23 juin 2007
La LCR est confrontée aujourd’hui à une double exigence, celle de s’orienter vers la construction d’un parti des travailleurs en France, tout en essayant de formuler des éléments de réponse aux problèmes que pose la situation prise dans son ensemble, à l’échelle mondiale.
Les problèmes politiques que nous connaissons en France ne sont pas guère différents de ceux que rencontrent nos camarades qui militent au sein de la IV° Internationale. La France n’est pas un isolat. Quant au choix d’une politique résolument internationaliste, il va bien au-delà d’un simple geste de solidarité envers les luttes des exploité-e-s et des opprimé-e-s des autres pays.
Ce choix découle fondamentalement de la situation objective, du système capitaliste lui-même et de son caractère toujours plus mondialisé, ainsi que de la nécessité de remporter des victoires décisives à cette échelle. Il devrait pouvoir déboucher sur l’élaboration d’un projet commun, facteur de cohésion et d’efficacité pour notre intervention dans la lutte de classe.
Le processus actuel de mondialisation a certes creusé un peu plus les inégalités de développement et les inégalités sociales à l’échelle du monde. Mais il a simplifié à sa façon non seulement les rapports de classe, mais également les coordonnées de la situation dans laquelle interviennent la plupart des organisations du mouvement ouvrier.
Bien des problèmes auxquels nous étions confrontés dans la période d’après guerre ne se posent plus dans les mêmes termes. Ainsi la question coloniale, et même dans une certaine mesure la question agraire, n’ont plus un caractère aussi décisif qu’il y a seulement quelques dizaines d’années. Par contre le prolétariat urbain s’est considérablement renforcé, singulièrement dans les grandes métropoles des pays du Tiers Monde. Il est devenu majoritaire dans la plupart des pays, tout en étant confronté à un processus de mise en en concurrence systématique de la force du travail, non seulement entre pays impérialistes et pays dominés, mais à toutes les échelles, y compris dans les pays pauvres.
La mondialisation a également réduit partout les marges de manœuvre dont disposaient les gouvernements pour essayer de trouver, dans la mesure du possible, des possibilités de compromis social. Le populisme comme les formes multiples de clientélisme qui pouvaient se développer dans bien des pays pauvres n’ont pas disparu et conservent inévitablement une certaine attractivité. Mais les possibilités objectives pour ces gouvernements de tromper les masses ne sont plus les mêmes. La conversion de la social-démocratie au social-libéralisme se vérifie partout, de même que la disparition des partis staliniens depuis celle de l’URSS. L’adaptation du Parti des travailleurs -dont l’histoire est pourtant différente- aux exigences du FMI et de la bourgeoisie brésilienne illustre mieux que n’importe quel autre exemple un processus qui plonge ses racines dans les besoins du Capital, quelles que soient les spécificités de chaque pays.
Dans cette nouvelle période, c’est aussi une partie de nos présupposés qui méritent d’être rediscutés. Les tentatives de reconstruire un mouvement ouvrier révolutionnaires en essayant de détacher des pans entiers des partis réformistes ou staliniens ont fait long feu et perdent désormais de leur pertinence au fur et à mesure que ces partis s’adaptent toujours plus étroitement aux impératifs de la mondialisation libérale, tout en perdant leur caractère de classe.
Quant à celles qui consistaient à expérimenter la construction de partis dont l’orientation resterait durablement indéterminée entre réforme et révolution, notamment au Brésil avec le Parti des travailleurs et en Italie avec le Parti de la refondation communiste, elles n’ont guère résisté aux pressions qui vont dans le sens de l’intégration dans le cadre des institutions de la bourgeoisie. La construction d’un parti comme celui de La Gauche (« Die Linke ») en Allemagne ne devrait rien apporter de nouveau, si ce n’est être d’emblée plusieurs crans en-dessous : pas même un parti qui aurait la prétention de refonder un projet communiste comme en Italie, ni même un parti issu d’un puissant mouvement de lutte des travailleurs comme celui de Lula. Mais un parti qui a déjà eu le temps d’expérimenter toutes les formes de trahison gouvernementale avant même d’être porté sur les fonds baptismaux !
La IV° Internationale est donc confrontée un peu partout aux mêmes questions stratégiques, et finalement à la même alternative : recomposition d’une « gauche de gauche », certes antilibérale mais réformiste, arrimée au bout du compte, et c’est inévitable, aux combinaisons parlementaires des partis de gauche de la bourgeoisie, ou affirmation d’un parti des luttes, pour le pouvoir des travailleurs, en toute indépendance de classe.
C’est cette alternative que nous devrions pouvoir éclaircir, afin d’avancer sur nos perspectives de reconstruction d’une Internationale de masse, anticapitaliste et révolutionnaire.
Nous tourner résolument vers la jeunesse et le monde du travail
Les années 1990 ont été marquées de manière contradictoire par l’accélération d’un processus de décomposition du mouvement ouvrier traditionnel, tout en voyant apparaître de nouveaux acteurs de la lutte de classe.
C’est le cas notamment avec le mouvement altermondialiste dont le principal acquis n’est pas seulement de réaffirmer qu’un « autre monde est possible » mais de permettre de nouer concrètement des liens entre militants d’horizons très différents, de pays différents, et d’affirmer ainsi l’existence d’un projet internationaliste vivant, après une longue période d’ignorance mutuelle ou de solidarité abstraite contre l’impérialisme, en soutien aux luttes nationales des pays dominés.
Autre chose est l’affirmation de régimes nationalistes, certes « progressistes » et anti-impérialistes comme ceux de Chavez ou de Morales, mais qui représentent davantage les intérêts bien compris de leur bourgeoisie nationale, plutôt que ceux du prolétariat, même si ces régimes peuvent être un facteur de contradiction supplémentaire pour l’impérialisme. Ces régimes exigent évidemment notre solidarité face aux agressions de l’impérialisme mais exigent tout autant la défense d’une politique de classe indépendante !
Le mouvement altermondialiste est un creuset duquel devraient surgir des éléments de recomposition. Mais par lui-même il ne peut pas être le cadre de refondation d’une nouvelle internationale. Il est pour cela beaucoup trop hétérogène, et surtout trop lié dans son ensemble aux cadres institutionnels de la bourgeoisie. Le dernier Forum social mondial à Nairobi en a été une illustration, certes un peu caricaturale mais néanmoins significative.
Au niveau européen, la construction de convergences sur des bases à la fois antilibérales et anticapitalistes est désormais confrontée à une amorce de clarification. Ce qu’il reste des partis communistes est en train de s’engager dans la construction d’une « Gauche européenne » qui, tout en affichant son ambition de refonder la gauche, reste clairement orientée dans la perspective d’alliance gouvernementale avec la Social-démocratie. Pendant plusieurs années, le Parti de la Refondation communiste en Italie a délibérément maintenu une certaine ambiguïté, en participant notamment aux travaux de la Gauche anticapitaliste européenne. Les choix des uns et des autres sont désormais plus clairs, même si à l’inverse, on ne peut que s’interroger sur le sens politique de la participation du Bloc des gauches (Portugal) au regroupement initié autour de la « Gauche européenne », contradictoire avec les évolutions en cours.
La Gauche anticapitaliste européenne a été une première étape pour aller vers le regroupement des forces anticapitalistes et révolutionnaires. Cette initiative a eu le mérite d’essayer de dépasser les sectarismes habituels entre organisations d’extrême gauche, avec la participation notamment du SWP anglais ou du SSP écossais. Pourtant, bien des partis continuent à manquer à l’appel, par exemple en Angleterre avec le Socialist Party (Militant), ou en France avec Lutte ouvrière. La construction de partis larges, de masse, ne peut pas s’envisager sur la base d’exclusives, d’autant que la période elle-même nous invite à dépasser bien des débats anciens. Il faut donc relancer le processus et nous adresser à l’ensemble des forces anticapitalistes et révolutionnaires.
Mais c’est surtout vers de nouvelles forces qu’il faut nous tourner, des forces nouvelles qui ne s’intègrent pas forcément dans des courants déjà constitués. C’est d’ailleurs une des caractéristiques essentielles de la nouvelle période. Ce sont en particulier des jeunes, issus du monde étudiant ou déjà insérés dans le monde du travail, qui se sont soulevés récemment contre les attaques de leur gouvernement en France ou en Grèce, ou contre la guerre en Grande-Bretagne ou en Italie, qui n’ont pas subi le poids des défaites du passé, pas plus qu’ils ne sont démoralisés par les trahisons des partis de gauche qui n’ont la plupart du temps trahi que les illusions de leurs aînés.
S’adresser à ces jeunes est une gageure, bien différente de celle d’essayer d’influencer des courants déjà organisés. Elle implique sans doute de réfléchir autrement à nos pratiques militantes en nous tournant davantage vers leurs préoccupations quotidiennes. Elle nous oblige en tout cas à repréciser ce que devrait être pour nous un « parti large » : non pas un parti qui irait nécessairement dans le sens d’une dilution de son programme politique, mais un parti radical qui cherche à se lier humainement et politiquement à des milieux larges de la jeunesse et du monde du travail, souvent assez différents des milieux militants plutôt restreints que nous avons l’habitude de côtoyer.
Construire une nouvelle Internationale
La deuxième guerre mondiale et le stalinisme ont marqué une rupture décisive dans l’histoire du mouvement ouvrier avec la destruction presque complète de son courant révolutionnaire, ou sa dénaturation profonde.
La IV° Internationale a d’abord été un drapeau et sans doute un espoir, celui de transmettre au milieu d’un champ de ruines les ferments d’une révolte générale contre l’ordre impérialiste mondial à la fin de la guerre, puis lors de la grande vague de décolonisation. Malgré ses faiblesses et ses divisions, elle a joué un rôle capital jusqu’à nos jours en assurant la transmission d’un programme politique et théorique qui reste pour nous un acquis considérable.
C’est aujourd’hui une nouvelle étape qui nous attend. Il nous faut désormais envisager la reconstruction de partis de masse, en prenant acte de la disparition de l’URSS et des partis staliniens, ainsi que la conversion achevée de la social-démocratie au social-libéralisme. La construction de nouveaux partis réellement implantés dans la jeunesse et dans le monde du travail se mènera de pair avec celle d’une nouvelle Internationale.
Celle-ci passera sans doute par des étapes transitoires, des tentatives de regroupement plus ou moins structurées, peut-être sur une période assez longue même si nous ne pouvons guère anticiper les rythmes, avant de déboucher sur une construction réellement achevée.
De ce point de vue, chacune des expériences passées du mouvement ouvrier est un appui précieux pour anticiper sur ce que pourrait être ce nouvel outil. C’est le cas notamment avec la Ière Internationale, regroupement hétérogène d’organisations et de doctrines diverses, étape fondatrice du mouvement ouvrier qui a permis à la fois d’expérimenter des voies multiples et de commencer à en faire des bilans ; ou la IIème Internationale et son expérience de partis de masse, il est vrai à une époque très particulière de croissance pacifique du capitalisme et de la classe ouvrière sur une longue durée. La tentative de construction par les bolcheviks d’un parti mondial de la révolution prolétarienne avec la IIIème Internationale, adapté à une période de guerre ouverte et permanente entre la classe ouvrière et la bourgeoisie, reste également un acquis précieux du point de vue de l’expérience, même si elle a été particulièrement brève, car c’est bien ce type de confrontation qu’il nous faudra aussi préparer.
Le décalage toujours considérable entre les acquis programmatiques qui sont les nôtres, et les expériences accumulées par le prolétariat reste évidemment pour nous un défi considérable. Nous avons besoin de refaire une série d’expériences, pour passer de la théorie à la pratique, et de la pratique à son condensé sous forme de programme avec de nouvelles générations militantes. Mais cela ne passera pas par la construction d’une nouvelle internationale sur le modèle de la première. Justement parce qu’il y a des acquis et qu’il n’est pas indispensable pour se les approprier de refaire exactement les même erreurs qui ont coûté si cher au mouvement ouvrier au cours de son histoire !
A l’inverse le bilan critique que nous pouvons faire de la IIIème Internationale durant ses premières années, sans parler de la période stalinienne, et de la IVème avec l’expérience de ses différents courants, ne doit pas nous amener à rejeter à priori l’idée même d’un parti mondial centralisé à l’échelle internationale. Ce n’est pas une centralisation excessive en tant que telle qui a conduit à la dégénérescence très rapide de la IIIème internationale, pas plus que le stalinisme est la conséquence mécanique du centralisme du parti bolchevique. La dégénérescence de la IIIème internationale a été un phénomène bien plus complexe qui s’est produit dans le cadre d’un rapport de force dégradé pour la classe ouvrière à l’échelle internationale. Elle a été avant tout le résultat d’une difficulté bien réelle, qui était de construire en même temps que la révolution un nouveau parti, solidement implanté dans chaque pays. C’est une difficulté pour laquelle il n’y avait sans doute pas de solution immédiate, sinon de s’appuyer sur les acquis de la seule révolution victorieuse, celle de Russie, au risque de subir inévitablement ses contradictions du fait de la prise du pouvoir par la bureaucratie.
Quant à la IV° Internationale, elle a été surtout victime de ses propres faiblesses. Une organisation peu influente sur les masses peut difficilement faire émerger une direction expérimentée, disposant d’une réelle légitimité. La prétention dans ces conditions à vouloir discuter de l’intervention de ses sections, sous prétexte de faire comme les bolcheviques, ne pouvaient que produire des catastrophes et des scissions répétées.
La fondation d’une nouvelle Internationale n’est évidemment pas à l’ordre du jour immédiatement. Les enjeux de la période sont sans doute plus modestes. Mais ils sont réels et nous donnent une responsabilité particulière. C’est à la fois une question de méthode et d’opportunité.
Dans l’immédiat, il s’agit pour nous de multiplier les passerelles entre les différents courants révolutionnaires afin de surmonter autant que possible les sectarismes enracinés dans la période antérieure qui sont pour une part non négligeable le produit d’une grande ignorance mutuelle, non des textes que les uns et les autres produisent en abondance mais des pratiques réelles. Le cadre international peut être un atout décisif pour apprendre d’un pays à l’autre, d’une section à l’autre, y compris de courants différents, afin d’élargir notre champ d’expériences, acquérir une vue plus large, plus affinée, plus pratique, sur les problèmes que pose la lutte de classe dans différents pays. Une préoccupation qu’il serait sans doute utile de mettre en œuvre sans attendre, au sein de notre propre courant international, où la connaissance non pas générale, mais très concrète de l’intervention de nos camarades dans un certain nombre de luttes et d’expériences de construction dans les autres pays est encore assez superficielle.
Une avancée réelle dans la construction d’un parti des travailleurs en France nous ouvrirait en même temps des possibilités inédites. Car c’est bien souvent le manque d’expérience et de crédit qui nous a handicapés. Tant il est vrai qu’une seule démonstration de politique pratique est en règle générale bien plus convaincante que les meilleurs argumentaires en faveur des meilleurs programmes !
Au sein du mouvement altermondialiste, cela devrait nous ouvrir d’autres possibilités d’intervention, alors que jusqu’ici nous avons été confrontés à une fausse alternative : soit une intervention très propagandiste, telle que l’a menée en particulier le SWP, soit un alignement sur le mouvement en se contentant de le construire en tant que tel, alors que manifestement il ne suffit pas de miser sur sa dynamique pour que les décantations politiques commencent à se produire. Il nous faut au contraire réintroduire au sein du mouvement altermondialiste la légitimité d’une politique révolutionnaire, et sortir de la fausse alternative dans laquelle il se situe la plupart du temps, dans l’opposition entre mouvement social et politique institutionnelle.
Cela devrait nous permettre également d’avancer de manière significative dans la construction d’un cadre international, démocratique et révolutionnaire, avec d’autres courants anticapitalistes ou d’extrême gauche en particulier ceux issus du mouvement trotskyste. La reconstruction de liens internationaux sera d’autant plus solide qu’il y aura des avancées significatives dans la construction de partis ayant acquis une influence de masse dans quelques pays. Car sans cette expérience pratique, il est douteux qu’émergent un cadre, une direction, un programme, susceptible de réunir des courants différents dans des pays différents. La construction d’un parti, à l’échelle internationale, est certes une question de délimitation et de programme. Mais ce serait une illusion bien doctrinaire de croire qu’elle se fera avant tout d’en haut. Ce sont des expériences multiples, de construction et d’intervention réelle dans la lutte de classe, des échanges multiples entre courants et sections qui donneront une assise réelle à nos débats, et permettront à terme de construire solidement un programme et une direction pour une nouvelle Internationale.



