En marge de ce non-événement qu’a constitué la COP23, un appel signé par 15 000 scientifiques issus de 184 pays, largement repris dans les médias, a lancé une alerte solennelle sur l’état de la planète. Cet appel souligne que depuis 25 ans la situation n’a fait qu’empirer à l’échelle mondiale : réchauffement climatique, montée du niveau des océans, effondrement de la biodiversité, pollution chimique de l’eau douce et des océans, déforestation... Face à l’impuissance des responsables politiques, les signataires en appellent à un sursaut des citoyens mais le fond des mesures proposées relève plus de préjugés voire d’une escroquerie que de la science. « Nous mettons en péril notre avenir en refusant (…) de prendre conscience que la croissance démographique rapide et continue est l’un des principaux facteurs des menaces environnementales et même sociétales. » peut-on lire dans cet appel et même : « Il est également temps de réexaminer nos comportements individuels, y compris en limitant notre propre reproduction (l’idéal étant de s’en tenir au maximum au niveau de renouvellement de la population) et en diminuant drastiquement notre consommation par tête de combustibles fossiles, de viande et d’autres ressources. »

Cela participe du mensonge qui prétend que la crise écologique serait la conséquence d’une croissance démographique, économique et technologique indifférenciée d’une humanité abstraite, en masquant la réalité des rapports d’exploitation, d’oppression, de pillage qu’une minorité impose à la grande majorité de la population. C’est l’éternel retour des raisonnements malthusiens… masquer la responsabilité des classes dominantes en rendant les plus pauvres coupables de leur sort.

Que ce soit par cynisme, aveuglement ou simplement préjugés sociaux, cela revient à soigneusement éviter de lier la crise écologique à la critique du capitalisme, de la propriété privée, de l’économie de marché, du pouvoir et de la richesse des classes dominantes, tout en prônant la sobriété aux populations.

Si l’origine humaine de la crise écologique ne fait plus aujourd’hui de doute, il faut en chercher les causes dans ce qui caractérise l’humanité actuelle, c’est-à-dire dans les rapports sociaux de classes qui structurent la société capitaliste et sont le moteur de son histoire.

La crise actuelle est le résultat d’une histoire bien concrète, celle de l’émergence et du développement du mode de production capitaliste. Avec la mondialisation, le capitalisme a généralisé à l'échelle de toute la planète, les contradictions qu’il portait en lui dès son origine, entraînant une crise globalisée dont la crise écologique est un des aspects. C’est cette course en avant perpétuelle sans autre but que l’accumulation du Capital qui font que, comme Marx l’écrivait, le capitalisme ne peut se développer « qu'en épuisant en même temps les deux sources d'où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur. »

Le caractère insoluble de la crise environnementale dans le cadre du capitalisme donne à la question écologique son caractère potentiellement révolutionnaire, à condition de ne pas en faire un problème à part mais de l’intégrer pleinement à notre critique du capitalisme… à la lutte des classes. Elle est en cela un levier pour aider à reconstruire une conscience de classe.

Une crise écologique conséquence de la mondialisation capitaliste

Entre climato-scepticisme et malthusianisme, offensive réactionnaire des classes dominantes

Face à la gravité de la crise écologique, la bourgeoisie et ses représentants font étalage non seulement de leur irresponsabilité, de leur impuissance mais aussi d’idées fondamentalement réactionnaires.

Les climatosceptiques comme Trump qui en viennent à nier les faits scientifiques eux-mêmes, sont l’expression de la fraction la plus réactionnaire de la bourgeoisie, celle notamment liée aux multinationales du charbon et du pétrole qui n’a pas renoncé au pactole des réserves d’énergies fossiles encore non exploitées qu’elle possède à travers le monde. Comme le résume avec une clarté exemplaire Rex Tillerson, ex- PDG d’ExxonMobil, une des plus puissantes multinationales actuelles, « Ma philosophie c’est de gagner de l’argent. Si je peux forer et gagner de l’argent, alors c’est ce que je veux faire », Dans le Capital, Marx écrivait « Après moi le déluge ! Telle est la devise de tout capitaliste et de toute nation capitaliste. Le capital ne s'inquiète donc point de la santé et de la durée de la vie du travailleur, s'il n'y est pas contraint par la société » et, pourrait-on ajouter, il s’inquiète encore moins des dégâts sur l’environnement…

Mais au cynisme réactionnaire et stupide des climatosceptiques répond un mensonge éclairé mais teinté de malthusianisme qui n’est pas moins réactionnaire et qui est désormais repris en boucle par les chefs d’États, les grandes entreprises du capitalisme vert, les grandes ONG environnementales voire certains milieux scientifiques. La première cause de dégradation de l’environnement serait le nombre d’habitants sur la planète.

Pointer la croissance démographique revient en réalité à rendre les populations les plus pauvres responsables de la crise écologique. En effet le rythme de croissance démographique, très inégal à l’échelle du monde, est lié au niveau de vie des populations : faible voire en recul dans la plupart des pays riches mais encore très fort dans les pays les plus pauvres.

C’est un mensonge d’autant plus cynique que ce qui caractérise la situation actuelle, ce n’est pas tant la surpopulation que les effroyables inégalités qui déchirent toute la population mondiale. « L’humanité » est une généralisation bien commode pour faire disparaître la réalité de ces inégalités sociales mais bien insuffisante pour comprendre les enjeux de la crise actuelle.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes… Les 1 % d’habitants les plus riches de la planète possèdent autant que les 99 % autres. C’est une réalité qui a des conséquences y compris sur les questions écologiques. Ainsi les 10 % des habitants les plus riches sont responsables de 50 % des émissions mondiales de CO2 en cause dans le réchauffement climatique, alors que les 50 % les plus pauvres ne représentent que 10 % de ces émissions. Depuis quelques décennies, c’est justement dans les pays riches à croissance démographique faible que les émissions augmentent le plus, et dans les pays pauvres à forte croissance démographique qu’elles augmentent le moins. Pour 1/6 de la population mondiale, la plus pauvre, les émissions de CO2 sont tout simplement proches de 0. Selon le lieu où l’on vit, le rapport de consommation d’énergie moderne peut varier dans un rapport de 1 à plus de 2000. En clair non seulement les habitants les plus pauvres de la planète sont les moins responsables du changement climatique, mais ils sont en général les plus vulnérables face à ses conséquences et les moins préparés pour l’affronter. 

Ne poser le problème qu’en termes démographiques revient aussi à mettre tout le monde sur un même plan, de la bourgeoisie dont les intérêts déterminent toute l’organisation de la production mondiale, aux salariés consommateurs qui en subissent l’exploitation et les conséquences sur leur environnement. Si 90 compagnies d’extraction des combustibles fossiles sont responsables de 63 % des émissions cumulées de CO2 et de méthane entre 1751 et 2010, ce sont bien les dirigeants de ces compagnies et leur système qui en portent la responsabilité, pas leurs salariés ni même les consommateurs qui achètent leurs marchandises.

Les préjugés de l'égoïsme de classe

Le danger de la croissance démographique est un mythe qui revient régulièrement face au développement des inégalités sociales. Il reflète les préjugés et l’égoïsme de classe d’une minorité de nantis, sa peur devant la menace d’une révolte des opprimés comme sa volonté de soumettre les consciences pour leur faire accepter leur sort.

Dans son Essai sur le principe de population (1798), le pasteur anglais Malthus prétendait que c’est parce que la population croît plus vite que les ressources disponibles qu’il y avait des famines en Angleterre, en clair s’il y a de la pauvreté, c’est qu’il y a trop de pauvres : « au grand banquet de la Nature, il n’y a point de couvert pour (eux) ». La Nature a bon dos ! A l’époque de Malthus, la population mondiale n’était encore que d’un milliard, et on ne comptait en Angleterre qu’une dizaine de millions d’habitants mais, il est vrai, un nombre croissant de pauvres, paysans expropriés, artisans ruinés par les débuts de la première révolution industrielle, obligés de rejoindre les grandes villes industrielles pour venir grossir les rangs du prolétariat. Ce n’est pas l’essor de la démographie qui a entraîné cette misère effroyable du prolétariat anglais comme d’ailleurs la pollution des villes anglaises de l’époque mais bien l’essor de la production industrielle capitaliste. C’est pour faire croître son capital que la bourgeoisie anglaise a cherché à produire toujours plus de marchandises dans ses usines pour en inonder, parfois par la force, son empire colonial puis le reste du monde. La misère du prolétariat était la conséquence de cet essor industriel et les arguments malthusiens, loin de résoudre la question sociale, n’ont servi qu’à l’aggraver en conduisant à la suppression de toutes les formes de protection et d’assistance aux pauvres.

Les mêmes préjugés réactionnaires se retrouvent dans le rapport « Halte à la croissance » produit par le club de Rome en 1972. Ce nouveau regain de malthusianisme traduit la peur des classes dominantes et de leurs représentants devant la réalité de l’explosion des inégalités sociales à l’échelle mondiale à la fin des « trente glorieuses » notamment du fait d’un échange inégal entre puissances impérialistes et les pays du Tiers Monde… Et là aussi, ces préjugés ont surtout servi à la justification de mesures d’austérité dans les pays pauvres mais aussi contre la classe ouvrière des pays développés, au nom de la « préservation des ressources ».

Aujourd’hui dans leur version moderne, ce sont les mêmes raisonnements qui conduisent à dire que s’il y a de la pollution c’est que la population, en l’occurrence celle des pays pauvres, est trop nombreuse et qu’en plus elle deviendrait une menace avec son audace à vouloir atteindre le même niveau de développement que celui des pays capitalistes avancés… 

Chercher l’origine de la crise écologique dans les contradictions du capitalisme mondialisé

L’augmentation de la population et de la consommation ne suffit pas à expliquer l’explosion de l’utilisation des énergies fossiles et donc des émissions de CO2. Si entre 1820 et 2017, la population mondiale a été multipliée par 7,5 pour passer de 1 milliard à 7,5 milliards, les émissions de CO2, elles, ont été multipliées par plus de 600. C’est une dynamique bien plus puissante et rapide qui est à l’œuvre, celle de la course aux profits, de l’accumulation sans fin du capital auquel toute l’économie à l’échelle du monde doit se soumettre.

Si la Chine est devenue le premier émetteur de CO2, ce n’est pas suite à l’augmentation de sa population, ni même du fait de l’émergence d’une classe moyenne accédant aux standards de la société de consommation, mais bien parce qu’à partir des années 2000, les bourgeoisies des principaux pays capitalistes ont délocalisé une partie de leurs industries à la recherche d’une main d’œuvre bon marché, faisant de la Chine l’usine du monde et y concentrant finalement leur production industrielle… et une bonne partie de la pollution qui menace aujourd’hui d’étouffer les villes chinoises.

La crise climatique et l'incapacité du capitalisme à y faire face sont la conséquence de cette contradiction fondamentale du capitalisme décrite dès l'origine par Marx : la contradiction entre une production sociale, maintenant mondialisée et une appropriation privée qui met cette production au service d’un seul but : la course au profit.

Le capitalisme est incapable d’être le cadre d’une production rationnelle de biens matériels pour la satisfaction des besoins sociaux et encore moins d'intégrer la nécessaire préservation de l'environnement. Ce n’est pas la croissance de la production de biens matériels qui en est la cause mais la croissance capitaliste, celle du capital nourri par la course aux profits. Le véritable problème est que cette logique capitaliste qui repose sur une concurrence généralisée entre multinationales mais aussi entre travailleurs, rend le système globalement incontrôlable et irresponsable. Il est le cadre d'une lutte des classes acharnée pour l’appropriation des richesses. Le capitalisme peut tout autant entraîner un productivisme destructeur entraînant surexploitation des salariés et ravage de l’environnement que devenir un frein à la production quand elle se heurte aux limites du marché ou quand le capital trouve d’autres sources de valorisation à travers la spéculation. Gaspillage et pénurie, production et destruction, surexploitation et chômage, accumulation de richesse et de misère sont les conséquences d’un mode de production soumis aux lois du marché et incapable d’une régulation pensée rationnellement.

Le capitalisme vert : une fuite en avant vers la financiarisation de la nature

Depuis 25 ans, l’échec des conférences sur le climat est révélateur des contradictions insolubles à travers lesquelles le capitalisme mondialisé se maintient. Ces conférences se sont tenues en parallèle des sommets internationaux qui, dans le cadre de la mondialisation, ont organisé la libéralisation du commerce et de la finance. L’échec répété des premières est directement la conséquence du succès des seconds. De fait, ce sont les intérêts des multinationales et les rivalités entre les États à leur service qui imposent le cadre des discussions sur le climat. L’irresponsabilité sociale et le cynisme de représentants des classes dominantes sont tels qu’ils ont transformé ces conférences en foire commerciale d’un capitalisme vert qui n’est qu’une fuite en avant vers la marchandisation et la financiarisation de la Nature.

Les chefs d’États, les dirigeants des multinationales comme de certaines des plus grandes ONG environnementales en font même la théorie : c’est le marché mondial qui par le jeu de la libre concurrence sera capable de tout réguler automatiquement et à moindre coût… pour cela il suffirait de donner un prix à tout, même à la pollution ou aux espèces en voie de disparition, tout devrait être transformé en marchandise voire en objet de spéculation. Les multinationales ont la mainmise sur les conférences sur le climat, c’est la finance qui pilote la soi-disant transition énergétique, avec ses méthodes : prédation contre les terres et les peuples et bulles spéculatives aux conséquences désastreuses pour l’environnement quand elles éclateront.

Les chefs d’États font de beaux discours pleins d'émotion sur l'avenir de la planète dans les conférences sur le climat et se consacrent au traitement des affaires courantes du capitalisme dans celles de l'OMC ou du G20… où les choses sérieuses, comme les prix des matières premières et des énergies fossiles, se discutent, se décident avec le plus souvent des conséquences désastreuses pour les peuples et l’environnement.

Pas de solution écologique hors de la réalité des rapports de classe

La situation actuelle n’est pas la conséquence d’un « développement humain » abstrait comme le soutiennent les défenseurs de l’Anthropocène. La crise écologique s’inscrit dans l’histoire concrète du capitalisme depuis la révolution industrielle, à travers le colonialisme, l’impérialisme, un échange inégal, qui ont façonné le monde actuel. Il nous faut dénoncer et combattre les délires des climatosceptiques comme le mensonge cynique du mythe de la surpopulation pour faire la critique de fond du mode de production capitaliste, et aborder la crise écologique d’un point de vue de classe.

Se limiter à la critique de la société de consommation et du productivisme revient à prêter le flanc aux raisonnements malthusiens car soit notre critique des causes de la crise écologique conduit à une remise en cause de la propriété privée bourgeoise des moyens de production soit elle ne peut que s’inscrire dans une critique moralisante des consommateurs et prôner une réduction de la consommation et donc de la production comme le font les courants de la décroissance. Les « alternatives concrètes », la « sobriété volontaire » défendues par ces différents courants même pour « révolutionner nos modes de vie » restent sur le terrain du changement des comportements individuels qui empêche d’aller jusqu’au bout de la critique et de la lutte contre le système capitaliste.

Il est tout autant illusoire de penser que la solution viendra d’une somme d’initiatives locales ou individuelles, dont nous pouvons par ailleurs être solidaires, que d’espérer influencer ces mascarades que sont devenus les grands sommets sur le climat.

Toutes les solutions techniques « écologiques » se heurtent à la réalité sociale et politique de la société capitaliste. Elles se heurtent frontalement aux frontières nationales et aux rivalités entre États, comme elles se heurtent aux lois de la libre concurrence et aux intérêts des multinationales qui se livrent à une concurrence acharnée dans un marché mondialisé avec le plus profond mépris pour les peuples et l’environnement.

Le principal obstacle pour faire face à la crise écologique c'est le capitalisme qui en est pourtant aussi le principal responsable.

La planification socialiste, contre les lois du marché, la concurrence et la propriété privée

La lutte contre le réchauffement climatique ne peut être posée que sous l'angle de la lutte des classes, comme une réponse globale qui implique la réappropriation sociale de l’ensemble de l'économie, contre les intérêts de la finance, des multinationales, de la bourgeoisie. La crise écologique remet ainsi de fait la perspective du socialisme à l’ordre du jour, car cette nécessaire réorganisation de l'économie mondiale, de tout l'appareil productif comme des échanges, nécessite la mise en place d’une planification démocratique internationale de l'économie. Cette planification socialiste, communiste, est la condition pour que la rationalité indispensable pour intégrer les données de la science écologique remplace l’irrationalité des marchés et de la concurrence pour organiser l’économie mondiale.

Sur le bilan du dit « socialisme réel »

Pour le courant éco-socialiste, l'urgence de la situation devrait nous conduire à intégrer à la perspective du socialisme, les apports de l’écologie politique, ce qui le conduit à concentrer ses critiques contre le productivisme en général. Son principal argument est le bilan écologique désastreux des pays dits du « socialisme réel » dont le productivisme serait en partie dû à « l’imprégnation du mouvement révolutionnaire par les conceptions scientistes mécanistes développées par la bourgeoisie ».

Ce serait une erreur d’inverser les problèmes… Les politiques mises en œuvre dans ces pays ne sont pas la conséquence d’erreurs théoriques du mouvement révolutionnaire mais celle d'une rupture sanglante avec la perspective même du socialisme, de l’émancipation. Il ne s’agit pas d’erreurs d’interprétation du socialisme dont nous pourrions discuter sur le plan théorique. Le dit « socialisme réel » est le produit d’une histoire, d’une lutte des classes, de crises révolutionnaires et de leurs défaites et des reculs qu'ils ont engendrés. Échec de la vague révolutionnaire des années 20 qui a ouvert la voie à l’émergence d’une caste de bureaucrates et au stalinisme en URSS ; impasse du nationalisme dans laquelle est restée enfermée la vague des révolutions anticoloniales faute d’une politique de classe internationaliste. Staliniens ou nationalistes, ces régimes ont mené des politiques pour défendre les intérêts d’une caste de bureaucrates ou d’une petite bourgeoisie nationale avant tout contre leur peuple. Dans leur concurrence économique et politique avec les puissances impérialistes, ils ont fait des choix productivistes dont leur population a subi les conséquences. Les plans quinquennaux avec leurs objectifs absurdes et dévastateurs, les planifications bureaucratiques staliniennes ou des régimes nationalistes, même quand elles ont été la base d’un réel développement économique, sont une rupture avec le projet émancipateur du socialisme.

Les raisonnements campistes conduisent parfois à oublier cette réalité et à voir des prémisses de socialisme là où il n’y a eu que des régimes défendant avant tout les intérêts d’une minorité ayant parfaitement intégré les mêmes comportements sociaux, le même mépris pour les populations et l’environnement que ceux de la bourgeoisie. Faire le bilan du socialisme réel, c’est d’abord aller jusqu’au bout de la rupture avec toutes les caricatures staliniennes et réformistes des idées socialistes, communistes pour retrouver toute la jeunesse et la radicalité de la critique que Marx a faite du capitalisme. Cette réappropriation de la critique de Marx doit être enrichie des données scientifiques de l’écologie, ce qui est à l’opposé de son affadissement en allant sur le terrain de l’écologie politique, de la critique du productivisme et de la société de consommation, qui en retire tout contenu de classe.

Planification démocratique, condition pour une réappropriation du progrès scientifique et technique

Le mythe du danger de la croissance démographique s’accompagne le plus souvent de la remise en cause de la technique, de la science, voire de l’idée même de progrès. De même que ce n’est pas une humanité abstraite qui est responsable de la crise écologique, ce ne sont pas les progrès des sciences et des techniques qui sont responsables de la course aux profits et des ravages qu’elle entraîne.

Comme Marx le décrivait, avec le capitalisme les différentes révolutions technologiques ont permis un développement sans précédent dans l’histoire humaine des forces productives matérielles, ce qui s’est traduit par le passage de l’artisanat à la manufacture puis à la grande industrie avec laquelle se fait aujourd’hui l’essentiel de la production à l’échelle du monde. La crise écologique n’est pas la conséquence des découvertes scientifiques qui ont permis ce développement mais du fait qu’il a eu lieu sur la base de la propriété privée des moyens de production. Dans le cadre de ces rapports de propriété capitalistes, les progrès techniques ont été mis en œuvre par la bourgeoisie dans l’objectif du profit, pour augmenter l’intensité de l’exploitation et non pour alléger le travail humain. Ils ont été mis au service de l’accumulation du capital, et n’ont pu qu’entraîner la généralisation des rapports d’exploitation à l’échelle du globe au lieu de servir à libérer du travail les êtres humains.

A l’heure de la mondialisation, c’est de fait l'ensemble de la production et des échanges qui est organisé du seul point de vue de la rentabilité maximum du capital. D’où cette contradiction de plus en plus insupportable entre les possibilités ouvertes par les progrès des sciences et des techniques et la réalité sociale, une contradiction que Marx formulait ainsi : « À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l’énorme superstructure ».

C’est la propriété privée qui entrave les possibilités ouvertes par les progrès des sciences et des techniques, ce sont ces entraves qui empêchent que ces progrès soient mis au service de l’ensemble de la société. Sortir de cette contradiction c’est remettre en cause, non la science et ses découvertes, mais les rapports de propriétés bourgeois. Car seule la réappropriation sociale de l’ensemble des moyens de production, dans le cadre d’une planification démocratique à l’échelle du monde, permettra que les progrès scientifiques et techniques soient mis au service du plus grand nombre. Cela nécessite de bouleverser toute l’organisation sociale, d’en finir avec la propriété privée bourgeoise qui permet à une minorité de s’approprier les produits du travail humain, en finir avec la logique aveugle du marché et de la mise en concurrence des salariés.

Ainsi libérées des entraves de la propriété, les découvertes scientifiques et leurs applications techniques pourront servir à réduire le temps de travail, à rendre les travaux les plus durs moins pénibles, sans souci de rentabilité et de compétitivité. C’est sur leur base que pourront être faits consciemment et démocratiquement des choix sur les sources d’énergie à utiliser, sur ce qui doit être produit, à quel endroit et de quelle manière, sur la meilleure façon de prendre en compte les impacts des activités humaines sur notre environnement, à l’échelle locale comme de toute la planète.

Ceux qui s’inquiètent de la croissance et du productivisme agitent souvent le spectre cauchemardesque d’une « généralisation du mode de vie américain » à l’ensemble de la planète qui épuiserait toutes les ressources en un temps record. Mais c’est en réalité un fantasme absurde qui oublie que la richesse des États-Unis est le produit d’une histoire d’exploitation d’abord de la classe ouvrière américaine mais aussi du pillage des richesses naturelles et des peuples à travers le monde. Et c’est justement pour cela qu’il n’est pas généralisable à toute l’humanité. Au lieu d’agiter cet épouvantail, au relent malthusien, il faut se demander quel type d’organisation sociale sera capable de mieux répartir les richesses produites jusqu’à satisfaire l’ensemble des besoins des êtres humains à l’échelle du monde… tout en tenant compte de la nécessaire préservation de notre environnement terrestre. C’est le communisme, une société d’abondance, c'est-à-dire une société où toute la production sociale est organisée démocratiquement pour satisfaire les besoins de l’ensemble des êtres humains, libérés de l’aliénation des rapports marchands.

Un seul et même combat contre les multinationales et les États, un combat de classe...

Quel est le "sujet révolutionnaire" ?

Nous ne nous inscrivons pas dans ce que propose le courant éco-socialiste car intégrer les raisonnements de l’écologie politique, revient en réalité à poser l'enjeu du combat en dehors de la lutte des classes réelles, au nom du fait qu’il s’agirait d’une « crise globale de la civilisation humaine » qui appellerait un « combat éthique ». Au nom du productivisme réel ou supposé des organisations syndicales et politiques issues de l’histoire des luttes de la classe ouvrière, ces camarades en viennent à ne pas avoir confiance dans la capacité de la classe ouvrière à être « le sujet révolutionnaire ». Il ne faut pas confondre la classe ouvrière et ses organisations aujourd’hui complètement intégrées au capitalisme. La classe ouvrière est plus nombreuse et forte que jamais à l’échelle de la planète, et de par son rôle dans l’économie capitaliste mondialisée, elle reste la force sociale porteuse d’une autre organisation sociale. C’est justement pour cela qu’en rupture avec les discours dominants il est fondamental de poser la question écologique comme une question sociale et politique, inscrite dans la lutte des classes.

De multiples luttes de résistance se développent à travers le monde contre les conséquences sur l’environnement de la mondialisation capitaliste : contre de grands projets d’infrastructures ne répondant pas à de réels besoins sociaux ; contre la mainmise des multinationales sur les terres pour des projets d’extractions minières ; contre les projets du capitalisme vert qui sont en réalité avant tout des opérations spéculatives. Etre solidaire et s’inscrire dans ces combats est indispensable, mais à condition de ne pas en surestimer le poids, de ne pas croire que les luttes des peuples indigènes ou plus généralement les mouvements de résistances locales pourraient se substituer à la nécessaire lutte d’ensemble du monde du travail contre le pouvoir des multinationales et des États à leur service.

Nous nous inscrivons dans la tradition du courant socialiste révolutionnaire, communiste, en affirmant que la classe des salariés est capable de rassembler, d’unifier l’ensemble de ces combats parce qu’elle est porteuse d’une autre organisation sociale reposant sur la remise en cause de la propriété privée, pour la défense des intérêts du plus grand nombre.

Le combat écologique s’inscrit dans la lutte des classes internationaliste

Le combat écologique n’est pas une sphère autonome dégagée de la lutte des classes et c'est pour cela qu'il est plus que jamais un des enjeux du combat de la classe des salariés dans la perspective d’une transformation révolutionnaire de la société capitaliste. Il n’y a pas de raccourci, la perspective socialiste n’est pas un espoir utopique mais une possibilité contenue dans la situation actuelle, aboutissement de toute l’histoire des sociétés humaines, de la lutte des classes.

L’écologie, en tant que science, s’inscrit dans la continuité de Darwin et Marx, de la compréhension matérialiste de l’évolution du monde vivant, de l’émergence des sociétés humaines et de leur histoire comme produit de la lutte des classes.

Les sociétés humaines ont aujourd’hui un impact sur l’ensemble de l’environnement terrestre, capable de créer les conditions de leur propre extinction. Cette situation nouvelle, inédite, oblige l’humanité à devenir un acteur conscient de sa propre histoire pour penser rationnellement sa propre organisation sociale, c’est-à-dire les conditions dans lesquelles elle produit et répartit tout ce dont elle a besoin pour exister.

La question écologique est devenue une question sociale et politique car dans le cadre du développement capitaliste régi par les lois aveugles du marché, l’humanité est incapable de maîtriser les conséquences à long terme de ses activités.

Pour échapper à cette contradiction, elle doit se hisser consciemment à un niveau supérieur d’organisation sociale lui permettant d’utiliser toutes les connaissances scientifiques et techniques pour planifier démocratiquement et rationnellement la production et les échanges à l’échelle de la planète.

La question sociale et la question écologique conduisent à la même remise en cause du système capitaliste et du pouvoir des classes dominantes. Il s’agit d’un seul et même combat contre la domination par une poignée de multinationales de l’économie mondiale.

C’est un combat qui, de par les enjeux planétaires des problèmes à résoudre, ne peut avoir d’issue locale. Il pose le problème politique d’une lutte internationale, dépassant les cadres nationaux et redonnant toute son actualité aux idées internationalistes du mouvement ouvrier, socialiste, communiste ; l’idée que par-delà les frontières, l’ensemble des travailleurs ont des intérêts communs à défendre, y compris pour la protection de leur environnement de vie, et qu’ils ne pourront compter que sur eux-mêmes car ils sont les seuls à pouvoir défendre l’intérêt général jusqu’au bout contre les égoïsmes de classe d’une minorité.

Définir clairement les enjeux de ce combat, c’est prendre conscience qu’il contient la possibilité et la nécessité d’en finir avec la propriété capitaliste pour permettre aux hommes de se réapproprier les fruits de leur travail, de sortir de la division de l’humanité en classes et ainsi de construire une société où l’humanité se réconciliera avec elle-même et la nature.

Bruno Bajou

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