« Dette de la France : une mise sous tutelle du FMI n’est plus exclue » titrait en début de semaine La Tribune. « Face à l’ampleur de notre endettement, Éric Lombard, le ministre de l’Économie, tire la sonnette d’alarme. Notre pays perd en souveraineté, en indépendance, et pourrait se retrouver sous la menace d’une mise sous tutelle des créanciers et du FMI », ce dernier appelant à des « décisions difficiles ».
« Nous ne pouvons plus continuer à marcher en somnambules vers le mur de la dette » faisait écho mercredi le directeur de la Banque de France… « Nos enfants et petits-enfants doivent déjà faire face à un monde plus dur et à la menace climatique. Ne leur laissons pas en plus une facture financière insupportable » (!) Tout est dans le « nous »…
Quelques jours plus tôt, Moscovici, ex ministre socialiste et président de la Cour des comptes, expliquait : « En deux ans, le déficit de la Sécu sera multiplié par deux. Il faut que chacun se rende compte de la gravité de la situation […] Nous ne pouvons pas nous permettre de continuer à jouer avec notre déficit et notre dette. Ceux qui pensent que les problèmes de liquidité, de solvabilité, les problèmes de crédibilité, sont des problèmes théoriques se trompent ». Rien de théorique c’est sûr ! Mais une spoliation très concrète et matérielle, qui s’accentue depuis des décennies, par les intérêts privés qui dominent la Sécu, le système de santé, et l’ensemble de la chose publique.
Quant à Macron, il est monté au créneau à plusieurs reprises mardi sur TF1 contre le projet de taxe Zucman, du nom de l’économiste à son origine, qui visait à instaurer un impôt plancher de… 2 % sur les patrimoines de plus de 100 millions d’euros : « Est-ce que vous pensez que si la France toute seule met une taxe sur les patrimoines de plus de 100 millions d’euros, les gens vont gentiment rester pour être taxés ? » Sans rire !
La dette, outil de dépossession
La dette publique a augmenté de près de 203 milliards d’euros en 2024. Elle représente 113 % du PIB. La charge annuelle des intérêts prélevés par les créanciers (banques, fonds de toute espèce…) atteindra cette année 67 milliards. Elle a plus que doublé en cinq ans et le ministre de l’Economie l’annonce à 100 milliards en 2030, devenant ainsi le premier poste du budget de l’Etat ! Une manne bénie pour la finance, qu’elle capte directement dans les caisses publiques, au nom de laquelle le gouvernement vient d’annoncer 40 milliards d’économies supplémentaires à réaliser dans le budget 2026.
La presse aux ordres se fait le relai de la propagande des classes dominantes : « chacun » devrait « faire un effort » pour réduire cette dette « insoutenable » dont « nous » serions responsables et coupables… La campagne est rodée à défaut d’être originale, et s’intensifie contre les retraité·es, les jeunes, les travailleur·ses, les « profiteurs » !
Les véritables assistés et leurs compères, eux, nous expliquent qu’ils œuvrent pour la France, l’avenir. Ils ont donné de la voix jeudi dernier au Sénat repoussant le projet de loi Zucman. Il y a peu, Attac pointait qu’entre 2018 et 2023, 207 milliards d’euros de cadeaux fiscaux ont été accordés aux grandes entreprises et aux ménages les plus aisés. Et Médiapart rappelle que « le taux d’impôt des 0,01 % les plus riches tend vers zéro […] les grandes fortunes logent leurs revenus dans des sociétés holdings qui échappent à l’impôt ».
Une bonne partie de ces milliards accaparés par les multinationales ruisselle vers leurs actionnaires. En 2024, ceux du CAC 40 se sont à eux seuls partagé près de 100 milliards d’euros. Soit + 40 % en trois ans. Dans le même temps, le pouvoir d’achat des salarié·es a lui diminué de 4 % d’après les calculs de la CGT.
Quant aux ministres du gouvernement Bayrou, sélectionnés dans le sérail, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique vient de publier leurs déclarations de patrimoine. 2,6 millions d’euros en moyenne pour la seule partie déclarée. La palme revient à Ferracci, ministre de l’Industrie et de l’Energie, 23 millions, suivi par Lombard, ministre de l’Economie, 21 millions.
Les riches et leurs valets redoublent de cynisme pour tenter de masquer la réalité des rapports de classe, la logique mortifère de leur société de prédation où toute activité humaine est soumise au marché, à la loi du profit, à la finance. Leur parasitisme accélère aujourd’hui le démantèlement de ce qu’il reste de Sécu, des retraites, des services publics.
Le gouvernement prépare l’opinion et l’offensive, les appareils syndicaux le consensus
L’ensemble du personnel de la bourgeoisie se relaie pour tenter de préparer l’opinion à coups de discours alarmistes et de préjugés anti-fonctionnaires, anti-retraités, anti-jeunes… au nom de l’avenir de « notre pays ». « L’idée n’est pas d’augmenter les impôts […] C’est un problème de dépenses publiques » a répété Lombard. Tous les ministères, sauf celui des Armées, sont sommés de préparer des coupes pour le budget qui sera présenté dans un mois. Un gigantesque « brainstorming » pour faire les poches des classes populaires, sabrer dans la dépense publique et la protection sociale.
Non-remplacement des départs à la retraite dans la Fonction publique, suppression d’un tiers des agences de l’Etat, qui conduiraient à 200 000 suppressions de postes, gel des salaires, possible allongement du délai de carence en cas de maladie, hausse des impôts des retraités, remise en cause du financement des collectivités locales… rien ne doit être tabou nous explique-t-on. Et surtout pas la Sécu et les retraites !
Le COR (Conseil d’orientation des retraites, organisme paritaire) a présenté jeudi son rapport, confirmant la perspective d’un recul de l’âge de départ à 66,5 ans que son directeur macroniste avait fait fuiter quelques jours plus tôt, provoquant la réaction indignée des syndicats. Solidaires dénonçait la volonté du directeur du COR de « susciter un sentiment de panique par l’affirmation de déficits réels ou supposés, certains parfaitement fantaisistes puisque prévus en 2070, c’est-à-dire dans 45 ans (!) pour imposer de nouvelles régressions […] ». Sophie Binet, pour la CGT, expliquait qu’elle espérait « faire évoluer le rapport du COR »... C’est semble-t-il raté. La CGT a finalement exprimé « une réserve » sur le texte (!) et son représentant a dénoncé : « le message du rapport est clairement qu’il faut reculer l’âge de la retraite […] Les règles de consensus qui prévalaient au sein du COR sont sérieusement écornées ». Sans blague ?
Quant à la farce du conclave qui se termine dans quelques jours, le Medef a sifflé la fin de la partie, réaffirmant sans surprise qu’il ne transigerait pas sur les 64 ans, appelant pour la suite à « s’inspirer de ce qui se passe chez nos voisins européens »… et la CFDT n’en fait plus une condition. La « grande victoire » du vote le 5 juin de l’abrogation de la réforme a fait long feu.
Le gouvernement entend désormais associer les syndicats à la remise en cause de l’assurance maladie, les appelant à un « travail partagé ».
Déficit de l’Assurance maladie, financiarisation de la santé, une prédation généralisée
Le rapport alarmiste de la Cour des comptes pointant un déficit « hors de contrôle », un « système à la dérive », appelle à des « mesures vigoureuses de redressement ».
Les chiffres visent à assommer : le déficit de la Sécu s’élève en 2024 à 15,3 milliards dont 13,8 pour la branche maladie. Bien peu comparé aux exonérations en tous genres dont bénéficient les entreprises... et nettement moins que les 18,2 milliards que prévoyait la loi de financement de la Sécurité sociale adoptée en début d’année ! Mais peu importe à tous les zélateurs qui entonnent le refrain d’une nécessaire remise en cause de la prise en charge des assurés sociaux et de nouvelles ponctions dans les poches des classes populaires ! Le « trou abyssal de la Sécu » est la base de la propagande qui, depuis des décennies, légitime la casse du système de protection sociale et du système de santé, leur soumission aux intérêts privés, et qui sert aujourd’hui de justification à la financiarisation de la santé.
Toutes les pistes sont ouvertes pour le prétendu « redressement » : baisse des allocations, déremboursements, remise en cause de la prise en charge des « affections longues durée » déjà très encadrées qui ouvrent droit à un remboursement à 100 % par la Sécu, augmentation de la part des assurances privées, hausse de la CSG, désindexation des retraites par rapport à l’inflation…
Les syndicats ont été invités par Macron à « discuter du financement », et il est évidemment exclu de ponctionner les profits et d’augmenter les cotisations patronales. Alors que la TVA représente déjà plus de 20 % des recettes de la Sécu, l’instauration d’une « TVA sociale » est revenue sur la table… Impôt tellement « social » que la Cour des comptes elle-même a calculé que la TVA représente 12,5% du budget des 10 % les plus pauvres contre 4,7% de celui des 10 % les plus riches !
Comme l’Assurance maladie, les hôpitaux publics croulent sous la dette et paient un lourd tribut aux banques. Leur déficit a atteint 2,4 milliards d’euros en 2023, un record. Le système de santé, exsangue après 40 ans d’offensives libérales et de réformes le bradant aux intérêts privés, est devenu un immense terrain de jeux pour la finance.
Tous les secteurs sont concernés, des hôpitaux publics aux cliniques privées en passant par les Ehpad, les groupes de biologie médicale, les centres de radiologie, d’odontologie, d’optique… Un vaste et profond mouvement de restructurations-privatisations-concentration est en cours sur fond de fermetures de services, de disparition d’hôpitaux, de récupération par le privé des activités les plus rentables, d’absorption et concentration des établissements privés dans des groupes dominés par les fonds spéculatifs et les banques… auprès desquels tous les établissements sont lourdement endettés.
Le Crédit Agricole, banque « mutualiste » et « coopérative » a ainsi créé il y a deux ans une filiale « Santé & Territoires » pour pénétrer le marché du soin et de la dépendance. « Il y a 7 millions de Français sans médecin traitant et 30 % des Français qui vivent dans des déserts médicaux » détaille son Directeur qui pointe les opportunités. « Nous sommes déjà opérateurs de services à travers 15 centres de santé, et 40 maisons de santé qui délivrent environ un million de consultations. Nous détenons également 70 maisons de colocation senior… ». La banque est en train de racheter le réseau d’aide à domicile Petit-fils, « premier acteur du service aux seniors en France », au groupe Clariane (ex-Korian).
Les opportunités sont d’autant plus nombreuses que, comme Clariane, nombre de groupes lucratifs de santé et d’Ehpad, cherchent à céder des parts de leurs actifs pour faire face à des déficits et une dette croissante.
Ni consensus, ni arrangement !
La logique en cours est implacable, il ne peut y avoir d’autre évolution du système de santé, de protection sociale, de retraite sans une remise en cause de la domination des intérêts privés, sans la prise en main par les travailleur·ses et les usager·es du système de santé et de protection sociale et au-delà leur contrôle des richesses et du fonctionnement de la société.
« Laissons jouer le dialogue social en cours, il fonctionne souvent bien » expliquait il y a quelques jours le patron de la Banque de France au journal Les Echos. Oui, il fonctionne pour soumettre les appareils syndicaux en espérant, à travers eux, désarmer idéologiquement et politiquement les travailleurs.
Mais l’affrontement est inévitable, les classes dominantes l’ont engagé, et le « dialogue » est passablement émoussé !
Les grèves qui éclatent régulièrement dans la Santé, les Ehpad, les services d’urgence débordés, témoignent du prix payé par les salarié·es et les usager·es, de la dégradation des conditions de travail et de soins dans tous les établissements, du public comme du privé. Pour tenter de pallier leurs déficits, les établissements tentent de réduire le recours à l’intérim, font davantage appel à des personnels moins qualifiés, augmentent la sous-traitance… Les démissions, les arrêts-maladie pour burn-out ou autre n’ont jamais été aussi nombreux aggravant le manque de personnel, détériorant encore plus les conditions de travail, un cercle vicieux. Ceux qui parmi les établissements cherchent à embaucher n’y parviennent pas, et quasiment tous les corps de métier sont concernés, des aides-soignantes aux médecins. La question centrale est évidemment celle des salaires, mais elle est loin d’être la seule. Les professionnels n’acceptent plus les conditions dans lesquelles on leur impose de travailler, les cadences, les pressions, la maltraitance institutionnelle à l’égard des résidents dans les Ehpad, des usagers de la santé, pas plus que celle à l’égard des travailleur·ses eux-mêmes.
Personne ne peut croire au prétendu « retour » aux mythiques « jours heureux » de la Sécu que nous vante encore une fraction de la gauche syndicale et parlementaire, un « consensus » XXL en quelque sorte dont il suffirait d’aller convaincre dans les salons institutionnels. Folie que de croire que l’histoire et la lutte de classe pourraient marcher à reculons ! Non seulement « les jours heureux » étaient une tromperie pour gagner la paix sociale après la guerre, mais laisser croire que le capital et son Etat pourraient reculer grâce au dialogue dans l’offensive pour sauver leurs profits et leur système est un mensonge complice. La défense de la santé, des retraites, de la sécu, des services publics et de nos droits pose la question du fonctionnement de la société, elle nécessite de contester la domination d’une infime minorité dont l’avidité conduit à la ruine de toute la société.
Isabelle Ufferte



