Publié dans Débat militant, n°62, 1 avril 2005

Galia Trépère

Voilà maintenant plusieurs semaines que notre organisation a mis en discussion un projet de Manifeste pour la LCR et a invité à y participer tous les courants et militants qui se sentent partie prenante d'un projet de transformation de la société.

Une telle initiative, unique en son genre, est non seulement un signe de bonne santé démocratique, mais offre également la possibilité que se tienne un débat de la plus haute importance pour tous ceux qui mènent le combat pour une société socialiste et communiste, débarrassée de l'exploitation. Dans son numéro du printemps 2005, Critique communiste a consacré une large place au débat sur le Manifeste, ouvrant ses colonnes à des militants d'autres courants politiques. Quelles transformations se sont opérées au sein de la société, et par suite dans les consciences, au cours de cette nouvelle phase de développement capitaliste qu'est la mondialisation ? En quoi l'évolution des anciennes forces traditionnelles du mouvement ouvrier, le renouveau des luttes depuis 1995, l'accentuation de l'offensive de la bourgeoisie rendent nécessaire et possible un nouveau parti du monde du travail ? Peut-on changer la société sans remettre en cause ses institutions et ce qui en est le fondement essentiel, la propriété privée capitaliste ? Quel visage peut avoir le nouveau pouvoir des opprimés qui naîtra de la révolution, quelle en sera la vigueur démocratique ?

Toutes ces questions se posent, bien au-delà de notre organisation, à tous les militants qui partagent la volonté d'agir dans le sens des intérêts des opprimés. Débat, discussion et confrontation sont nécessaires, ils participent, en même temps que les luttes, au renouveau du mouvement ouvrier.

Nous reviendrons sur différents aspects de la discussion mais nous voudrions d'abord aborder la question de la " nouvelle force anticapitaliste ", à laquelle est consacré le chapitre 10 de la version du Manifeste éditée dans le bulletin de débat.

Il faut d'abord souligner, en préalable, à quel point, à notre sens, le problème de la construction d'une nouvelle force est légitime et d'actualité, à quel point la nouvelle période dans laquelle nous nous trouvons en fait une question concrète. C'est sur les contours et le programme de cette nouvelle force, parti anticapitaliste ou parti révolutionnaire des travailleurs, que porte pour nous le débat.

Dans sa rédaction actuelle, le chapitre 10 cristallise l'ambiguïté contenue dans l'ensemble du texte. Il conclut avec une certaine cohérence un Manifeste qui se présente davantage comme la définition d'une tendance anticapitaliste au sein d'une alternative à gauche face au social-libéralisme, que comme le programme d'un parti révolutionnaire. Sont en cause essentiellement deux questions, celle de la position de cette " nouvelle force " par rapport à la gauche et celle de la participation à un gouvernement dans le cadre des institutions bourgeoises.

Une force en rupture avec la gauche gouvernementale et la politique du diagnostic partagé

L'abondance des formulations qui tendent, dans le Manifeste, à définir la nouvelle force comme " une gauche dans la gauche ", " l'autre partie de la gauche ", " une gauche 100 % à gauche ", " une vraie gauche "… et l'insistance avec laquelle est affirmée la pertinence du " clivage droite-gauche " efface ce qui devrait être, à notre avis, le clivage essentiel : réforme ou révolution.

La rupture à opérer n'est pas seulement une rupture avec les partis de la gauche, le PS et ses alliés, qui ont été au gouvernement ou s'apprêtent à y retourner mais une rupture avec les choix politiques qui ont conduit ces partis à tous les reniements et capitulations, c'est-à-dire, au mieux pour les plus sincères, les raisonnements réformistes.

Il s'agit, au moment où apparaît clairement aux yeux d'une fraction significative des travailleurs et militants du mouvement ouvrier, la faillite de cette gauche gouvernementale et des directions des grandes confédérations syndicales, d'affirmer une perspective révolutionnaire. Celle-ci apparaît lointaine, nous opposera-t-on, elle est pourtant en lien direct avec les problèmes que se pose le mouvement social après son échec du mouvement de 2003 et sa mobilisation récente : comment, autrement dit, préparer une contre-offensive d'ensemble, regrouper les forces qui y tendent, favoriser l'organisation et le contrôle de leurs luttes par les travailleurs eux-mêmes ? Sur quelle base ? En opposition à la politique du diagnostic partagé de la gauche et des directions syndicales, et au-delà, à la politique d'adaptation qui a conduit ces directions à leur capitulation actuelle.

Une perspective révolutionnaire, concrètement aujourd'hui, c'est la perspective de la construction d'un parti des luttes, un parti qui, tout en ne délaissant aucune bataille politique, y compris les élections, soit avant tout le parti de l'opposition ouvrière la plus résolue à la politique du patronat et de son gouvernement, quel qu'il soit, et fasse des luttes sociales son terrain d'action prioritaire. Un parti dans le cadre démocratique duquel tous ceux qui travaillent d'ores et déjà à la préparation d'un mouvement d'ensemble pourraient unir leurs efforts.

Il ne s'agit pas de disputer au PC, pour peu qu'il reste indépendant du PS, le rôle d'une " bonne gauche ", mais bien d'une force en rupture claire avec cette politique, une force non seulement anticapitaliste mais démocratique et révolutionnaire, en rupture avec le système et ses institutions.

Gouvernement " au service des " travailleurs ou gouvernement " des " travailleurs

Autre question essentielle posée par le chapitre 10, c'est celle de la participation de cette " nouvelle force " à un gouvernement. La question d'un gouvernement des travailleurs, est, à notre sens, parfaitement légitime, mais le Manifeste dans sa rédaction actuelle n'exclut pas une participation à un gouvernement dans le cadre des institutions bourgeoises. Les formulations " débouché anticapitaliste ", " gouvernement au service des travailleurs ", sont précisées par la définition du programme du gouvernement auquel la LCR pourrait participer (réforme fiscale égalitaire, fin des institutions de la 5ème république, incursions dans la propriété privée, sortie de l'Otan, aller " vers une appropriation sociale ").

Toute l'expérience passée du mouvement ouvrier, mais aussi l'expérience récente du Parti des Travailleurs au Brésil, montrent qu'aucun programme, fût-il anticapitaliste et même plus radical que celui avancé dans le Manifeste, ne constitue une garantie de " fidélité aux intérêts des travailleurs ".

Le seul gouvernement auquel pourrait participer un parti révolutionnaire, à notre sens, ce n'est pas un gouvernement " au service des travailleurs ", débouché politique aux luttes sociales mais un gouvernement des travailleurs et de leurs organisations, issu d'une mobilisation sociale débouchant sur le contrôle de l'économie par les travailleurs et la population et l'émergence d'organes de pouvoir des travailleurs eux-mêmes.

Un parti des luttes aujourd'hui, de la lutte pour le pouvoir des travailleurs demain

Ces deux questions renvoient à une série de problèmes qui traversent tout le Manifeste. C'est sur le mouvement altermondialiste que le Manifeste, dans sa rédaction actuelle, met l'accent sans indiquer quelle politique les révolutionnaires doivent y défendre. La place centrale de la classe des salariés, en tant que moteur de la transformation sociale, devrait être affirmée avec beaucoup plus de force. Il s'agit d'affirmer la continuité du combat de la classe ouvrière et du combat révolutionnaire, d'en formuler les acquis théoriques que le mouvement trotskyste a permis de préserver, de redonner vie aux idées du marxisme révolutionnaire.

Un de ces acquis théoriques est la nécessité d'une rupture révolutionnaire, du renversement de l'Etat bourgeois, et du combat pour la disparition des classes et, par suite de l'extinction de l'Etat. Si la formule de la dictature du prolétariat n'est pas forcément la meilleure aujourd'hui, trop souvent assimilée à la dictature sur le prolétariat qu'a été le stalinisme, le contenu en est pleinement d'actualité, alors que s'affirme toujours plus clairement la dictature du marché. La prise du pouvoir par les travailleurs veut dire renversement du pouvoir de l'Etat et construction d'un nouveau pouvoir sous le contrôle de la population, dissolution de l'armée permanente, de la police et de la justice, participation de toute la population aux tâches de maintien et de défense du nouvel ordre social.

Unir autour d'un plan d'urgence sociale et démocratique

Pour assurer le rôle qui est le sien, être le levier des transformations sociales, leur instrument, un pouvoir des travailleurs devra prendre un certain nombre de mesures autoritaires, les seules à même d'assurer une démocratie véritable, l'expropriation des trusts et la nationalisation sous contrôle de la population, dans un organisme unique, de toutes les institutions et sociétés financières et bancaires, la dissolution de la Bourse.

Ces mesures devraient être en filigrane de la définition d'un plan d'urgence sociale et démocratique conçu comme un programme de revendications transitoires partant des besoins immédiats et fondamentaux des travailleurs et de la population et débouchant sur la lutte pour le pouvoir des travailleurs. Il ne s'agit pas seulement des revendications elles-mêmes, revendications remettant en cause la propriété privée, mais du contrôle des travailleurs sur l'économie, leur mobilisation et leur organisation pour assurer un tel contrôle, la perspective de la lutte pour le pouvoir, d'un gouvernement des travailleurs et de leurs organisations, issu de ces mobilisations et appuyé sur un large réseau d'assemblées de travailleurs exerçant directement le pouvoir.

Cette conception qui sépare d'un côté les luttes sociales, de l'autre le débouché politique est celle qui caractérise le raisonnement réformiste. Le problème aujourd'hui, pour le mouvement ouvrier, est d'intervenir sur le terrain politique, en exerçant sa pression, en faisant prévaloir ses revendications, en se fixant comme objectif d'en obtenir la satisfaction, quel que soit le gouvernement en place.

C'est autour d'un tel plan d'urgence sociale et démocratique que peut s'affirmer le projet de construction d'un nouveau parti, parti des luttes des travailleurs, aujourd'hui, et demain parti de la lutte pour le pouvoir des travailleurs.

Galia Trépère

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