Mardi et tout au long de la semaine, loin de refluer, la mobilisation s’est au contraire renforcée, renforcée du côté des facs, elle touche maintenant les grandes écoles dont les « valeurs ne sont pas cotées en Bourse », renforcée aussi du côté du soutien des profs, des travailleur·es, renforcée surtout parce que son organisation progresse. La révolte spontanée des premières étapes de la mobilisation fait des forces, se politise. La prochaine étape, ce samedi, sera un nouveau moment vers la mobilisation du monde du travail s’invitant dans la lutte.
La mauvaise blague du ministre de l’éducation sortant 3 000 remplaçants virtuels de son chapeau n’a fait que souligner le désarroi d’un gouvernement désemparé, impuissant, sans réponse et obligé de le reconnaître. Il espérait intimider en déployant une brutale répression, c’est près de 7 900 interpellations qui ont eu lieu, plus que pendant la première année entière des Gilets Jaunes.
Sa répression aveugle et brutale visant à provoquer l’affrontement, espérant ainsi déconsidérer le mouvement, volonté d’intimider, de faire taire et d’isoler la jeunesse en révolte, allant jusqu’au ridicule de confisquer des pancartes dans les manifs, s’est retournée contre lui.
Lecornu perd pied, calomnie le mouvement qu’il qualifie de « mouvement de violences urbaines » alors que la majorité de l’opinion lui est favorable et que dans tout le pays la colère éclate, paysans, routiers, soignant·es, partout se pose la question du pouvoir d’achat et de l’avenir.
Pétrifiés à l’idée que reculer, ne serait-ce que sur Parcoursup, pourrait encourager la révolte dans le pays bien au-delà de la jeunesse, ils reconnaissent, malgré eux, qu’ils n’ont pas d’autre politique possible que l’austérité au profit des milliardaires, laisser courir la hausse des carburants au profit de TotalEnergies and Co, tenter d’empêcher la chute de la bourse et poursuivre leur politique militariste de réarmement. Ils tentent de composer, de gagner du temps mais n’en révèlent que mieux leur impuissance et leur mauvaise fois comme l’a fait, une fois encore, jeudi soir Geffray en recevant les lycéens.
Alors que les directions syndicales et la gauche laissent en permanence croire qu’il y aurait un compromis possible, la révolte des lycéens fait la démonstration politique devant tout le pays et au-delà -« Le monde vous regarde », disait Greta Thunberg venue manifester sa solidarité aux côtés des lycéens de Paul-Éluard à Saint-Denis-, que le capitalisme est à bout de souffle, incapable de satisfaire les besoins les plus élémentaires de la jeunesse ainsi que de toute la population.
Les références révolutionnaires à Mai 68, aux Gilets Jaunes voire à la Révolution française, qui s’expriment dans les cortèges aux côtés de slogans sans ambiguïté, « Tout le monde déteste la police », « ACAB » ou « La jeunesse emmerde le RN » et bien d’autres plus impertinents, donnent la portée de la mobilisation, un tournant historique qui prend conscience de lui-même et cherche ses perspectives...
Les marchés, c’est-à-dire les banques, les fonds d’investissement, les financiers font la loi
Dix milliards, réclament les lycéens et le gouvernement invoque les finances publiques au plus bas au point qu’il ne lui reste plus aucune marge de manœuvre. Et l’endettement coûte de plus en plus cher au pays !
Macron-Lecornu se plient aux diktats des marchés pour imposer un budget qui fera payer l’addition au monde du travail, à la jeunesse avec le soutien de Le Pen qui a voté avec le gouvernement contre la motion de rejet du budget déposée par le PS qui cherchait un compromis ! Feu PS, faut-il dire puisqu’il a lui-même choisi un candidat à la présidentielle qui n’en est même pas membre et ne rêve que d’être le nouveau Macron !
Cette bataille dans un verre d’eau parlementaire relève de jeux de rôle puisqu’au final les uns et les autres, alternativement ou la main dans la main, poursuivent la même politique, droite et gauche soumises aux volontés des financiers qui leur dictent leur loi.
La dette de la France s’élève désormais à près de 3 600 milliards d’euros, soit 119 % du PIB, la charge de la dette explose et, en même temps qu’il sacrifie l’Éducation, l’État injecte des dizaines de milliards dans l’armée.
La classe dirigeante obtient les milliards nécessaires au réarmement en ponctionnant les salaires, les retraites, l’éducation, la santé et autres dépenses sociales.
Elle ne casse pas seulement les études de la jeunesse mais son avenir sacrifié aux besoins de sa guerre économique et militaire.
Si le mouvement est parti des lycées de banlieue, toute la jeunesse y compris celle des grandes écoles en est partie prenante tant le refus de se plier aux objectifs du pouvoir de façonner une jeunesse obéissante et consentante est partagé.
Se construit ainsi un large mouvement de rejet du pouvoir qui renforce toutes celles et ceux qu’il opprime, qu’il vole, dont il détruit les vies, l’ensemble du monde du travail, toutes les victimes de ce système arrivé en bout de course !
La mobilisation en cours est la seule voie pour affaiblir le RN, le vaincre par l’encouragement à la lutte collective qu’elle représente et la démonstration qu’il apporte concrètement que les travailleur·es peuvent transformer leurs conditions de vie par leur propre action.
Elle ouvre une alternative à la collaboration des directions syndicales qui cherchent à contenir la mobilisation et à la gauche parlementaire, à LFI dont la politique l’enferme dans une perspective institutionnelle.
Elle insuffle un renouveau de la confiance et de la conscience politique, confiance dans la force des travailleur·es, de la jeunesse, conscience que l’avenir, leur avenir et celui de la société, dépend d’eux, de leur capacité à s’organiser à la base pour diriger et contrôler leur lutte. « C’est nous qui travaillons, c’est nous qui décidons » se décline à tous les niveaux !
Les transformations qui s’engagent passent par la construction d’un parti pour l’émancipation des exploité·es et des opprimé·es, un parti qui défende une stratégie révolutionnaire qui permette de redonner confiance dans les capacités du monde du travail autour d’une politique d’indépendance de classe qui articule la lutte en cours, les revendications vitales avec la préparation d’un affrontement avec le capital et l’Etat.
Jeunes, travailleur·es, tous solidaires et uni·es organisons-nous pour affronter le capital et son État
« Ce n’est que le début de cette révolution de la Gen Z » disait une manifestante. Oui, le mouvement actuel participe d’un soulèvement de la jeunesse qui ne connaît pas les frontières de leur vieux monde dépassé et condamné. Partout, il est porté par le même refus d’être sacrifié aux intérêts de la minorité parasite et corrompue qui dirige la société à son seul profit, partout il se heurte à la même répression pour le soumettre et le briser.
Il s’inscrit dans un long développement des mobilisations à l’échelle internationale depuis le premier séisme financier de 2008-2009 dont le capitalisme financiarisé mondialisé ne s’est pas remis. D’expédients en expédients, il s’enfonce dans le marasme accumulant des fortunes sans limite entre quelques mains au détriment de l’ensemble de la société, des travailleur·es et de la jeunesse.
Le mouvement des « gilets jaunes » qui avait occupé les ronds-points en 2018 et voulait chasser Macron du pouvoir en constitue ici une étape importante. Il est à nouveau au rendez-vous, ce samedi, ouvrant la porte à l’entrée dans la lutte du monde du travail, à la convergence des colères et des révoltes.
Cela suppose de rompre avec l’orientation des directions syndicales. Après plusieurs semaines de silence, Sophie Binet reconnaît sur LCI que « la montée du 17 octobre montre l’ampleur de la colère et donc partout où les conditions seront réunies, la CGT en sera » mais l’appel interprofessionnel lancé pour le 5 novembre ignore le 17. Cet attentisme cède à la passivité alors que, partout, sur les lieux de travail devrait s’ouvrir la discussion sur les moyens de faire plier le gouvernement et renvoyer l’extrême droite dans les cordes. La mobilisation saura utiliser la journée du 5 quels que soient les objectifs des directions syndicales.
Développer le mouvement, œuvrer à son extension passe par son organisation démocratique par en bas afin de transformer l’énergie explosive des manifestations en force militante et qu’elle gagne la classe ouvrière.
Mai 68 resurgit au cœur de la lutte, symbole de la contestation révolutionnaire. En réalité, de par le contexte et la situation internationale du capitalisme, le soulèvement en cours représente déjà une autre étape dans l’affrontement avec la bourgeoisie que Mai 68, au sens où il surgit à un moment de l’histoire où le capitalisme est à bout de souffle et marche à la faillite.
Les jeunes révolté·es constituent les premiers bataillons d’une guerre de classe qui porte l’alternative socialisme ou barbarie. Il n’y aura pas de répit, pas de compromis entre la classe dominante corrompue et condamnée et « ses fossoyeurs » pour reprendre l’expression de Marx et d’Engels dans le Manifeste du parti communiste.
La jeunesse qui fait irruption sur la scène a un rôle décisif à jouer, rompre avec des décennies de recul, de décomposition des vieux partis issus du mouvement ouvrier, dépasser les limites et l’incapacité du mouvement révolutionnaire à s’unir pour jeter les bases d’un futur parti des travailleur·es qui reste à l’état embryonnaire.
Le mouvement révolutionnaire est aujourd’hui paralysé par ses divisions sectaires. Lutte ouvrière, Révolution permanente, le NPA-Révolutionnaires sont engagé·es, chacun·e de son côté, dans une course absurde pour obtenir les parrainages nécessaires afin que chacun·e puisse avoir son propre candidat à l’élection présidentielle alors qu’elles expliquent qu’il n’y a rien à en attendre, que toutes et tous sont au coude à coude dans le mouvement et que la tâche de l’heure est d’unir nos forces !
Il est bien peu probable qu’elles rompent avec cette fuite en avant pour élaborer une campagne commune en lien avec le mouvement, ses suites pour rompre avec le passé de divisions et avancer vers la construction d’un parti démocratique et révolutionnaire des travailleur·es.
On ne peut que le regretter et militer pour qu’il en soit autrement.
Une telle révolution culturelle sera l’œuvre de la nouvelle génération qui fait ses premières armes, appelée à écrire une nouvelle page de l’histoire des luttes pour l’émancipation.
Ces dernières ne connaissent pas de frontières, elles ont pour théâtre l’Europe et le monde, elles sont étrangères au nationalisme et s’inscrivent dans un processus international découlant de la même crise capitaliste globalisée.
Une nouvelle page s’ouvre dans la construction de l’instrument de ces luttes. Celui-ci ne pourra être que démocratique et révolutionnaire, ouvert à la libre discussion, en rupture avec le dogmatisme et les conceptions fort peu démocratiques voire bureaucratiques qui ne pensent les relations entre révolutionnaires qu’en terme de rapport de force avec leur cortège d’exclusions, de scissions, de sectarisme.
La nouvelle génération porte ce souffle de liberté, d’esprit critique, d’audace, d’exigence démocratique et solidaire nécessaire à la refondation du mouvement révolutionnaire et au renouveau des luttes de la classe travailleuse.
Yvan Lemaitre