Publié dans Voix des travailleurs, n°133, 8 juin 2000, Dossier " XIVème congrès de la LCR "

C’est donc à l’unanimité (moins quatre abstentions) que le congrès de la LCR a décidé " l’intégration-fusion de Vdt dans la LCR ", unanimité réciproque qui s’est exprimée par de chaleureux et fraternels applaudissements.

Il est difficile d’imaginer la portée et les conséquences de cette décision, mais nous sommes convaincus qu’elles seront importantes. Elle affirme une santé démocratique et révolutionnaire riche de dynamisme et de rayonnement.

Nous sommes d’autant plus heureux de cette décision qu’elle intervient au moment où 94 % des délégués du Congrès ont adopté une résolution sur les élections municipales qui " s’adresse à LO, et lui réitère ses propositions pour qu’elle s’engage dans la recherche d’un accord équilibré permettant aux deux organisations de mener campagne sans qu’aucune d’entre elles renonce à sa propre politique ". Il est, à nos yeux, tout à fait positif que les camarades de la Ligue n’aient pas cédé à la petite provocation que constitue la dernière lettre de LO, véritable mise en demeure, pour garder le cap " des listes communes aux municipales s’inscrivant dans la continuité de la campagne commune des élections européennes ".

Quelle que soit l’opinion des différentes tendances sur l’idée du pôle des révolutionnaires et l’axe LO-LCR, le sens des responsabilités, le besoin d’unité l’ont emporté sur le " parlementarisme " des tendances pour affirmer la nécessité de ne pas se laisser aller à entériner une rupture et chercher à créer les conditions d’un accord honnête tout en faisant respecter la personnalité de la LCR.

Nous préférerions, pour notre part, que cette personnalité se dise 100 % dans le camp des travailleurs plutôt que " 100 % à gauche ", mais nous sommes en plein accord avec cette démarche unitaire soucieuse du respect des politiques de chacun.

Les thèses de la LCR ont été adoptées par 74 % des voix. A nos yeux, ces thèses souffrent du fait qu’elles ne définissent pas un projet nouveau tenant compte du tournant politique et social qui s’est opéré ces dernières années même si elles vont dans ce sens. Elles s’arrêtent au milieu du gué. Elles restent, en particulier, prisonnières de vieilles formules sur l’appréciation des partis de la gauche plurielle, continuant d’opposer le camp bourgeois au camp de la gauche, en sous-estimant leur évolution et transformation qu’accélère leur participation au gouvernement pour gérer l’économie de marché à l’heure du triomphe du libéralisme.

Cela a pour conséquence une politique trop suiviste vis-à-vis de ces appareils qui s’exprime par exemple dans le mot d’ordre de " battre la droite " pour le deuxième tour des élections municipales. Bien des militants craignent de renoncer à cette formule " identitaire ". Elle n’était pas juste dans le passé, elle devient fausse aujourd’hui.

La Ligue à la croisée des chemins, c’est aussi ce que montre la non-discussion sur le changement de nom. Celui-ci est renvoyé à un contexte plus propice, une commission sera chargée d’organiser le débat sur cette question. Il apparaît que la discussion engagée lors du congrès précédent de la Ligue change de contenu. Les pressions dans le sens d’une adaptation passive cèdent du terrain devant une volonté militante nouvelle. Cela signifie une nouvelle discussion qui intègre la question du changement de nom dans une discussion générale pour définir un projet politique révolutionnaire nouveau.

L’avancée mais aussi les limites de ce congrès résultent du fait qu’il se situe à une date charnière, à l’issue d’un tournant politique et social. La continuité et les ruptures nécessaires s’interpénètrent, l’avenir a du mal à se dégager du passé. Mais il s’affirme, prend le dessus et l’emporte.

Notre exclusion de Lutte ouvrière s’inscrit dans ce tournant, et aujourd’hui notre fusion-intégration dans la LCR y prend tout son sens.

Nous avons été exclus de Lutte ouvrière deux ans après les élections présidentielles de 95 parce que nous voulions donner " un contenu concret, dynamique et vivant " à l’appel d’Arlette Laguiller à construire un nouveau parti des travailleurs.

Nous avons été contraints pendant trois ans d’exister en tant que tendance indépendante, mis en contradiction par rapport à nos propres objectifs. Durant cette période, nous avons toujours agi en nous considérant comme une tendance de ce parti d’extrême-gauche. Aujourd’hui, nous nous situons dans la même perspective.

Nous publions les thèses qui définissent notre orientation par rapport aux camarades de la LCR. Il ne s’agissait pas pour nous de nous insérer dans les débats entre les différentes tendances de la Ligue, débat qui, de par son histoire propre, ne pouvait être le nôtre, mais de définir nos propres orientations dans le cadre global du débat pour donner les instruments nécessaires à l’ensemble des camarades de la LCR pour avoir leur appréciation du processus en cours.

Nous entendons maintenant prendre toute notre place, toute notre part de travail, dans les tâches pour construire la nouvelle organisation qui sort de ce congrès en particulier dans les entreprises et les bureaux, parmi la jeunesse. Nous le faisons sans esprit fractionnel mais fidèles à nos orientations définies par notre projet de programme. Oui, ce qui est à l’ordre du jour, et les débats de ce congrès en sont une démonstration, c’est construire les bases d’un nouveau parti démocratique et révolutionnaire.

Ce nouveau parti sera l’instrument des luttes des opprimés, l’instrument de leur émancipation, il naîtra de leur volonté, de leurs efforts, de leur dévouement et de leur intelligence. Il sera façonné par une œuvre collective où chacun a sa place, toute sa place pleine et entière.

" Viens avec nous, ami, n’aie pas peur, nous allons vers la grande union de tous les vrais travailleurs " dit un chant du mouvement ouvrier allemand des années 20. Le chemin n’est pas une voie royale, il est dur et escarpé, c’est le chemin des luttes de classe.

Yvan Lemaitre

THÈSES DE VDT POUR LE CONGRÈS DE LA LCR

1-La discussion des thèses pour le congrès s’organise dans le souci de définir une perspective commune, fondant l’unité de l’organisation qui naîtra de ces débats et décisions. Invités à participer à ces discussions, c’est dans cette même perspective que se situent les militants de Voix des travailleurs. Nous sommes entièrement solidaires des camarades de la Ligue qui attendent de ce congrès qu’il ressoude l’unité de leur organisation et nous voudrions que l’intégration de notre tendance dans leurs rangs, loin d’être un facteur de division, y contribue. Nous partageons aussi le point de vue de tous ceux pour lesquels unité ne veut pas dire unanimisme mais signifie définir le cadre commun qui nous réunit tout en délimitant les divergences que chacun doit pouvoir exprimer dans le respect de cette solidarité de parti qui délimite l’arène dans laquelle s’exerce la plus totale démocratie et en codifie les règles.

En agissant ainsi, nous nous inscrivons dans la démarche qui nous a conduits à ouvrir, il y a maintenant plus de deux ans, une discussion avec la LCR qui impliquait la possibilité et la perspective de notre intégration pour, aujourd’hui, en définir les modalités. Nous avons eu le souci de définir nos différences d’appréciation ou nos divergences par rapport à ce qui nous était commun, l’essentiel, qui fait que nous nous battons pour les mêmes objectifs, définis par les thèses du congrès, jeter les bases d’un nouveau parti démocratique des travailleurs, instrument d’une transformation révolutionnaire de la société, pour construire une société socialiste et communiste.

Tourner la page du gauchisme

2-Tourner la page du gauchisme est le souci commun, au sens où nous sommes les uns et les autres conscients qu’entre les organisations et l’extrême-gauche ouvrière, populaire, qui s’est exprimée dans les élections et qui s’exprime dans les luttes, il y a un long passé d’indifférence, d’incompréhension voire d’hostilité qui explique nos difficultés à capitaliser les succès électoraux ou une influence croissante dans les mouvements sociaux. Cette situation est le résultat d’un long passé qui a vu le monde du travail dominé par les illusions et par les appareils réformistes rejetant l’extrême-gauche dans une situation marginalisée, terrain de toutes les illusions gauchistes. Les illusions réformistes recevaient en réponse la confusion des illusions gauchistes.

Le gauchisme ne saurait se résumer en une formule, il s’exprime de mille façons, dérives sectaires, esprit fractionnel ou de chapelle voire de clique, dépendance à l’égard des appareils… mais il se définit comme le manque de confiance dans ses propres capacités et sa propre politique, résultat du manque de confiance dans les travailleurs et la jeunesse, dans leur capacité révolutionnaire. Entre la soumission opportuniste aux appareils et le dogmatisme sectaire, l’arc-en-ciel est riche de nuances, manifestations des difficultés des révolutionnaires à exister, dans une période non-révolutionnaire, comme parti politique indépendant appelant constamment les travailleurs à intervenir par eux-mêmes.

L’évolution des conditions économiques, sociales et politiques transforment les consciences de larges fractions de la classe ouvrière comme de la jeunesse donnant à nouveau aux perspectives des révolutionnaires un contenu concret, vivant, dynamique.

Rompre avec le gauchisme, c’est créer les conditions politiques pour établir un dialogue militant, d’égal à égal, avec les travailleurs et la jeunesse qui trouvent le chemin des luttes et cherchent les idées de leur propre combat

3- La volonté de changer de nom sera un pas en avant si elle s’oppose à toute adaptation passive aux pressions social-démocrates, si elle définit un projet politique militant en direction des travailleurs et de la jeunesse. Cette démarche s’inscrit, pour nous, dans l’idée que l’organisation dont les exploités et les opprimés ont besoin est une organisation militante, ouverte, démocratique, redonnant toute son importance à l’intervention politique en particulier sur les lieux de travail, dans la perspective d’offrir un cadre militant à tous ceux qui s’éveillent à la lutte sociale et politique. Changer de nom, c’est affirmer un projet politique audacieux pour la période qui s’ouvre. Il ne s’agit pas de se débarrasser d’un nom qui serait devenu lourd à porter. Il ne s’agit surtout pas de se détourner des idées du communisme mais bien au contraire d’affirmer toute l’actualité du marxisme révolutionnaire, de la transformation révolutionnaire de la société, tâche historique de la classe des travailleurs.

Ce projet formule la continuité avec la politique des Européennes, c’est-à-dire affirmer la nécessité d’un parti d’extrême-gauche, parti des luttes, parti démocratique révolutionnaire des travailleurs.

4- L’unité est une politique sans laquelle un tel projet s’enfermerait dans le cadre étroit de la logique de l’auto-construction, et limiterait, de fait, la démocratie à ceux qui pensent de la même façon.

Les camarades de la Ligue souhaitent retrouver l’unité de leur organisation, leur aspiration à cette unité correspond à une aspiration de beaucoup de militants. Nous la partageons d’autant plus que beaucoup d’entre les militants de Voix des travailleurs ont éprouvé au plus profond d’eux-mêmes la vanité des prétentions politiques qui n’existent que pour justifier les exclusions ou… les existences séparées. Le chemin entre les deux n’est pas très long !

L’unité dans les luttes est une nécessité, l’unité de tous ceux qui partagent le même programme politique et social en est une aussi, plus évidente encore. Personne ne pense cependant que si cette unité ne se réalisait pas, les idées révolutionnaires auraient épuisé leur fécondité ; l’unité est nécessaire au sens où sa perspective est indispensable à la définition d’un projet politique révolutionnaire. Elle ne saurait cependant être en elle-même suffisante ou avoir on ne sait trop quelle vertu magique que ses adversaires lui prêtent en général pour mieux la combattre. Pas suffisante mais nécessaire, l’unité des révolutionnaire est une politique, un souci permanent en vue de l’efficacité dont le débat est une condition.

En effet, la discussion ne peut s’enfermer dans le cadre " protectionniste " des tendances existantes. Comment pourrions-nous nous revendiquer de la plus large démocratie dans les luttes et ne pas la pratiquer entre nous ? Comment pourrions-nous défendre l’idée de la nécessité de constituer des coordinations, des comités de grève démocratiques dépassant le cadre étroit des appareils syndicaux, et pour ce qui nous concerne, nous, révolutionnaires, ne pas imaginer qu’il soit possible de constituer ne serait-ce qu’une fédération des différentes organisations existantes.

Formuler une telle politique ne revêt pas le moindre caractère ultimatiste, de mise en demeure, bien au contraire. Qui souhaite le plus peut le moins ! Il ne s’agit pas plus de subordonner notre propre politique à l’assentiment de Lutte ouvrière, mais de penser une politique pour l’ensemble de l’extrême-gauche et de tous ceux qui se tournent vers elle, de rechercher toutes les collaborations, même avec les tendances minoritaires. L’unité ne se partage pas, pas plus que la démocratie.

Il serait illusoire de croire que nous pourrons longtemps avoir une politique unitaire avec Lutte Ouvrière sans formuler une politique globale visant à unifier les forces révolutionnaires dans un même cadre. Sinon, cette politique d’accords électoraux aurait sa propre logique, une dérive sur un terrain qui n’est pas celui de l’organisation des travailleurs et de la jeunesse.

Notre tendance militera pour que la LCR soit en mesure de prendre toutes les initiatives allant dans ce sens, c’est-à-dire pour donner un prolongement à la campagne des Européennes, prolongement qui ne soit pas simplement électoral mais qui réponde aux besoins des travailleurs pour faire face aux échéances sociales et politiques.

Nous avons devant nous une nouvelle période

5-Nous sortons du tournant politique et social de la fin des années 80, marqué par la restauration de la propriété privée capitaliste en Russie, qui a clos la période ouverte par la révolution de 1917, point le plus haut des progrès que le mouvement ouvrier avait accomplis depuis la fin du siècle dernier sur la base du développement de l’impérialisme.

La contre-offensive de la bourgeoisie, entamée dès les lendemains de cette révolution avec l’appui des partis sociaux-démocrates avait réussi à circonscrire la vague révolutionnaire à la seule Russie où elle a engendré le stalinisme, mais elle n’avait pu ni reprendre pied en URSS, ni briser l’essor des masses des pays pauvres qui se sont libérées du colonialisme par une lutte héroïque.

Les masses paralysées, voire étranglées par le stalinisme et le nationalisme bourgeois, ne purent en finir avec l’ordre bourgeois, mais elles surent créer un rapport de forces imposant certaines barrières à la rapacité de l’impérialisme.

Désarmées politiquement, elles ne purent cependant résister à l’offensive entamée dès les débuts de la crise des années 70, alors que s’achevait la longue phase d’expansion capitaliste commencée après la deuxième guerre mondiale. Les trusts, l’oligarchie financière et leurs Etats ont redoublé leur offensive contre les peuples et les travailleurs des pays riches pour rétablir le taux de profit capitaliste. Avec le rétablissement du capitalisme dans l’ex-URSS, la désintégration de celle-ci et parallèlement l’impossibilité pour les pays pauvres d’échapper un tant soit peu à l’emprise de l’impérialisme, de nouveaux champs d’action se sont ouverts aux trusts et à l’oligarchie financière.

6-Nous sommes entrés dans une nouvelle période, qu’on pourrait appeler de " libéralisme impérialiste ", mis en œuvre d’abord par l’impérialisme le plus puissant, l’impérialisme américain. Les trusts et l’oligarchie financière ont entrepris d’abattre, avec l’aide de leurs Etats, toutes les barrières qui faisaient obstacle à la pénétration de leurs capitaux et à leur rentabilisation, aussi bien les frontières que les monopoles d’Etat que les droits des travailleurs.

C’est sur la base de cette aggravation de l’exploitation des peuples des pays pauvres et des travailleurs des pays riches que semble se faire jour aujourd’hui une nouvelle phase d’expansion capitaliste, basée sur la révolution technologique survenue dans le domaine de l’informatique et de la communication.

Ces progrès technologiques qui pourraient être un moyen formidable d’organiser la production de façon rationnelle à l’échelle mondiale se retournent, dans la logique du système capitaliste, contre les producteurs eux-mêmes. Les investissements dans ces domaines ne visent en effet qu’à assurer à l’oligarchie qui dirige l’économie les moyens d’accroître ses profits en pressurant davantage les travailleurs. Loin de s’atténuer, la concurrence entre les trusts s’exacerbe, dans une course folle au gigantisme, à travers fusions et rachats dont les travailleurs sont les premières victimes.

7- Entraînée dans la concurrence internationale de la mondialisation, la bourgeoisie française, comme les autres bourgeoisies européennes, ne peut espérer préserver et si possible accroître sa part de butin sur l’arène mondiale, face à la concurrence des impérialismes américain et asiatique, qu’en s’intégrant dans une Europe économique dont la construction s’est fortement accélérée avec la mise en place de l’euro en janvier 99. Les trusts sont engagés dans un vaste mouvement de restructuration destiné à compenser la perte d’un marché national jusque-là relativement protégé leur permettant de rivaliser avec leurs concurrents. De là, les fusions dont beaucoup s’opèrent désormais entre trusts européens, avec comme résultat une concentration des richesses colossale et des moyens accrus d’aggraver l’exploitation.

L’Etat français comme les autres Etats de la zone euro a abandonné une partie de ses prérogatives au profit de la Banque centrale européenne qui n’est rien d’autre que l’instrument des trusts de l’industrie et de la finance. Mais de là à la construction d’un Etat européen, il y a loin. Celle-ci ne peut se faire de façon harmonieuse et démocratique tant ses objectifs sont incompatibles avec l’intérêt des populations, mais seulement à travers des crises sociales et politiques, ce qu’illustre le rôle joué par la guerre en ex-Yougoslavie et la crise actuelle au Kosovo dans l’accélération de la construction d’une défense européenne.

8- L’offensive libérale des bourgeoisies impérialistes a considérablement aggravé les inégalités dans le monde. Le fossé entre pays riches et pays pauvres s’est encore approfondi tandis que dans les pays impérialistes la concentration des richesses entre les mains d’une minorité toujours plus restreinte se base sur un appauvrissement général du monde du travail. Chômage, travail précaire et à temps partiel, attaques frontales contre les systèmes de protection sociale et les services publics, ruine des petits producteurs, absence d’avenir pour la jeunesse : c’est toute la population qui subit le recul de la société. La croissance économique qui se dessine ne corrigera pas ces reculs dont elle se nourrit sauf une offensive générale du monde du travail et des peuples.

La prospérité relative, qui, pendant la phase d’expansion capitaliste, avait nourri et conforté les illusions dans la possibilité d’un progrès social dans le cadre du capitalisme est révolue. Le réformisme, sous sa forme social-démocrate ou stalinienne, s’épuise et fait faillite, le mouvement ouvrier ne peut renaître que d’un renouveau de la lutte de classe dont le développement ouvre de nouvelles perspectives révolutionnaires.

Vers des crises sociales et politiques

9- La nouvelle phase d’expansion dans laquelle semble engagée l’économie capitaliste prépare une crise sociale et politique. La croissance capitaliste n’a pas pour corollaire le progrès social, celui-ci a toujours été le résultat des luttes des exploités. La croissance capitaliste, c’est la croissance des rapports d’exploitation. Mais l’accroissement général des richesses, les possibilités ouvertes par la modernisation des techniques, rendent d’autant plus insupportable l’appauvrissement d’une fraction croissante de la population, exclue de ces progrès. Le besoin de main-d’œuvre, même si le patronat entend bien qu’elle soit sous-payée, place les travailleurs dans une situation plus favorable, qui ouvre la possibilité d’une remontée des luttes, et par conséquent d’une politisation de la classe ouvrière.

10-La concentration du pouvoir entre quelques mains, pouvoir tant économique que politique, qui soumet sans grande liberté de manœuvre le personnel politique de la bourgeoisie à la volonté des grands groupes financiers crée une crise des instruments de domination de la bourgeoisie. Le parlementarisme est en crise parce qu’il n’est plus capable de faire illusion, la fiction d’une alternance entre droite et gauche est en panne. C’est d’ailleurs la cause de la crise qui atteint toute la droite européenne, concurrencée dans la mise en œuvre de la politique libérale de la bourgeoisie par la social-démocratie, handicapée qui plus est par ses traditions de nationalisme étroit dans le contexte de la mondialisation.

Mais cette crise de la démocratie parlementaire pourrait déboucher, si les révolutionnaires étaient incapables d’offrir une autre perspective politique, sur la menace d’une extrême-droite puissante, née en partie des décombres de la droite, se nourrissant de l’apolitisme suscité par l’écœurement devant les politiciens traditionnels, et postulant à servir l’offensive à l’échelle européenne de l’oligarchie financière contre tous les droits des travailleurs, dont leurs droits démocratiques.

11- Les transformations du capitalisme modifient profondément les conditions d’exercice du pouvoir, amenant l’ensemble des partis de gouvernement à se redéfinir. Si la droite, personnel politique naturel de la bourgeoisie, est aujourd'hui en crise, la gauche plurielle en a pris le relais, évitant une crise de direction des affaires. Si le bipartisme souhaité par Mitterrand a fait long feu, l’accélération de l’évolution droitière des partis de gauche dans les années 90 a permis à la cohabitation de fonctionner et à l’alternance de maintenir la stabilité. Les liens maintenus avec les bureaucraties syndicales font du gouvernement de la gauche plurielle le meilleur agent pour la mise en œuvre des " contre-réformes " libérales, et plus généralement des attaques anti-ouvrières ; en retour, l’exercice du pouvoir accélère l’adaptation de la gauche plurielle à l’économie de marché, l’ordre capitaliste, en abdiquant de son fond de commerce idéologique, l’étatisme.

Le Parti socialiste a cessé de prétendre vouloir réformer le capitalisme. " L’économie de marché " est devenu son horizon, " l’intérêt général " des " citoyens " se résume aux intérêts de la minorité de financiers qui domine l’économie, la " modernité ", c’est mettre les progrès techniques au service de la recherche du profit maximum. La course au profit du capital financier et l’aggravation des conditions d’exploitation privent la gauche au pouvoir des quelques marges de manœuvre qui lui permettaient d’entretenir l’illusion d’une possible alternative réformiste. Seuls ses liens passés avec le mouvement ouvrier politique, et ses liens présents avec les bureaucraties ouvrières, continuent de peser, en les freinant, sur les mobilisations des salariés. Mais ce poids des partis anciennement réformistes, déconnecté de toute perspective politique, ne peut que s’éroder. Le réformisme survit ou resurgit ailleurs, au sein de la mouvance Attac et anti-OMC, chez des militants à la recherche d’une alternative au libéralisme, donc bien souvent en rupture avec la politique de la gauche plurielle.

12- Le Parti communiste achève la liquidation du stalinisme, sa mue, c’est-à-dire sa " social-démocratisation ", sa transformation en parti de gouvernement. La survie de l’appareil et des notables du PCF exige son intégration pleine et entière au jeu des institutions bourgeoises, en conséquence la liquidation de ce qu’il restait du parti ouvrier militant. La crise du Parti communiste, exprimée par les revers électoraux et par le recul militant, est d’autant plus saillante qu’il assume le pouvoir dans une période d’attaques anti-ouvrières redoublées. La direction du PCF est en train de liquider ce qui restait du parti ouvrier, au sens où son choix d’une participation gouvernementale durable le conduit assumer la responsabilité d’une politique hostile au monde du travail et en conséquence, le prive de toute capacité d’offrir une perspective politique à ses militants : l’objectif de gauchir la politique de Jospin ne peut suffire aux besoins des communistes cheminots, salariés d’Air France, chômeurs ou sans-papiers, directement en butte aux attaques gouvernementales. L’initiative du 16 octobre dernier, de mobiliser massivement le parti pour une manifestation commune avec l’extrême-gauche, pourra très difficilement être rééditée : c’est même la marge des gesticulations de Robert Hue qui rétrécit, dans un contexte de remontée sensible des luttes.

Bon nombre de militants et électeurs communistes regardent aujourd'hui vers l’extrême-gauche. Si le PCF est encore leur référence, c’est surtout par défaut, faute d’une perspective alternative suffisamment cohérente, forte et crédible. Les militants révolutionnaires sont les seuls à même d’apporter des réponses qui évitent que la décomposition du Parti communiste ne débouche sur la disparition pure et simple de ses réseaux militants, aujourd'hui encore importants. Etre à la hauteur de l’enjeu, c’est développer la perspective d’une nouvelle force politique unitaire, socialiste et communiste, démocratique et révolutionnaire, ancrée dans les luttes et dégagée de toute compromission avec le gouvernement.

Les révolutionnaires devant de nouvelles responsabilités

13- L’orientation et la participation au gouvernement des partis de gauche placent les révolutionnaires dans une position inédite, avec un rapport de force dans les luttes largement plus favorable que le rapport de force électoral : l’extrême-gauche est en effet la seule à pouvoir avancer une politique cohérente pour les luttes. Nous nous adressons aux sympathisants et militants des partis de la gauche plurielle, avant tout sur le terrain des luttes, sur lequel nous nous côtoyons au quotidien.

Nous nous adressons plus largement à l’électorat de gauche pour l’aider à rompre avec la logique qu’un changement de politique peut venir des appareils, des directions syndicales, des élus de gauche ou du gouvernement, et pour l’amener à penser ce changement en termes de luttes ; nous l’aidons à rompre définitivement avec les partis de la gauche plurielle, dans la perspective de jeter les bases d’un nouveau parti.

Notre politique vis-à-vis du PCF, des Verts ou du PS, est subordonnée à cette adresse aux milieux salariés et populaires qui votent pour ces partis. La politique d’alliance, ou de front unique sur les revendications ouvrières, possible au niveau local (avec des militants ou sections communistes, socialistes ou écologistes en rupture nette avec leur direction), ne peut être menée au niveau national qu’à la condition d’un effort de clarté, de notre indépendance complète, explicite et apparente à l’égard de nos alliés ; elle présuppose une politique unitaire vis-à-vis de l’ensemble de l’extrême-gauche, afin de priver les partis de gauche de la prise aux manœuvres que peuvent offrir nos divisions.

14-L’évolution politique et sociale met à l’ordre du jour comme une tâche urgente et immédiate le regroupement de toutes les forces du monde du travail qui veulent se constituer en une opposition de classe à la politique du gouvernement. Nous militons pour que ce regroupement se fasse sur les bases des idées vivantes du marxisme révolutionnaire autour d’un programme se définissant dans la continuité des idées du socialisme et du communisme, programme de transformation sociale révolutionnaire dont nous avons voulu esquisser le contenu dans notre projet de programme.

Pour tous les militants soucieux de s’adresser aux militants influencés par les partis de la gauche plurielle et principalement le PC, le geste le plus démonstratif à leur égard serait de rompre avec les éternelles divisions de l’extrême-gauche, sujet de raillerie mais surtout cause d’une profonde méfiance. Comment des militants qui ont, pendant des années, milité dans un parti dont ils doutaient de mille façons parce qu’ils avaient besoin d’un cadre militant, comprendraient-ils des militants qui ont le même programme et ne peuvent militer dans le même parti. Ils ne le comprennent pas et ils ont raison car ils raisonnent par rapport à leurs propres besoin militants.

Ce qui est vrai pour des militants l’est encore plus pour les travailleurs qui viennent à la politique et surtout les jeunes qui ne sont pas comptables d’un passé révolu.

15-Une autre politique est indispensable pour la défense des droits fondamentaux des travailleurs, cette politique ne peut être mise en œuvre que par les travailleurs eux-mêmes. La croissance vertigineuse des profits met à l’ordre du jour la question d’une autre répartition des richesses, question qui englobe tant la question des conditions de travail, de la réduction du temps de travail, des salaires et des retraites, de la lutte contre l’exclusion que celle des services publics et en premier lieu, la santé et l’école.

Oui, il faut interdire les licenciements, il faut une véritable réduction du temps de travail avec maintien du salaire, une revalorisation de tous les minima sociaux et surtout il faut une répartition du travail existant entre tous les travailleurs. Il ne doit pas y avoir d’exclus !

La défense de l’ensemble des droits des travailleurs tant sur les lieux de travail que d’habitation, passe par l’exercice de leurs droits démocratiques, c’est-à-dire le droit au contrôle de la marche des entreprises privées comme publiques, de l’Etat, des administrations comme des collectivités locales.

16- une autre politique ne pourra être mise en œuvre qu’en rompant avec la logique du libéralisme et les intérêts des multinationales incompatibles avec ceux des populations.

Il serait vain de demander à ce gouvernement de rompre avec le libéralisme, c’est sa nature même de servir les intérêts des classes possédantes. C’est pourquoi nous n’avons aucune solidarité avec lui, les classes populaires n’ont rien à en attendre, et c’est en toute lucidité qu’elles commencent à se donner les moyens d’exiger le respect de leurs droits, de mettre en œuvre une autre politique, la leur.

Cette mobilisation et l’organisation des travailleurs pour la défense de leurs droits ne peuvent rester limitées à l’entreprise ou au quartier, elles débouchent inévitablement sur des exigences politiques, celles d’un pouvoir et de lois leur garantissant ces droits. De telles garanties ne peuvent venir d’un gouvernement s’appuyant sur les institutions bourgeoises, Parlement, haute administration, armée, police, mais d’un gouvernement issu des mobilisations des classes populaires, s’appuyant sur leurs organisations, un gouvernement des travailleurs et de leurs organisations.

17-La défense de l’environnement, l’écologie, est partie intégrante de la lutte pour la défense des conditions d’existence. La défense de l’environnement est devenue une marchandise politique, ce qui conduit ceux qui en ont fait leur fonds de commerce à l’ériger en question spécifique, alors qu’elle s’intègre dans l’ensemble du combat des salariés pour la défense de leurs conditions d’existence et, plus largement, dans leur lutte pour construire une société débarrassée du productivisme capitaliste dans laquelle les hommes vivront en accord avec eux-mêmes comme avec leur environnement.

18-Nos perspectives n’ont rien à voir avec celles d’un appareil politique centré sur son propre développement, ce sont celles des travailleurs et des jeunes les plus conscients, celles des acteurs du mouvement social ou de ceux qui veulent le devenir.

Une nouvelle force d’opposition au gouvernement ne naîtra que du mouvement social, par en bas, en partant des luttes réelles des travailleurs comme de leurs besoins, elle en sera l’expression et l’instrument. Voilà pourquoi notre principal travail de masse est le travail politique, la propagande et l’agitation autour des idées de la lutte de classe, de la nécessité pour le monde du travail de s’organiser en parti.

Plus encore qu’ouverte sur le monde du travail, notre organisation doit être en osmose avec lui.

Pour que les travailleurs, les exclus, les femmes et les jeunes prennent leur sort en main

19-Préparer le congrès, c’est appeler les travailleurs, les femmes, les jeunes, les exclus, à prendre leur place dans les tâches de construction de leur propre parti. Cela ne signifie nullement se transformer en parti d’adhérents mais plutôt bannir activisme et élitisme, c’est-à-dire rompre avec les préjugés qui font des militants une avant-garde détachée de sa propre classe, pour œuvrer dans le sens de l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes.

La crise du militantisme dont on nous rebat les oreilles est en fait une crise de projet politique. Les dévouements ne manquent pas, les énergies militantes sont multiples, riches et diverses mais elles ne peuvent se reconnaître dans le sectarisme ouvriériste pas plus que dans l’activisme gauchiste ou les compromissions avec les vieux appareils faillis.

20- La tâche première de notre organisation est d’aider le monde du travail à se faire entendre, à exprimer ses droits, à lutter pour eux. C’est pourquoi nous donnons la priorité à la propagande et à l’intervention sur les lieux de travail mais aussi les quartiers, intervention et propagande politique visant à organiser les travailleurs sur des bases politiques. Le principal instrument en est l’édition d’une presse locale, dont la rédaction, la confection, la diffusion, la défense sont autant de niveau d’organisation des travailleurs. C’est autour de cette presse que se créent les cellules d’entreprises dont les membres participent, selon leurs possibilités, à toutes les autres formes d’organisation et de défense des travailleurs, syndicats ou associations.

21-Le renouveau des luttes de ces dernières années a été jalonné par de puissants mouvements de la jeunesse qui, cependant, n’a pas jusqu’alors trouvé dans les organisations d’extrême-gauche un courant politique capable d’intégrer, d’exprimer, d’armer, sa révolte. Ce simple fait est une critique, il exige une transformation interne profonde.

Nombreux sont les jeunes qui regardent vers nous, mais l’extrême-gauche leur apparaît trop assagie, voire intégrée au système, ou dogmatique et sectaire. Aider la jeunesse à prendre sa place pleine et entière dans la construction d’un nouveau parti, place essentielle, c’est l’encourager à aller jusqu’au bout de ses idées, de sa révolte sans en craindre les conséquences, c’est avoir une pleine liberté de pensée et d’action non seulement vis-à-vis de l’ordre réactionnaire mais aussi vis-à-vis des appareils réformistes qui le défendent et le justifient. Mise en confiance, la jeunesse saura faire son expérience pour s’emparer des idées du marxisme révolutionnaire, leur donner vie.

22- Appeler les femmes, ouvrières, salariées, mères de famille, ménagères, jeunes, étudiantes ou lycéennes à prendre toute leur place, c’est rompre avec la morale bourgeoise, qui vise à soumettre les consciences à la domination de la propriété privée et qui la justifie, donc à maintenir les femmes dans un rôle subalterne, dépendant. La parité en matière de militantisme ne se décrète pas, elle est un combat et aussi la mesure du degré d’émancipation des révolutionnaires eux-mêmes.

La soumission des appareils syndicaux ou politiques réformistes à l’ordre établi a pour corollaire leur soumission à sa morale. Notre propre indépendance morale vis-à-vis de l’ordre bourgeois, donc aussi des appareils, nous met au premier rang des luttes d’émancipation et de la défense des droits des catégories sociales les plus exploitées et opprimées, au premier rang desquelles les femmes travailleuses.

Pour un parti démocratique révolutionnaire

23- Nous œuvrerons avec nos moyens pour aider la presse de l’organisation à refléter et alimenter la vie des militants et des travailleurs dans toute sa diversité. C’est dans cette vie qu’elle puise sa sève en particulier par les canaux de la presse d’entreprise ou de la presse de quartier. Par son contenu comme par son fonctionnement elle cherche à être un tenace encouragement aux travailleurs, aux jeunes, à prendre eux-mêmes la parole.

Elle se veut pour tous les opprimés un encouragement à la lutte politique et intellectuelle, c’est-à-dire à penser, formuler, exprimer eux-mêmes leurs propres besoins.

24-Longtemps, les idées de l’internationalisme ont gardé un contenu moral et souvent pris celui d’un soutien aux luttes d’émancipation nationale. La nouvelle période d’expansion capitaliste mondialisée, globalisée, et son corollaire, le développement de la classe ouvrière à l’échelle internationale donnent un contenu militant, de classe, concret, aux idées de l’internationalisme.

La construction de l’Europe devenue une impérieuse nécessité pour les vieilles bourgeoisies française, allemande ou anglaise, crée le cadre économique, social et politique de cet internationalisme. L’élection de députés révolutionnaires au Parlement européen s’inscrit dans cette logique. A notre niveau, le bulletin qu’ils éditent, outre qu’il est un lien important entre notre organisation et Lutte ouvrière, est le support d’une agitation internationaliste dans le monde du travail et la jeunesse.

25-Défendre et populariser l’internationalisme, c’est défendre l’actualité du projet de transformation économique et sociale révolutionnaire, du socialisme et du communisme. Les deux sont indissociables, la nouvelle période dans laquelle nous entrons leur redonne toute leur actualité, leur contenu social et historique. L’alternative socialisme ou barbarie garde toute sa pertinence. Elle est inscrite dans l’évolution des rapports entre les classes et les peuples.

Aujourd’hui, après avoir permis au mécontentement croissant du monde du travail, à son écœurement devant la politique servile à l’égard de la Bourse des partis de la gauche plurielle, de s’exprimer sur le plan électoral, l’extrême-gauche devient un élément d’une remontée des luttes que les appareils syndicaux soumis aux intérêts des partis gouvernementaux tentent vainement d’étouffer. La conjugaison des deux nous hissera au niveau d’un authentique parti révolutionnaire.

La question sociale et la question politique ne font qu’un, ou plutôt, la question sociale est la question politique essentielle. Les conditions de l’émergence d’un nouveau parti se développent.

" La psychologie, les idées, les habitudes sont d’ordinaire très en retard sur les développements des rapports objectifs dans la société et dans la classe ; même dans les organisations révolutionnaires, le mort pèse sur le vif " écrivait Trotsky en octobre 1934. D’où un décalage entre la situation concrète et son reflet dans les consciences, d’où la difficulté à se débarrasser dans les faits de vieilles habitudes même après les avoir condamnées en parole. Mais les conditions objectives s’imposent, et les transformations s’opèrent dans les consciences des militants révolutionnaires, des travailleurs, des jeunes, des exclus, de tous ceux qui aspirent a une société réellement humaine.

Ces transformations mettent au centre des débats la question de l’abolition de la propriété privée bourgeoise, du contrôle de l’économie, de la démocratie, c’est-à-dire l’actualité de la transformation révolutionnaire de la société pour que les classes productrices et travailleuses imposent leur propre démocratie révolutionnaire.

 

Il y a trois ans, la gauche arrivait au gouvernement, ce que disait Voix des travailleurs

Aux travailleurs socialistes et communistes, aux militants et sympathisants d’extrême-gauche, aux jeunes, à tous ceux qui veulent en finir avec le chômage, la misère et la montée des idées réactionnaires

Nous ne pouvons que nous réjouir, comme chacun d’entre vous, que la droite ait été battue, que la manœuvre de Chirac se soit retournée contre lui, que tous ces politiciens qui ont affiché leur mépris et leur arrogance à l’égard du monde du travail, aient reçu une gifle sur le plan électoral. On ne pouvait que se réjouir de les voir ravaler leur morgue et, à peine battus, s’entre-déchirer à belles dents. Aucun travailleur ne les regrettera.

Mais le défilé des anciens et futurs ministres de gauche n’est sur le fond guère plus réjouissant. Il y avait là bien des visages que nous connaissons déjà pour les avoir vus au gouvernement prendre des mesures rigoureusement semblables. Tous ces gens-là appartiennent au même monde, celui des politiciens qui défendent les intérêts de la bourgeoisie qu’ils appellent "l’intérêt national " ou "l’intérêt de la France".

Nous avons donné un camouflet à la droite, tant mieux, mais le patronat, lui, n’a pas de quoi s’inquiéter. Cela fait 20 ans qu’il s’accommode de tous les gouvernements de droite ou de gauche, qui ont tous défendu ses intérêts contre l’ensemble de la population. Quand les uns se sont usés à faire " le sale boulot ", les autres prennent leur place pour continuer la même politique. C’est ce qu’ils appellent "l’alternance" et c’est ce qui se passe encore aujourd’hui.

Le gouvernement Jospin se pliera à la volonté du patronat, comme les socialistes s’y sont pliés par le passé. Car dans cette société où les capitalistes détiennent tous les véritables leviers du pouvoir, dirigent toute la vie sociale parce qu’ils possèdent les banques, les usines, les capitaux, les médias, les politiciens ne peuvent être que des marionnettes à leur service.

Nous n’avons aucune illusion à nous faire sur ces hommes qui vont venir au pouvoir, il n’y a rien à en attendre pour les travailleurs. Nous n’avons aucune solidarité à avoir à l’égard de ce gouvernement.

Ils vont essayer de nous faire taire et de nous lier les mains en nous demandant de leur faire confiance, de leur laisser le temps.

Eh bien, ce serait la pire des choses que d’accepter de nous laisser anesthésier.

Pendant plus de vingt ans, nous n’avons cessé de reculer. Le patronat et les gouvernements de droite ou de gauche nous ont imposé le chômage et la précarité qui touchent aujourd’hui des millions d’entre nous. Ils ont imposé un appauvrissement considérable de la classe ouvrière et de l’ensemble des couches populaires qui oblige 12 millions de personnes à vivre avec 3 300 F par mois.

Il faut en finir avec cela, s’attaquer aux intérêts du patronat et des capitalistes, les obliger à prendre sur leurs profits, remettre en cause leur mainmise sur le fonctionnement de l’économie.

Il y a urgence.

Notre sort est entre nos mains, il dépend de notre organisation et de nos luttes. Si nous l’abandonnions à ces politiciens qui nous ont déjà trompés par le passé, nous le paierions d’une dégradation accrue de nos conditions de vie et sur le plan politique, nous risquerions de le payer encore plus cher, car Le Pen et l’extrême-droite attendent en embuscade de recueillir les fruits du pourrissement de la situation sociale et du discrédit des politiciens de tous bords. Tous, politiciens de gauche ou de droite, se renvoient la responsabilité de la montée de Le Pen. Mais ils en sont tous responsables. Ce sont eux qui ont mis Le Pen en selle en menant une politique au service du grand patronat. Ils sont tous responsables de la misère et du chômage, de cette situation sociale qui a permis le renforcement des idées réactionnaires et servi de terreau au développement de l’extrême-droite.

La même politique aura les mêmes effets, en pire, car la situation sociale se dégrade et l’extrême- droite s’est renforcée depuis des années.

" C’est l’heure du Front National " plastronnait Mégret le dimanche des élections sur les chaînes de télévision. Il anticipait bien sûr mais de combien de temps ? Lui comme Le Pen sont bien placés pour savoir que le Front National n’a connu ses premiers succès qu’après que la gauche au pouvoir ait trahi ses propres engagements, que leur démagogie se nourrit des déceptions et n’a pu gagner du terrain que parce que les travailleurs, démoralisés, le cédaient. Ils comptent que les mêmes causes auront les mêmes effets. Seulement aujourd’hui le Front National est à 15 %. Et si nous laissons faire la gauche, elle lui ouvrira la route du pouvoir.

Alors, pendant que la gauche gère les affaires de la bourgeoisie, il faut que nous, nous prenions notre sort en main. Pour défendre nos intérêts, ceux du monde du travail, il nous faut créer une force neuve, un parti rassemblant autour de la défense des mesures vitales pour la classe ouvrière, tous ceux qui veulent changer cette société, s’en prendre aux profits des patrons et s’opposer à la montée des idées réactionnaires.

Ce parti, il existe aujourd’hui potentiellement : c’est celui de tous ceux qui, quelle que soit leur étiquette politique ou syndicale passée ou actuelle, sont unis par un lien fondamental : la volonté de défendre notre camp, celui des travailleurs, des chômeurs, des jeunes et des exclus.

Ce parti, c’est celui de tous ceux qui ont voté pour l’extrême-gauche, celui de tous les travailleurs, des chômeurs, des jeunes qui ont voté pour le Parti communiste ou le Parti socialiste en espérant que ces partis mèneraient une politique réellement communiste, réellement socialiste. C’est à eux qu’il appartient de donner vie réellement à leurs aspirations sans faire aveuglément confiance à des politiciens qui les ont déjà trahis par le passé.

Il faut que dans les semaines et les mois qui viennent, nous discutions et nous débattions tous ensemble des mesures d’urgence qu’il faut imposer contre le chômage et la misère, des luttes que nous devrons mener et des moyens de les contrôler.

C’est par de telles discussions à la base, démocratiquement, dans les entreprises, dans les bureaux, dans les quartiers, dans les facs et dans les lycées, c’est à travers les luttes que nous allons mener, que se tisseront entre nous des liens de discussions et de confiance.

Ces liens sont indispensables pour que nous construisions ensemble un parti rassemblant autour des idées socialistes et communistes tous ceux qui veulent changer cette société, un parti qui ne défendra que les intérêts du monde du travail, profondément lié à la classe ouvrière, aux classes populaires et à leurs luttes. Ce parti est une urgence, une nécessité car nous ne pourrons pas mener la bataille contre le patronat sans être organisés, soudés par une volonté et des engagements communs.

La gauche au gouvernement gérera les affaires de la bourgeoisie, il faut que nous nous donnions les moyens de faire entendre notre voix, de peser tant sur le plan social que politique pour défendre nos propres intérêts.

VOIX DES TRAVAILLEURS, le 2 juin 1997

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