Le départ forcé de Bayrou s’inscrit dans une longue période de crise politique du pouvoir en France, une difficulté de plus en plus grande pour l’exécutif de disposer d’une majorité lui permettant de faire valider sa politique au profit des classes dominantes par les canaux dits « démocratiques », tandis que monte la menace du regroupement de forces réactionnaires postulant au pouvoir. Cette crise politique est à l’œuvre partout sur la planète, marquée par l’évolution vers l’extrême droite des pouvoirs des pays dits « démocratiques », à l’instar des USA de Trump.

Cette « droitisation » des pouvoirs s’accompagne d’une montée de la révolte sociale. C’est le signe de l’exacerbation de la lutte des classes, exacerbation qui trouve ses racines dans la dégradation économique et sociale, elle-même produit de la fuite en avant du mode de production capitaliste dans une crise globale, économique, environnementale, financière, guerrière… Une situation que les moyens déployés depuis la crise de 2007-2009 par les Etats et les banques centrales, la mise sous perfusion de la finance internationale par milliards de milliards, n’ont fait qu’aggraver.

C’est pourtant cette politique que Macron et ses premiers ministres à répétition sont résolus à poursuivre avec des mesures austéritaires de plus en plus violentes au nom de la défense d’un prétendu intérêt national. Intérêt national dont la priorité consisterait à tout faire pour mettre un coup d’arrêt à l’endettement du pays qui, nous expliquent-ils, nous « conduit dans le mur ».

Ce n’est pas la dette qui conduit dans le mur, c’est sa fonction, financer les profits du capital et la rente des financiers-créanciers. La mise en scène de Bayrou, déplorant que la dette augmente de 5000 euros par seconde alors qu’il présentait le 15 juillet son plan pluriannuel « Stop à la dette » censé faire passer le déficit à 4,6 % en 2026, à 4,1 % en 2027, 3,4 % en 2028 pour atteindre 2,8 % en 2029, est une arnaque. Son plan pluriannuel de coupes budgétaires (43,8 milliards en 2026, la suite à l’avenant) n’est autre que la planification d’un racket sur la santé, les retraites, les allocations chômage, les services publics, etc., au profit des couches supérieures de la bourgeoisie, ses donneurs d’ordre.

Le remplacement de Bayrou par Lecornu ne changera rien sur le fond, malgré la blague de son annonce de « ruptures ». La casse sociale se poursuivra, à moins que les mobilisations n’y mettent un terme. Tout comme se poursuivra la fuite en avant de l’endettement public, qui est une des caractéristiques principales de la période.

La dette publique, machine à piller les richesses publiques au profit de la finance

L’emballement de l’endettement public n’est pas une spécificité française mais bien une tendance mondiale. Le FMI estime que le rapport du montant de la dette publique mondiale au PIB mondial a doublé depuis 2007. Aujourd’hui de 80 %, il serait de 100 % en 2030. En 2024, la dette mondiale atteignait 102 000 milliards pour 97 000 l’année précédente.

Le scandale c’est que les Etats aient abdiqué du contrôle des finances publiques qui sont aujourd’hui entre les mains et sous le contrôle des banques et des financiers qui empochent ainsi une rente, spéculent et décident des taux d’intérêt comme vient de le faire Fitch pour la France.

Ainsi, l’augmentation de la dette s’est accompagnée d’une forte hausse des taux d’intérêt qui, associée à celle de l’endettement global, se traduit par une forte hausse du montant des intérêts à rembourser. A l’échelle mondiale, l’année dernière, ce montant s’élevait à 2 720 milliards de dollars, 11,2 % de plus qu’en 2023. En France, la dette atteint 3 350 milliards d’euros, à 116 % du PIB. Le montant des intérêts est de 66 milliards d’euros cette année pour 26 milliards en 2020. La situation est identique dans tous les pays du G20. En particulier aux Etats-Unis où la dette atteint 37 000 milliards de dollars, le montant des intérêts 1000 milliards par an et ne cesse de grimper.

Au début de la décennie 2010, la crise de la dette, la menace que certains pays soient dans l’incapacité de payer les intérêts de leur dette, avait touché quelques pays européens, en particulier la Grèce, avec les dégâts sociaux que l’on connaît. Aujourd’hui, la menace porte sur l’ensemble des pays les plus riches, avec un niveau d’insolvabilité sans précédent.  

Cette situation ne vient pas d’erreurs de gestion, de dirigeants politiques qui n’auraient pas traité les finances publiques en « bons pères de famille » comme on voudrait nous le faire croire. Elle est le produit d’une politique délibérée, au service des profits de l’oligarchie financière qui règne sur les multinationales, les banques et autres institutions financières. Les déficits publics qu’elle est destinée à combler sont pour l’essentiel creusés par les politiques de cadeaux à ces entreprises, sous forme de financements, d’aides diverses et d’une fiscalité extrêmement favorable. En France, depuis l’arrivée de Macron au pouvoir, les réductions d’impôts au profit des plus riches auraient entraîné une perte de recettes fiscales de 50 milliards par an. Quant aux aides de l’Etat aux entreprises, elles auraient atteint 211 milliards pour la seule année 2023. Cerise sur le gâteau, ce sont ces mêmes grands financiers qui empochent ces subventions et ces faveurs fiscales qui prêtent de l’argent à l’Etat et en encaissent les intérêts. Pour donner un ordre d’idée, si l’on ajoute aux 211 milliards de cadeaux les 66 milliards d’intérêts de la dette, ce sont 277 milliards qui vont des caisses de l’Etat en direction de la finance. Tandis que se multiplient les offensives de celui-ci pour en faire payer la facture aux classes populaires…

Le mécanisme de la dette publique n’est autre qu’une machine à ponctionner les revenus du travail, les salaires du plus grand nombre pour garantir les profits de classes dominantes dont les profits tirés de l’exploitation du travail s’amenuisent du fait d’une économie en panne. C’est l’Etat qui, à travers sa politique budgétaire de classe, organise ce racket, tout en réduisant la maigre part des dépenses publiques dont bénéficient encore les classes populaires. Les conséquences en sont en fin de compte une aggravation des causes mêmes de l’endettement dans une spirale destructrice caractéristique de la crise globale qui touche le capitalisme.

Les ingrédients d’une crise globale, « structurelle », du mode de production capitaliste

Comme pour la dette, une des caractéristiques de la période actuelle du capitalisme réside non seulement dans le fait qu’il est incapable de mettre fin à la crise globale dans laquelle il est plongé depuis 2007-2008, mais aussi que cette crise ne cesse de s’aggraver, du fait des contradictions du système comme des mesures prises par les Etats et les institutions financières pour y faire face. C’est le signe de sa sénilité, dont la cause première réside dans l’infrastructure économique de la société, l’épuisement du système d’accumulation capitaliste.

Une des raisons essentielles de cet épuisement résulte des progrès considérables qui ont été réalisés en termes de capacités de production. Pour réaliser un produit donné, il faut de moins en moins de travail humain. Mais c’est au prix d’une contradiction pour le capitalisme : ce type de production demande de plus en plus de capitaux en termes d’investissements matériels tandis que la diminution de la quantité de travail humain nécessaire réduit la plus-value que le capital peut tirer de ce travail, puisque seul le travail humain produit des valeurs nouvelles. Plus de capital investi pour moins de travail producteur de plus-value se traduit nécessairement par une diminution de la rentabilité des capitaux investis dans la production de biens et de services, ce que Marx appelait « baisse tendancielle des taux de profit ». Cela se traduit dans les statistiques officielles par le ralentissement de la croissance de la productivité horaire du travail, calculée en divisant le PIB d’un pays par le nombre d’heures de travail correspondant, un phénomène face auquel les capitalistes et leurs économistes restent impuissants. Les capacités d’investissement offertes par la production de marchandises sont de plus en plus incapables d’absorber des masses de plus en plus considérables de capitaux disponibles. Masses d’autant plus considérables que ces capitaux sont l’objet d’une spéculation à tout va sur les marchés financiers.

Ralentissement économique et hypertrophie spéculative sans précédents sont les ingrédients de cette crise d’accumulation dont les conséquences se traduisent par l’exacerbation de la guerre commerciale, la fuite en avant militariste et guerrière, les menaces de krach financier et de crise de la dette, la crise environnementale, la crise politique et sociale… Elle est l’expression d’une contradiction de plus en plus violente entre le développement des moyens de production, leur degré de socialisation, et le contrôle qu’exercent sur ceux-ci une minorité de parasites, l’oligarchie financière qui règne sur les sommets des grandes multinationales, la propriété privée financière des moyens de production et d’échange.

Cette contradiction se traduit inexorablement sur le terrain de classe, posant la question du pouvoir : qui, de la minorité de parasites dont la boulimie de profits conduit l’humanité à la ruine ou de l’immense majorité qui créé toutes les richesses exercera son contrôle sur la société ? Elle est l’expression de la maturation des conditions objectives et subjectives de la révolution socialiste mondiale.

Face au bloc réactionnaire et à l’impuissance de la gauche institutionnelle, l’urgence d’un front démocratique et révolutionnaire des travailleur·es

La poussée à droite vers la constitution d’un bloc réactionnaire des serviteurs politiques de la bourgeoisie est la conséquence directe de la nécessité, pour cette dernière, d’accentuer toujours plus sa guerre de classe et de faire face, sur le plan policier comme idéologique, à la contestation sociale que cette politique génère.

La gauche institutionnelle porte sur le fond la même analyse de la situation, tout en prétendant défendre une autre politique : réduire la dette, oui, mais d’une façon moins douloureuse et moins injuste pour les classes populaires… La taxe Zucman est de nouveau mise en avant, comme moyen de « faire payer les riches ». Selon lui, un prélèvement de 2 % sur les patrimoines de plus de 100 millions d’euros (1800 foyers fiscaux) rapporterait 20 milliards d’euros par an (pas plus de 5 milliards disent ses détracteurs). Cette menace de ponction sur les richesses d’une infime minorité est taxée de « politique confiscatoire » par certains de ses opposants. Et tandis que le débat pour-contre cette taxe agite la presse et le microcosme politicien, le PS en a fait une condition pour monnayer avec Lecornu sa non censure du futur budget…  La gauche institutionnelle révèle encore une fois son intégration au système, son horizon politique réduit au cadre national, son incapacité à mesurer l’ampleur de la crise du système, son refus de s’en prendre à ses véritables causes. Il n’y a aucun avenir pour ces marchands d’un « réformisme » hors du temps, pas d’autre perspective que de constituer une sorte d’« aile gauche » du bloc réactionnaire, ou se dissoudre dans une agitation stérile.

A l’opposé, le mouvement « bloquons tout », la vitalité des manifestations, l’ampleur des AG, la volonté qui s’y exprime de s’organiser soi-même porte de tout autres perspectives. Les travailleur·es, les jeunes qui ont pris le mouvement en main, les militant·es syndicalistes, ont besoin de formuler une politique en réponse à cette impasse historique des classes dominantes capitalistes et de leurs serviteurs politiques.  

Dès aujourd’hui, dans le déroulement même du mouvement, la discussion est ouverte non seulement sur les formes d’actions mais aussi sur nos revendications, sur le bilan des directions de la gauche parlementaire et syndicale, sur les objectifs, le programme pour mettre fin aux politiques d’austérité, aux inégalités, à la concentration des richesses entre les mains d’une minorité.

Il ne suffit pas pour cela de taxer les riches ou de répartir différemment les richesses, d’une autre politique fiscale moins injuste. Il est nécessaire de s’attaquer à la logique même du système, à son moteur, la course au profit, à la concurrence mondialisée, c’est-à-dire empêcher les capitalistes et financiers de nuire.

Il n’y a pas d’autre solution pour cela que l’expropriation et la prise de contrôle par les travailleur.es des grandes entreprises multinationales, des banques et autres institutions financières, le regroupement de ces dernières sous forme d’un monopole public de crédit, l’annulation de la dette publique, l’abolition des marchés financiers. Un tel monopole du crédit, placé sous le contrôle démocratique des travailleur.es et de la population, permettrait d’orienter les financements en fonction des besoins et non des perspectives de profit. Il permettrait la mise en œuvre d’une planification démocratique de la production en vue de la satisfaction des besoins de chacun·e, tout en mettant en œuvre les moyens de restaurer les équilibres naturels détruits par la folie productiviste.

Il n’y a aucune « politique confiscatoire » dans ce programme, exproprier les expropriateurs n’est que justice !

« Le capital, écrivait Marx, est du travail mort qui ne s’anime qu’en suçant - tel un vampire – du travail vivant, et qui est d’autant plus vivant qu’il en suce davantage ». En d’autres termes, le capital sur lequel la minorité de parasites qui nous impose sa loi prétend avoir des droits de propriété est le fruit de l’exploitation de générations et générations de prolétaires, le fruit de leur travail. Cela donne aux travailleur·es, aux exploité·es d’aujourd’hui, toute légitimité pour récupérer ce capital en expropriant ses « propriétaires » et le mettre au service de la collectivité. C’est, au-delà de cette légitimité, la condition nécessaire pour sortir l’humanité de la marche à la catastrophe dans laquelle l’entraîne le capitalisme en faillite.

Daniel Minvielle

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