« Le monde de la finance danse sur un volcan », titrait Martine Orange dans Médiapart lundi 27 octobre. Du risque majeur de krach financier qui menace d’effondrement le secteur de l’intelligence artificielle à la secousse qui a traversé le système bancaire US après la faillite de deux sociétés, First Brands et Tricolor, en passant par les perturbations créées par la politique de Trump et le « shutdown », tout semble réuni pour que le château de cartes s’écroule. « Tous les ingrédients sont réunis pour déclencher une crise majeure : il suffit d’une étincelle pour que la situation dégénère », prévient le dirigeant d’une société de gestion d’actifs.

Et les craquements se font entendre. Mardi, après un avertissement sur les risques émis par les banques Goldman Sachs et Morgan Stanley, Wall Street terminait en baisse, en particulier sur les valeurs de la Big Tech, suivie dès le lendemain par les bourses asiatiques (Corée, Japon, Taïwan). En une semaine, 500 milliards de dollars auraient été « effacés » dans les capitalisations boursières de la Big Tech et de leurs fournisseurs. Des « corrections » qui faisaient se poser cette question aux Echos : « Les Bourses asiatiques donnent-elles le coup d'envoi à l'éclatement de la bulle de l'IA ? ».

Malgré ces « alertes » et la conscience exprimée par de multiples responsables économiques et financiers que le krach est devenu inévitable, les jeux financiers se poursuivent de plus belle. « Les marchés, censés évaluer les risques, semblent totalement indifférents à ces multiples mises en garde », écrit Martine Orange. « Le monde de la finance a décidé d’ignorer ces alertes. […] Il continue à danser sur un volcan, par peur de perdre une once de profit, avant que la musique s’arrête. »

En réalité, le fait que les marchés financiers poursuivent leur folie destructrice comme si de rien n’était ne relève d’aucune « décision », d’aucune « indifférence ». Bien loin d’être des organes d’évaluation et de régulation des risques, les marchés sont au contraire le lieu où se manifeste toute l’absurdité du capitalisme. La spéculation et la course à l’endettement sans limites débouchent sur l’instabilité mondialisée et la menace d’une crise financière qui peut précipiter l’économie mondiale de la stagflation actuelle à une récession brutale. Personne ne peut en connaître les rythmes, mais la marche est inexorable. Comme l’analysait Marx, la logique absurde du capitalisme le conduit à sa propre « négation », le plongeant dans des contradictions insurmontables.

La politique des Etats, celle de Trump aux USA comme ici la farce parlementaire autour d’un budget introuvable, participe de cette marche à la catastrophe qu’aucune « décision » ne peut arrêter si ce n’est… la lutte des classes.

La question qui se pose avant tout est de savoir en quoi la situation actuelle du capitalisme financiarisé mondialisé, l’ampleur et la diversité des menaces, l’accélération qu’elles connaissent, sont le signe de la maturation des conditions objectives et subjectives de la révolution sociale mondiale.

La « guerre de l’IA » nourrit la « bulle de l’IA »…

La « bulle de l’IA » dont tout le monde de la finance redoute l’explosion est d’abord le fait de capitalisations boursières délirantes. Nvidia, producteur des cartes utilisées dans les centres de calcul, est devenu fin octobre la première capitalisation boursière de Wall Street à plus de 5000 milliards de dollars, 1000 milliards de plus en 3 mois. Il est suivi par Apple (4000 milliards), Microsoft (3700 milliards), Google (3420 milliards)… Ces niveaux ne doivent rien aux perspectives de profit de ces entreprises. Ils sont le produit de la spéculation à grande vitesse sur le cours de leurs actions. Alors que ce dernier ne cesse de grimper, les spéculateurs gagnent de l’argent au gré des variations instantanées, tout en entretenant la tendance haussière. Laquelle à son tour attire les spéculateurs…

Ce mouvement haussier est encouragé par un flux continu d’annonces sur les projets en cours sur l’IA, avec la promesse de gains de productivité inédits… à condition que ces projets de développement soient menés à terme. Ces projets, dont un des promoteurs les plus délirants est le créateur de ChatGPT et patron d’OpenAI Sam Altman, demandent des investissements colossaux pour construire des centres de calcul et de données, les alimenter en énergie. Aux USA, les dépenses liées à l’IA devraient atteindre 375 milliards de dollars cette année, 500 milliards l’année prochaine. Toutes proportions gardées, des sommes énormes sont aussi consacrées au développement de l’IA dans tous les pays industrialisés. La Chine développe à marche forcée ses propres moyens, visant à faire jeu égal avec les Big Tech US.

Sam Altman voudrait multiplier par 125 les capacités de son groupe d’ici 2033. C’est la condition, selon lui, pour atteindre son graal, l’« intelligence artificielle générale », surpassant celle des humains, et gagner ainsi la « guerre de l’IA ». Au coût actuel des moyens de calcul, la facture s’élèverait à 10 000 milliards de dollars… hors production électrique nécessaire ! Un chiffre sans commune mesure avec les 13 milliards de chiffre d’affaires annuel de la start-up qui est bien loin d’être rentable. Altman multiplie ses efforts pour rassembler des fonds, qui s’élèveraient actuellement à 1 400 milliards de dollars. Une somme bien inférieure à ses ambitions mégalomaniaques et qu’il compte multiplier en faisant entrer sa société en Bourse. Mais une somme qui donne déjà « des sueurs froides à Wall Street », selon Les Echos

OpenAI n’est pas seule à recourir à la dette pour financer sa « guerre de l’IA ». C’est l’ensemble du secteur qui, malgré ses capitalisations démesurées et des trésoreries réputées « confortables », s’endette à tout va sur le marché des obligations, profitant de taux relativement bas. Jeudi 30 octobre, Meta-Facebook émettait pour 30 milliards de dollars d’obligations. Mardi 6 novembre, c’était au tour de Google, pour 22 milliards de dollars… De quoi, explique sa direction, refinancer sa dette existante, « optimiser » son bilan et… offrir un meilleur rendement à ses actionnaires !

Aux ingrédients explosifs de la spéculation et de la dette s’ajoutent les obstacles matériels, la difficulté de disposer des ressources nécessaires en termes de composants et d’énergie pour mener à bien ces projets. Le plan d’Altman, s’il se réalisait, exigerait 250 gigawatts d’énergie électrique, la production de… 250 réacteurs nucléaires ! La prise de conscience par certains investisseurs de l’impossibilité matérielle de réaliser ces projets pharaoniques pourrait bien être l’étincelle qui met le feu aux poudres.

A cela s’ajoute le fait que de nombreux commentateurs de l’évolution du secteur de l’IA se posent la question de « tout ça pourquoi ? ». Les gourous de l’IA générative comme Altman cherchent à vendre leur « vision » d’un monde où toutes les tâches humaines seraient réalisées par des machines, une « vision » où les délires transhumanistes côtoient la promesse de gains de productivité substantiels pour les entreprises qui feraient le choix d’acheter leurs produits, des « agents IA » réputés capables de remplacer tout ou partie de leurs salariés. C’est un refrain aussi vieux que l’introduction de l’informatique sous toutes ses formes dans les processus de production depuis plus d’un demi-siècle, la promesse d’une nouvelle révolution industrielle qui, en détruisant les formes anciennes, ne pouvait manquer de créer de nouvelles conditions de croissance.

Il est incontestable que cette révolution industrielle, numérique, a eu lieu en ce sens que le développement des techniques de l’information et de la communication a profondément transformé les moyens de production et d’échange : automatisation, robotisation, mise en réseau, socialisation de la production et des échanges à l’échelle de la planète… Des métiers ont disparu, d’autres se sont développés. Mais ces bouleversements, aussi profonds soient-ils, n’ont en aucune façon relancé la croissance économique. En 1987, l’économiste américain Solow constatait déjà que « les ordinateurs sont visibles partout, sauf dans les statistiques de productivité ». Certains économistes adeptes de la théorie de la « destruction créatrice », tel Aghion, devenu oracle des médias aux ordres depuis son prix Nobel d’économie, rétorquaient alors qu’il fallait donner du temps à ces transformations pour qu’elles produisent leur effet sur la croissance. Trente années après, l’expérience a prouvé qu’il n’en est rien : l’économie stagne, la croissance de la productivité du travail ne cesse de ralentir, le capitalisme financiarisé mondialisé s’enfonce dans sa sénilité. L’émergence de l’IA générative et la campagne de bluff qui l’accompagne depuis la sortie de ChatGPT fin 2022 a relancé la machine à illusions. Mais ces dernières retombent aujourd’hui, les « doutes » sur la rentabilité de l’IA générative dans les entreprises se font de plus en plus nombreux, menaçant eux-aussi de faire éclater la baudruche.

Derrière les emballements sur l’IA, une économie mondiale en berne

L’emballement des indices boursiers, comme le S&P500 US boosté par les records de capitalisation de la Big Tech, donne de l’économie une image totalement déformée. La somme des capitalisations boursières des « 7 magnifiques » (Nvidia, Apple, Microsoft, Tesla, Amazon, Facebook et Google) constitue en effet 38 % de la valeur globale de l’indice. Cela veut dire que les 493 autres entreprises cotées au S&P500 se partagent les 62 % restants... C’est un signe de la faiblesse globale de la première puissance économique de la planète.

Pour le FMI, la croissance mondiale devrait s’établir à 3,2 % cette année, 3,1 % l’année prochaine. La croissance des USA serait de 2 % cette année après 2,8 en 2024. Le Japon, l’Allemagne, la France devraient connaître une croissance inférieure à 1 % cette année et la prochaine. De plus, avertit le FMI, « ces prévisions restent incertaines, car les perspectives demeurent fragiles et les risques continuent de s’orienter à la baisse ». L’OCDE partage à quelques détails près ces prévisions.

Dans ce contexte global de stagnation économique, des entreprises de plus en plus nombreuses se trouvent en difficulté, menacées de faillite. Les conséquences sociales sont catastrophiques pour le monde du travail. Aux USA, les licenciements recensés au mois d’octobre 2025 ont triplé par rapport à octobre 2024, un niveau record depuis 20 ans. En France, le nombre de faillites d’entreprises pourrait atteindre 70 000 pour l’année 2025. Touchant au début surtout de très petite entreprises (TPE) et les PME, le phénomène touche désormais aussi des entreprises de grande taille. Selon l’AGS, organisme chargé de garantir le versement des salaires dans les entreprises en difficulté, « En 2024 et 2025, la France a fermé davantage d’usines qu’elle n’en a ouvert, et les procédures collectives d’entreprises industrielles de plus de 50 salariés ont bondi de 75 % ». A des nuances près, la situation est semblable dans les autres pays industriels, en particulier en Allemagne.

Ces faillites constituent une menace pour l’ensemble du système financier, comme viennent de le rappeler aux USA celles, récentes, de deux sociétés du secteur automobile, First Brands et Tricolor, incapables de rembourser leur dette levée sur le marché dit du « crédit privé ». Le « crédit privé » est un des multiples procédés plus ou moins opaques de « l’industrie de la dette ». Il finance des entreprises non cotées en bourse à qui les banques « classiques » refusent un crédit faute de perspectives de rentabilité suffisantes. Les taux pratiqués sont bien entendu d’autant plus élevés que le crédit est « à risque », accentuant celui de faillite de l’entreprise.

Le marché du crédit privé représente actuellement aux USA 1700 milliards de dollars et est en plein expansion, reflétant la dégradation de la situation économique de nombreuses entreprises qui sont contraintes de se rabattre sur le crédit privé … pratiqué directement ou indirectement par ces mêmes banques qui leur ont refusé un crédit « classique ». Cela explique comment les faillites de First Brands et Tricolor, deux sociétés de petite taille, se sont répercutées, à travers les banques spécialisées ayant accordé leur crédit, à l’ensemble du secteur bancaire, faisant craindre à certains « une nouvelle crise des subprimes ». A l’instar du directeur général de la banque JP Morgan qui a exprimé ainsi ses craintes d’une crise de la dette privée… et son mépris social : « Quand on voit un cafard, il y en a probablement d’autres »…

La multiplication des entreprises « zombies » est un autre aspect de la dégradation de la situation économique. Une entreprise zombie est par définition une entreprise cotée en bourse dont les profits sont insuffisants pour rembourser sa dette et qui ne survit qu’en s’endettant de nouveau. Selon une enquête de l’Associated Press, leur nombre à l’échelle mondiale a augmenté de 30 % en une décennie. Il était estimé à 7000 en 2024, dont 2000 aux USA, 3000 sur les bourses européennes. « A un cheveu de s’effondrer au moindre revers commercial », elles emploient 130 millions de personnes.

Un monde capitaliste pris dans un faisceau inextricable de contradictions… que seule une révolution sociale mondialisée est en mesure de résoudre

Les conséquences de la financiarisation de l’économie sont résumées dans ce gouffre qui s’est creusé entre les sommets de la finance, accumulant des fortunes démentes et spéculant sans limite, et toute une partie de l’appareil de production et d’échange, entreprises indépendantes, sous-traitants, menacés de faillite. Cela illustre comment l’oligarchie financière qui règne sur l’économie mondiale accapare l’essentiel de la plus-value extorquée à un prolétariat toujours plus exploité, conduisant au bord de la ruine le tissu industriel dont elle tire ses propres profits tandis que sa boulimie prépare krach financier, crise de la dette et récession économique.

Au cours des presque deux décennies qui nous séparent de la crise de 2007-2009, les Etats et les Banques centrales ont pu, en subventionnant la finance à coup de milliards et de milliards d’argent public, éviter une crise financière qui n’a jamais cessé de menacer et maintenir à flot une économie au bord de la stagnation. Ils apparaissent aujourd’hui totalement impuissants face à la catastrophe qui se profile. Leur seule stratégie est la fuite en avant dans la guerre commerciale, le militarisme, la préparation de la guerre, la démultiplication des offensives contre les travailleur·es, la population. Autrement dit la poursuite, en les aggravant, de politiques qui n’ont fait, au fil des années, qu’alimenter les contradictions jusqu’à les conduire à leurs limites, en particulier au bord d’un krach financier et d’une crise de la dette que chacun sait inévitable.

Effondrement brutal ou succession de soubresauts, personne ne peut en connaître les rythmes, ni quels en seront les facteurs déclenchants. Par contre, les conséquences ne peuvent qu’être destructrices sur le plan économique et social, la plongée dans une récession sans précédent, voire un blocage de l’appareil de production accompagné d’une terrible régression sociale.

La seule force capable d’y mettre un coup d’arrêt, de sortir de cette logique mortifère, ne peut venir que des travailleur·es, de la jeunesse, de la lutte des classes. Cette dernière naît de la nécessité, pour les exploité·es, de riposter à la guerre de classe de plus en plus brutale que leur mènent les classes dominantes et leurs Etats, aux conditions de vie qui leur sont faites. Elle évolue selon une logique parallèle, concurrente et irréconciliable à celle de la marche à la faillite du capitalisme. Cela s’est traduit, depuis les années 2011 et les Révolutions arabes, par une multiplication des révoltes sociales, partout dans le monde, où les travailleur·es, la jeunesse, ont tenté d’imposer sur leur terrain, dans la rue, en s’affrontant aux pouvoirs en place, leur droit à la liberté, à la démocratie, à la justice sociale. Un combat plus que jamais d’actualité, porté par la nécessité, pour les travailleur·es, de prendre la société en main, d’en retirer le contrôle des mains de ceux qui la conduisent à la ruine.

Daniel Minvielle

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