Publié dans Débat militant, n°50, 20 juillet 2004
Yvan Lemaitre
Au lendemain de son échec électoral, l'extrême-gauche semble groggy, sans politique. Certes, l'heure est au bilan, au débat, mais tourner le dos à ce que l'on vient de faire, c'est conclure le débat avant de l'avoir mené. Prisonnière de ses relations passées, elle recommence son éternel jeu de rôles. La direction de LO comme celle de la Ligue semblent vouloir refermer ce qui n'aurait été qu'une parenthèse comme si chacune des organisations avaient le sentiment d'avoir été infidèle à elle-même, prise en flagrant délit d'adultère vis à vis de ses propres principes et prétentions. Et pourtant ces six mois de vie commune, certes pour l'essentiel platonique à part quelque rare et brefs moments d'union, laisse chacune des organisations comme seule sans vouloir s'avouer que l'autre lui manque. Vieux couple habitué aux séparation-retrouvaille, elles se tournent d'autant plus brutalement le dos…
LO reprend ses allures de vieux garçon à principes pendant que la Ligue rêve de quelques nouvelles aventures sans lendemain mais chacun se raccroche sans se le dire à l'idée rassurante que l'autre sera toujours là, que comme l'écrit Kaldy, " les occasions de se retrouver ne manqueront pas "… et que peut-être cette union pourrait, un jour peut-être… ne pas être condamné à la stérilité et à l'échec. Pourquoi pas un nouveau printemps fécond… Mais la fierté caparaçonnée du vieux couple rodé aux scènes de ménages et aux séparations étouffe tout autre sentiment, Non décidément LO, trop guindée, n'est pas le parti qu'il nous faut, non décidément la Ligue est fantasque et volage, ce n'est pas le parti sérieux qu'il nous faut… Et il se pourrait bien que cette rupture aille au-delà de ce que chacun peut souhaiter, que les bouleversements en cours entraînent nos deux protagonistes dans des situations qu'ils n'ont ni imaginées ni souhaitées. Le risque est de voir LO s'enfermer dans un moralisme stérile et la Ligue aller plus loin qu'elle ne le souhaite elle-même dans des aventures dont elle n'aurait aucune maîtrise…
Enfermé dans ce jeu de rôle, chacune des deux organisations ne voit pas le temps passer et le monde éternellement jeune se détourner de ce couple ennuyeux et vieilli qui devient l'objet des railleries… Leurs amis commencent à se lasser de ce vaudeville un peu ridicule, assaillis par des difficultés sérieuses ils se lassent de leur attitude désinvolte et superficielle… Ils se choquent du mépris qu'ils ont pour eux qui leur ont fait confiance, ont continué à leur donner leur voix, voire leur dévouement alors qu'eux ne songeaient qu'à leur propre susceptibilité.
Les travailleurs confrontés aux difficultés de condition de vie et de travail qui se dégradent, cherchent de vrais amis, solides, fidèles. Ils se regroupent, certes encore peu nombreux, mais ils résistent, serrent les poings, se battent. Les jeunes songent à l'avenir, inquiets, révoltés devant l'arrogance d'un monde qui les rejette et la dureté des rapports humains. Eux aussi, cherchent des camarades à qui donner leur confiance, des idées qui donneraient son humanité à leur vie et le vieux couple les laisse souvent indifférents, ils le conjuguent au passé même si c'est avec un regard sympathique…
Les travailleurs comme les jeunes cherchent un mouvement qui leur parle d'eux, de leur avenir au lieu de ces organisations gauchistes divisées qui ne pensent qu'à elle-même, un mouvement en prise sur le monde moderne qui ne se contente ni de dénoncer ni de condamner mais qui ouvre la perspective de transformer ce monde d'inégalités, d'injustice et de violence…
Ils aimeraient que nous allions de l'avant, que nous prenions des initiatives au lieu d'avancer à reculons, de nous unir pour répéter que nous ne le faisons que pour les élections alors qu'ils seraient en droit d'attendre de nous que nous mettions au premier rang de nos préoccupations l'unité pour la lutte, les résistances.
Ils aimeraient nous sentir avec eux, côtes à côtes, serrant les coudes autour des axes politiques que nous avons défendus durant la campagne électorale, aujourd'hui pour les défendre ensemble au moment où, derrière le succès électoral du social-libéralisme, une vaste offensive sur les conditions de travail s'engage à partir du débat sur les 35 heures.
Les travailleurs et les jeunes ne comprendraient pas que LO quelles que soient ses critiques de la Ligue n'ait pas une politique à son égard, ils ne comprendraient pas non plus que la Ligue se détourne de LO pour aller flirter avec des courants ou des militants qui nous ont toujours combattu et qui, au gouvernement, ont défendu une politique anti-ouvrière ou l'ont soutenue.
Certes, chacun pourra prendre argument de ce que ces critiques ne s'expriment pas ouvertement. Si elles avaient la force de s'exprimer autrement qu'en négatif, elles obligeraient les directions à prendre leurs responsabilités. Malheureusement, les maturations politiques n'en son pas là.
Et, plus ou moins confusément, tous ceux qui ont participé à un titre ou à un autre à la campagne électorale partagent ce point de vue même si la routine, le conformisme d'organisation exercent une pression forte dans le sens du sectarisme inhérent à toute l'histoire du gauchisme. C'est une culture aujourd'hui par trop commune aux deux organisations. L'émergence d'un courant révolutionnaire exige de s'en dégager pour faire vivre une réelle démocratie, directe, dynamique, vivante, efficace, cimentée par la solidarité dans la lutte, la conscience de participer au même combat.
Oui, il nous faut construire une extrême-gauche politique, moins sectaire ou moins suiviste, capable de formuler et d'exprimer réellement une politique pour les travailleurs et la jeunesse, de l'exprimer et de la mettre en œuvre.
Nous regrouper pour construire une force nouvelle indépendante du social-libéralisme, en rupture avec lui comme avec ses satellites. Nous ne voulons pas rééquilibrer le rapport de force à la gauche du PS, notre politique est en rupture avec la sienne comme avec ses satellites réformistes.
Nous sommes prêts à faire un front unique pour les luttes avec les différents courants réformistes indépendant du social-libéralisme, nous militons pour ce front unique, mais nous ne confondons pas ce front unique avec une politique d'unité des révolutionnaires.
Il serait dommage que dupes de leurs propres illusions électorales et en corollaire de leurs déceptions les révolutionnaires ne voient pas ce qui est en train de se passer dans un large milieu militant, dans ou autour de l'extrême-gauche, parmi tous ceux qui ont regardé notre campagne avec sympathie et ont compris que là était l'issue, la réponse : l'unité, le regroupement.
Ce processus au cœur du mouvement social est irréversible.
Nous entrons dans un moment de choix, de clarification politique, de bifurcation. L'extrême-gauche est devant une crise de renouvellement des idées, des comportements, des réflexes politiques.
Ce renouvellement est en cours, la campagne LCR-LO y a participé, elle a contribué à mettre en route un processus irréversible qui va s'amplifier, que nous voulons amplifier, que la pression politique et économique des mois à venir va accélérer.
Pour résister, il faut nous unir, regrouper les forces.
Oui, la remontée des luttes engagée depuis novembre-décembre 95 et qui s'est exprimé dans les progrès de l'extrême-gauche est aujourd'hui confrontée par ses échecs à un choix politique : ou abdiquer devant le social-libéralisme et ses alliés réformistes ou construire une nouvelle force politique de lutte de classe à partir de la politique d'unité des révolutionnaires.
Une révolte, une colère, une volonté d'agir s'accumulent en profondeur, elles cherchent une expression politique.
L'unité à la base comme au sommet se fera autour des tâches pratiques d'intervention dans les luttes ou de solidarité, cela se fera autour d'une démarche commune de rupture face à la gauche gouvernementale. Elle se fera aussi à travers un débat pour définir les bases programmatiques du parti que nous voulons.
Créer les conditions pratiques, militantes, organisationnelle et programmatiques de l'unité est notre tâche.
Il est possible d'influencer le débat qui s'ouvre, à condition que chacun s'en empare, en fasse son affaire pour peser sur les évolutions au sein même de l'extrême-gauche.
Il n'y aura pas de parti nouveau sans un profond mouvement de regroupement, de renouvellement par en bas, sans une volonté militante nouvelle pour bousculer les routines et les renoncements. La jeunesse dans cette tâche a un rôle de premier plan à jouer.
Yvan Lemaitre



