, il est devenu le capitalisme financiarisé mondialisé, cadre de l’émergence de nouvelles puissances capitalistes concurrentes des USA et de leurs alliés de l’Otan.
« Le capitalisme des Etats-Unis se heurte aux mêmes problèmes qui ont poussé l’Allemagne en 1914 sur le chemin de la guerre. Le monde est partagé ? Il faut refaire le partage. Pour l’Allemagne, il s’agit d’« organiser » l’Europe. Les Etats-Unis doivent « organiser » le monde. L’histoire est en train de confronter l’humanité à l’éruption volcanique de l’impérialisme américain » écrivait Trotsky en 1934 anticipant le développement historique que nous connaissons aujourd’hui.
Domination mondiale, concurrence, militarisation, guerres par procuration, l’impérialisme américain accélère la crise du capitalisme mondialisé
La deuxième présidence Trump est l’aboutissement de plus de trois décennies de guerre impérialiste initiée après l’effondrement de l’Union soviétique, visant à assurer l’hégémonie économique et militaire des États-Unis. Bush père avait alors proclamé le « Nouvel Ordre Mondial », le XXIème siècle devait être américain.
Les États-Unis ont envahi l’Irak deux fois, divisé la Yougoslavie en minuscules mini-États, envahi et occupé l’Afghanistan, déstabilisé et renversé les gouvernements de la Libye et de la Syrie, provoqué une guerre avec la Russie au sujet de l’Ukraine. Ils sont à présent en train de réorganiser le Moyen-Orient par la guerre et le génocide. Tout au long de cette période, ils ont dissimulé leurs objectifs prédateurs sous le langage des « droits de l’homme » ou des « droits des peuples » ou, comme l’a fait Bush fils, en déclarant la « guerre au terrorisme » après les attentats du 11 septembre 2001. Trump lui, se débarrasse de tout masque progressiste pour justifier les opérations de l’impérialisme américain. Ce masque n’a plus la moindre crédibilité. La guerre économique est pleinement assumée avec ses conséquences, la guerre tout court. Les projets de Trump sur l’annexion du Groenland, de Panama et du Canada, et sur le fait de forcer les alliés européens de l’Amérique à payer pour leur protection, participent d’une lutte mondiale, en particulier contre la Chine. Dans sa conférence de presse du 7 janvier, Trump a clairement indiqué qu’il s’agissait à Panama comme à Nuuk, la capitale du Groenland, de contrer l’influence chinoise. « Il y a des bateaux chinois partout, il y a des bateaux russes partout », a-t-il déclaré à propos du Groenland et de la présence chinoise au Panama.
Cette offensive entend associer les vieilles puissances européennes en les intégrant au plan tant économique que militaire des États Unis. Pour cela, Washington poursuit la politique accentuée par Biden des droits de douane pour faire pression sur l’UE et imposer ses conditions au maintien de droits faibles pour les produits européens. Cela passera sans doute par une offensive des géants technologiques pour rendre les sociétés et les économies européennes hautement dépendantes des technologies américaines et renforcer ainsi leur emprise. Pour mener cette politique, Musk se déploie sans attendre pour s’appuyer sur l’extrême droite, ses menées en Allemagne en sont les premiers pas. Scholz, déjà perdant de ces manœuvres, s’empresse pourtant de se vanter d’avoir « remis la Bundeswehr à niveau » et d’avoir plus que doublé le budget militaire allemand au cours des sept dernières années. Pour les USA, une Allemagne d’extrême-droite est la réponse à l’échec de l’Union européenne, l’interlocuteur futur face à la Russie, appelé à unifier à sa façon l’Europe.
Un seuil est franchi dans la politique des USA pour défendre leur suprématie mondiale dépassée
Les guerres par procuration contre la Russie en Ukraine et celles que mène Israël au Moyen-Orient opposent l’une et l’autre les grandes puissances occidentales à la Chine et la Russie auxquelles sont associés l’Iran et la Corée du Nord. Elles ont inauguré le tournant militariste en cours qui conditionne leur évolution.
Les USA ont besoin d’une Allemagne forte capable de contenir la Russie affaiblie par la guerre en vue d’une paix impérialiste, c’est-à-dire selon la formule de Lénine, une trêve entre deux guerres. Dans ce contexte, l’Ukraine connaît une dangereuse escalade guerrière car les deux camps tentent de se placer en position de force en vue d’éventuelles négociations. Les évolutions de la guerre en Ukraine sont indissociables de celle du Moyen-Orient. L’une et l’autre sont le terrain de négociations armées du rapport de forces comme l’a été et l’est la Syrie y compris après l’effondrement de Bachar al Assad, dictature qui dépendait du soutien militaire de la Russie, qui voulait conserver sa seule position stratégique au Moyen-Orient, et de l’Iran.
Aujourd’hui, les États-Unis et les puissances occidentales n’ont aucune réserve pour accorder en Syrie leur soutien à la coalition islamiste qu’ils considèrent comme une organisation terroriste et qui, elle, se présente comme « modérée » en donnant des gages à Israël, qui occupe les hauteurs du Golan et se prépare à tirer parti de la situation.
L’escalade belliciste de l’État d’Israël, du génocide à Gaza aux attaques de colons en Cisjordanie en passant par la guerre contre le Liban et le conflit avec l’Iran (qui s’étend à la Syrie, à l’Irak et au Yémen), a considérablement renforcé sa position qui se trouve consolidée par les plans de Trump dans lesquels Israël est amené à jouer un rôle croissant.
L’histoire ne se répète pas, un krach majeur se prépare sans autre issue qu’une transformation révolutionnaire socialiste
La nouvelle ère de crises, de guerres et de révolutions, pour reprendre la formule de Lénine, dans laquelle nous sommes entrés, est le produit de la crise globale du capitalisme confronté à ses limites tant économiques, sociales, que géographiques et écologiques. Les profits ne se maintiennent pour éviter le krach, l’effondrement, qu’au prix d’une surexploitation des travailleurs, des peuples et de la nature, une concurrence acharnée entre puissances capitalistes, les guerres, la course à la militarisation. L’emballement des spéculations financières, la dette menacent d’un krach.
Cette évolution n’est pas simplement l’échec des politiques dites néolibérales mais bien le produit de la marche à la faillite du système dans son ensemble, faillite qui menace la première puissance mondiale qui concentre les traits pourrissants, parasitaires d’un capitalisme financiarisé rentier et prédateur, dont Musk est le symbole. Les milliardaires de la high-tech et du numérique, du gaz de l’huile de schiste, de la finance des hedge funds et des crypto-monnaies colonisent les sommets de l’État américain. Leur gouvernement est un cabinet d’oligarques, dans lequel les éléments les plus parasitaires, les représentants du capital financier et des multinationales, les milliardaires donnent le ton. Ils nourrissent le rêve fou et impossible de donner un nouveau souffle à l’impérialisme américain, « America First » par la « Paix par la force », un cauchemar pour l’humanité.
« Les évolutions du capitalisme mondial ont modifié profondément la nature de l’impérialisme états-unien. Ce dernier sera désormais à l’image du trumpisme : un dangereux retour en arrière vers le chaos, la guerre et le colonialisme. » écrit dans l’article cité Romaric Godin. Plutôt que d’un retour en arrière impossible, il s’agit d’une fuite en avant destructrice qui fragilise non seulement la première puissance mondiale mais l’ensemble du système. Il n’y aura pas de nouveau souffle. Le renforcement du capital américain se fera inévitablement au détriment du reste de la planète y compris de ses alliés.
La guerre commerciale menée par les États-Unis non seulement ne réussira pas à réduire le déficit commercial du pays mais elle provoquera une inflation et une diminution des marchés extérieurs. La Chine, cible principale, reste le principal partenaire commercial des USA ainsi que de nombreuses puissances, y compris dans la zone d’influence directe des États-Unis, comme en Amérique latine. Si, pour le moment, l’économie américaine connaît une période d’euphorie avec la hausse généralisée des prix des actifs, les obligations à haut risque et les cryptomonnaies, la surchauffe prépare un futur proche très incertain. Du fait aussi que les USA aspirent les capitaux spéculatifs venant de toute la planète en mal d’investissements productifs.
L’euphorie prépare le krach, l’effondrement de l’économie américaine qui se trouverait alors au regard des nouveaux rapports de force mondiaux dans l’impossibilité de tenir ses positions mondiales. L’avenir ne sera pas la répétition du passé, la marche à la faillite de la principale puissance mondiale entraînant avec elle non seulement ses alliés mais l’ensemble du système, car les USA d’aujourd’hui ne sont pas l’Allemagne d’après 14, une puissance vaincue, mais la puissante dominante.
Il n’y a pas de retour en arrière possible et la fuite en avant du capital prépare le terrain d’une montée révolutionnaire.
Les flammes de l’incendie qui ravagent Los Angeles, une des villes les plus riches et privilégiées du monde, est le symbole de la fragilité de cette Amérique consumée par la folie du capitalisme, le désordre qu’il engendre, son incapacité non seulement à s’opposer à la crise climatique que son fonctionnement absurde nourrit mais à prévenir ses conséquences dramatiques. La propriété privée, la gestion sociale soumise à la rentabilité du capital doivent impérativement céder la place à la planification démocratique de la marche de la société.
Yvan Lemaitre
[1] https://www.mediapart.fr/journal/international/080125/donald-trump-dessine-les-contours-d-un-nouvel-imperialisme-etats-unien



