Publié dans Débat militant, n°34, 22 juillet 2003

Yvan Lemaitre

La presse s’en est fait l’écho, Lutte ouvrière et la Ligue communiste révolutionnaire engagent une discussion sur la possibilité d’un accord entre les deux organisations pour les élections européennes et régionales de 2004. C’est une bonne chose et l’on s’étonne de devoir le noter tant il nous apparaît que la recherche de l’unité entre révolutionnaires devrait être un souci constant.

Lutte ouvrière écrit : « il serait tout à fait possible et utile de trouver un accord pour transformer ces campagnes électorales en une lutte sur le terrain des revendications essentielles et vitales du monde du travail. » Très bien, mais pourquoi la direction de LO a-t-elle dédaigné les propositions de notre organisation formulées dans les mois qui ont précédé le mouvement de mai-juin ? Pourquoi aussi les élections municipales ou plus récemment l’élection présidentielle n’auraient-elles pu fournir l’occasion d’une telle lutte politique autour des exigences du monde du travail ?

La direction de Lutte ouvrière mesure à quel point son attitude sectaire se retourne contre elle-même, la prive de perspective, censure son propre dynamisme.

Elle cherche à reprendre l’initiative et pour cela s’engage dans une discussion publique avec notre organisation. Tant mieux. Les effets du mouvement s’imposent à elle. Le besoin d’unité, de démocratie dont il a été porteur exerce leur pression. En prenant l’initiative, en se faisant les militants de l’extension de la grève, de sa généralisation, des milliers de salariés, militants du mouvement, ont bousculé les routines comme continuent de le faire les intermittents du spectacle. Ils ont obligé les organisations à raisonner en fonction d’un mouvement dont, pour une large part, les salariés en particuliers dans l’Education nationale, avaient l’initiative.

Du 21 avril au mouvement de mai-juin, une même rupture s’affirme avec les vieux partis de la gauche gouvernementale et les appareils syndicaux. Une nouvelle conscience de classe se forge au travers même de la lutte, un nouveau militantisme prend confiance en lui, à son rythme, il entend être partie prenante du débat.

Bon nombre des trois millions d’électeurs de l’extrême-gauche se sont retrouvés au cœur de la lutte, souvent son aile marchante. Ils ne comprendraient pas que les révolutionnaires ne sachent pas s’unir, instaurer entre eux des rapports démocratiques, faire vivre entre eux les rapports de solidarité, de camaraderie, de fraternité qu’ils ont connus dans la lutte.

Que les révolutionnaires s’unissent pour se faire les porte-parole des exigences du monde du travail dans les batailles électorales à venir est indispensable.

Nous espérons que cette unité saura ouvrir une perspective au-delà des échéances électorales elles-mêmes. Nous militerons dans ce sens. Sous la pression des transformations qui se sont opérées tant sur le plan social que politique nos deux organisations ont elles-mêmes évoluées. Chacun prend en compte ces évolutions, cherche des réponses, formule une politique et, paradoxalement, nos organisations sont, dans les faits, bien plus proches que certains militants peuvent le croire.

La logique du sectarisme qui, en conséquence de son incapacité à formuler une politique pour l’ensemble du mouvement, érige chaque divergence en justification d’existences séparées voire en acte d’accusation de « trahison », déforme les regards.

Les observateurs du mouvement ont tous relevé la présence et l’influence de l’extrême-gauche sans que les divergences tactiques, bien réelles cependant, les empêchent de regrouper dans le même parti l’extrême-gauche, « les jusqu’au-boutistes ».

A la logique sectaire, il faut opposer une démarche unitaire qui définit les convergences tout en prenant en compte les divergences. Inévitablement, le fait que nous soyons confrontés à une nouvelle période nous conduit à rediscuter de ces divergences avec un regard nouveau, tourné vers l’avenir. Justifient-elles une existence séparée ? Ne pourraient-elles pas s’exprimer dans un cadre organisationnel commun, démocratique ? Le fait que nous nous revendiquions du marxisme, du même programme de transformation révolutionnaire de la société ne justifie-t-il pas que nous nous organisions dans le même parti ? N’est-il pas de l’intérêt des luttes que nous coordonnions nos forces ? Quelles sont nos responsabilités communes à l’égard du mouvement, des luttes ?

Certes, aucune de ces questions n’a de réponses toutes faites, mais le simple fait de les poser, d’en discuter sans apriori serait un progrès.

Personne, ni à LO ni à la Ligue, ne considère qu’un nouveau parti représentant les intérêts du monde du travail ne pourra naître du simple développement linéaire de l’une ou l’autre organisation.

Depuis 1995, nous participons à une lente et profonde maturation au sein même du mouvement ouvrier. Des ruptures s’opèrent à travers le combat politique et social, les travailleurs font leur expérience, une nouvelle génération de militants apprend, s’éduque à travers ses propres combats, par elle-même. Elle fait l’expérience des directions syndicales, des partis, de l’extrême-gauche elle-même. De nouvelles relations se tissent comme dans les interpros ou les collectifs du mouvement. Les militants de LO comme de la Ligue élargissent leurs propres expériences, sont confrontés à de nouveaux problèmes qui nécessitent discussions, échanges.

Un brassage des idées commence à se faire à travers la lutte, de façon pratique, militante, de nouveaux liens se construisent.

Un accord LO-LCR ne serait-ce qu’électoral serait en lui-même un pas en avant important, un encouragement aux discussions, aux confrontations, aux échanges. Ce serait un début de réponse à la demande de bien des militants indépendamment même des résultats que nous pouvons ou non en escompter.

Mais ceux qui regardent vers l’extrême-gauche ne pourront nous rejoindre que s’ils retrouvent parmi nous le climat libre, fraternel, démocratique, du mouvement, si nos organisations sont un instrument pour leur propre lutte politique, un cadre d’organisation utile pour eux-mêmes.

Construire de telles relations supposent une rupture avec tous les projets confus de recomposition à gauche de la gauche, les regroupements de personnalités ou autre appel pour une nouvelle gauche qui ne peuvent qu’être des freins à un regroupement autour d’une politique de classe pour un parti des luttes, un parti de la grève pour reprendre l’expression d’Olivier Besancenot.

Un accord LCR-LO aurait d’autant plus d’importance que l’année qui vient sera un aboutissement, une sorte de dénouement, dans les évolutions entamées en 95. Les maturations accomplies en particulier les mois passés chercheront à se cristalliser, à prendre une forme organisée, celle d’un nouveau parti.

Ce nouveau parti ne saurait résulter de la simple addition des forces de nos deux organisations mais bien de leur dépassement. Notre propos n’est pas d’essayer de décrire comment cela pourrait se faire. Il n’y a pas de voix tracée par avance. Un simple accord électoral ne saurait à lui seul créer une telle dynamique mais il peut y contribuer ne serait-ce qu’en contribuant à dépasser les préventions des uns et des autres.

Nous savons bien qu’il ne suffit pas de vanter l’unité pour qu’elle se réalise, faut-il que chacun perçoive et comprenne l’unité comme un progrès qui renforce l’ensemble du mouvement, utile à chacun.

Se battre pour unir et regrouper la gauche ouvrière et populaire c’est militer pour faire vivre les acquis du mouvement, la conquête d’un espace démocratique, la parole libre, l’imagination et les initiatives comme moteur indispensable de la lutte au détriment de tous les comportements identitaires hérités de nos divisions passées. Loin de nous l’idée d’ignorer les divergences, elles sont importantes, la lutte en fera naître de nouvelles. La question est surtout de discuter des convergences qui nous unissent sur l’essentiel comme chacun a pu le vérifier dans le mouvement et qui font des divergences les conséquences même du combat qui nous unit.

Avoir des divergences, des désaccords est le propre même du débat politique, de la vie démocratique, il ne s’agit pas nécessairement de les surmonter mais de les gérer ensemble au coude à coude, dans la lutte.

Depuis le 21 avril, les manifestations contre l’extrême-droite, la lutte contre la guerre, le mouvement pour les retraites ont affirmé trois revendications indissociables, la démocratie, la paix, les droits sociaux qui se rejoignent dans un même projet de transformation révolutionnaire de la société pour en finir avec la propriété privée capitaliste.

Ces aspirations et les mouvements qui les ont portées peuvent converger en une force nouvelle, révolutionnaire, un parti des travailleurs.

C’est l’enjeu de l’année à venir.

Yvan Lemaitre

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