Publié dans Débat militant, n°61, 18 mars 2005
Yvan Lemaitre
La question de l'Europe et du référendum met les démagogues du petit monde parlementaire dans des postures pour le moins instables dont les dramatisations grandiloquentes soulignent le ridicule.
N'a-t-on pas vu ces derniers jours, la droite courir au secours de Hollande et du PS devant les vérités rappelées par Emmanuelli. Certes, on peut s'étonner de voir le député des Landes agresser ainsi son propre parti en répondant à son ami et partisan du non comme lui, Alain Vidalies, qui lui reprochait d'avoir " franchi une ligne infranchissable " en passant outre au vote majoritaire : " Il n'y a pas de ligne infranchissable (...) Il y a eu une majorité socialiste pour envoyer le contingent en Algérie, ce n'est pas pour autant que cela a été une bonne chose. Il y a eu une majorité pour voter les pleins pouvoirs à Laval, ceux qui ont résisté sont passés à la postérité. Ceux qui ont approuvé ont été couverts d'opprobre. La ligne infranchissable dépend des moments et des causes ". Le propos était ferme, mais, si l'on remplace Laval par le maréchal Pétain, les faits sont indiscutables.
L'indignation que suscitent ces propos ne mériterait guère que l'on s'y attarde si ce n'est que le psychodrame qui agite aujourd'hui l'ex-gauche plurielle est révélateur de son cynisme.
Les boules de neige de Guéret destinées au premier secrétaire du Parti socialiste ont attisé les rivalités au sein du PS. Fabius, tout en regrettant certes l'incident, a parlé à propos de Hollande du " mélange des rôles avec Chirac ". L'ancien partisan du vote Chirac essaie aujourd'hui de se refaire une image opposée à la cohabitation. Henri Weber d'insister : " la confusion, le gommage du clivage droite gauche est réel ". C'est indiscutable. Comme le dit Cohn Bendit avec son élégance habituelle : " le oui n'a pas d'odeur "… Et la politique de la droite et de la gauche sert, quant au fond, les mêmes intérêts. Eux-mêmes le disent ! Ce n'est pas très nouveau d'ailleurs. En 92, Fabius comme Emmanuelli défendaient le " oui " à Maastricht.
Puis, effet boule de neige oblige… s'est ouvert un débat sur les menaces de " schisme ", selon Julien Dray, au sein de la gauche. Hollande et ses proches se sont inquiété des divisions fratricides, brandissant on ne sait trop quelles menaces contre ceux qui feraient " tréteaux communs avec des formations qui jettent des boules de neige ".
Tous se sont empressés de rassurer le premier secrétaire, bien convaincus que la gauche du non et la gauche du oui n'auront guère de mal à se rabibocher demain pour aller au pouvoir. Fabius parle de " notre ambition d'une Europe puissante et solidaire […] l'oubliée de l'Europe présente, qui risque de dériver de plus en plus vers un grand marché ouvert à tous les vents et politiquement dilué ". Strauss Kahn pourrait signer. Quant à Pierre Moscovici, partisan du oui, il précise : " c'est surtout sur l'Europe sociale que le PS doit insister ".
On le voit, au sein du PS, le fossé du oui et du non n'est, quant au fond, pas bien grand.
Marie-Georges Buffet précise dans une interview donnée au Monde, qu'il n'y a là qu'une de " nos différences " autour desquelles s'organise le débat sur l'alternance ou l'alternative entre partis de gouvernement " pour créer un rassemblement majoritaire à gauche ". Et c'est bien parce que nous nous retrouvons au coude à coude dans les luttes comme dans la campagne pour le Non avec les militants du PC que nous nous devons de leur dire ce que nous pensons, en toute démocratie. Tirer les leçons des échecs passés, c'est rompre avec la politique qui en est responsable.
La polémique sur la directive Bolkestein a fourni de nouveaux épisodes à la comédie que les partis institutionnels jouent pour essayer de se gagner les sympathies de futurs électeurs de… 2007. Le chef des partisans du oui s'indigne - " inacceptable " - pour ne pas laisser le terrain à ses opposants du oui comme du non. Les uns comme les autres sont de fieffés hypocrites puisque cette circulaire, certes scandaleuse, avait été adoptée avec l'aval tant de la droite que de la gauche. Elle s'inscrit dans le cadre de la politique que droite et gauche ont menée ensemble ou séparément pour étendre la concurrence aux services publics.
Comme le note avec toute la pertinence dont il est capable Emmanuelli, il est " difficile de s'opposer à cette directive en disant oui à la constitution ". Ce fin observateur a dû sûrement aussi remarquer qu'il était tout aussi difficile de s'opposer à cette directive après avoir dit oui à Lisbonne…
Ceci dit, tant mieux que tous s'accordent à dénoncer leur propre politique même si ce n'est que le temps d'un référendum !
Les travailleurs les mettront tous d'accord en votant non, sans être dupes, pour dire non à la politique des gouvernements de droite ou de gauche qui ont construit l'Europe de la finance.
Ce sera aussi une façon d'affirmer leur indépendance à l'égard de ceux qui, au sein même des syndicats ouvriers, ce font les relais de la politique de la classe capitaliste à l'image de François Chérèque, actif défenseur du " oui ". " On aura des outils, a-t-il dit, pour pouvoir défendre l'Europe sociale, pour défendre notre modèle, pour pouvoir négocier, faire avancer les choses ". Pour rajouter : " ce qui est libéral en Europe, ce n'est pas le traité, ce sont les politiques ". La simple question de savoir si le traité ne serait pas la conséquence des politiques ne semble pas lui être venue à l'esprit !
Le référendum sera l'occasion pour les travailleurs de montrer leur rupture avec tous les tenants de l'Europe capitaliste. Il vient en complément des mobilisations offrir l'occasion de dire non à toutes les politiques libérales, quel que soit le gouvernement et quelles que soient les contorsions des uns ou des autres pour se refaire une image crédible.
Il y a quelques raisons de penser qu'il n'est pas impossible qu'avec le référendum Chirac ait fait un nouveau coup du genre de la dissolution de 1997. Pour avoir voulu garder la main, reconstruire l'unité de la droite et de la gauche derrière lui, il pourrait bien avoir un 5 mai à l'envers.
Là est, en tout cas, l'intérêt des classes populaires.
Certes, le Non au référendum ne permettra pas d'enrayer la politique dictée par le patronat et les financiers au gouvernement, à l'Etat. Le rapport de forces se construit dans les mobilisations et le bulletin de vote ne saurait les remplacer. Il peut cependant affaiblir l'adversaire, permettre de lui porter un coup sur le plan politique. Les mobilisations se nourrissent de politique et nourrissent la politique.
Le baron Seillière accusait le gouvernement de laxisme par peur de perdre le référendum. Il est vrai que Raffarin en faisant quelques petits gestes en direction des salariés entend non seulement tenter de désamorcer la montée des luttes mais aussi la montée du Non qui l'accompagne.
Il cherche à calmer le mécontentement qui ne dédaigne aucun terrain pour s'exprimer.
Une victoire du Non accentuerait la crise politique latente, elle affaiblirait non seulement le gouvernement mais la gauche libérale. Elle serait l'expression d'une rupture croissante de l'opinion populaire avec le social-libéralisme qui est le principal facteur de stabilité du pays, en particulier depuis le vote Chirac.
Les mobilisations de ces dernières semaines, résurgence du printemps 2003, expriment cet affranchissement et contribuent à le renforcer. C'est ce qui explique aussi les progrès du Non dont la victoire serait un accélérateur des évolutions en cours. A condition du moins que l'extrême-gauche ne se laisse pas étouffer par le Non de la gauche sociale-libérale, la gauche de gouvernement, ou ne reste pas dans un attentisme prudent voire un abstentionnisme passif.
Dans les urnes, tous les Non se ressembleront mais ce que nous dirons dans la campagne est essentiel pour préparer la suite. C'est pourquoi nous ne menons pas campagne simplement pour que le Non gagne, laissant croire que tous les Non se ressemblent. Nous menons campagne pour aider au mûrissement des consciences au sein du monde du travail, prendre argument de la crise qui divise la gauche pour révéler ambiguïtés et duplicité des uns et des autres, pour armer les travailleurs afin d'aider au regroupement de tous ceux qui savent qu'ils ne pourront compter que sur leurs propres forces pour imposer la satisfaction de leurs revendications. Et cela, quel que soit le gouvernement en place.
Faire campagne pour le Non, voter Non, c'est rejeter la droite, désavouer la gauche libérale.
C'est soutenir et encourager les luttes pour affirmer la perspective d'une Europe des travailleurs et des peuples.
Yvan Lemaitre



