Du 27 au 29 octobre, l’Assemblée et le Sénat ont voté le report à l’été prochain des élections provinciales qui devaient se tenir en novembre en Kanaky-Nouvelle Calédonie.
Le gouvernement français, même affaibli et instable, même après avoir écarté Valls qui l’a amèrement regretté, garde le cap. Lecornu l’a déclaré dans son premier discours en tant que Premier ministre : ce vote et la mise dans la Constitution de l’accord de Bougival étaient sa deuxième priorité après le vote du budget.
Un nouveau et double passage en force contre le peuple kanak
La France décide, à 17 000 kilomètres de l’archipel, sans l’accord des intéressés, les peuples de Kanaky colonisés, d’un projet de loi de report des élections concocté par un macroniste caldoche des plus loyalistes, Metzdorf, en s’appuyant sur un pré-accord « de Bougival » signé à huis clos dans un hôtel parisien par les indépendantistes et les non indépendantistes le 12 juillet dernier. Il sera rejeté par un congrès exceptionnel du FLNKS sous la pression de ses bases quelques jours après.
Ce report des élections ne sert que les ennemis acharnés de l’indépendance puisqu’il donne le temps de mettre en place le dégel électoral de Macron qui avait mis le feu aux poudres au printemps 2024. Au moment où il était devenu possible aux Kanak de gagner le referendum pour l’indépendance prévu par les accords de Nouméa de 1998, ce dégel, une ouverture du corps électoral de 16 à 20 000 nouveaux venus de la Métropole, rendait encore plus minoritaires les Kanak sur leur propre territoire ; c’était selon l’expression du FLNKS « une recolonisation de leur pays ».
Toujours Lecornu, en tant que ministre de l’Outre-mer en 2021, avait imposé ledit referendum en pleine pandémie et deuil des kanak suite à de nombreux morts, ce qui avait entraîné son boycott par le FLNKS et la victoire des loyalistes.
Quant à l’accord de Bougival, il met un point final aux referendums sur le droit à l’autodétermination en échange d’un « Etat », une « nationalité » calédonienne et une présence diplomatique symboliques, en laissant la police, l’armée, la justice, la monnaie entre les mains de la France : une entourloupe. Comme le disait la dirigeante du FLNKS Brenda Wanabo-Ipeze : « nous ne pouvons pas être indépendants dans un autre pays » !
L’accord accroît en plus le poids de la province sud la plus riche et blanche sur les deux autres en allant dans le sens des loyalistes comme Sonia Backès qui souhaitent une sécession du pays.
La CCAT (Cellule de coordination d’action sur le terrain), née à l’initiative de Christian Tein et de son parti l’Union Calédonienne membre du FLNKS mais l’ayant débordé en organisant les blocages de mai 2024, a appelé à s’y opposer par une manifestation pacifique le matin du 25 octobre, puis deux rassemblements appelés par le FLNKS le 27 octobre (ce premier interdit) et le 31 octobre au matin.
Dérisoires manœuvres parlementaires au mépris du droit des peuples, l’impossible « paix civile »
LFI s’est opposée ouvertement au vote du report à l’Assemblée en déposant 1624 amendements, pour un retour à « la paix civile », les Verts et le PC l’ont aussi contesté au Sénat et en Commission parlementaire. Les macronistes, avec le soutien du PS, ont opposé une motion rejetant tous les amendements en rejetant leur propre texte pour empêcher tout débat public ou amendement du projet de loi : un nouveau 49-3, comme dit le FLNKS.
Ce que LFI, le PC et les Verts appellent « la paix civile » n’est cependant pas le produit d’un vote mais de la révolte insurrectionnelle des Kanak entre 1984 et 1988. C’est elle qui a obligé le gouvernement français et les loyalistes à signer les accords de Matignon en 1988 puis de Nouméa en 1998 instituant un calendrier vers « la décolonisation » organisée par la puissance coloniale et une certaine représentation des indépendantistes dans les instances locales.
Depuis, la France poursuit sa domination en lien avec les loyalistes. Elle a dû concéder la gestion de la région Nord de l’île et de sa flambante mine de nickel aux indépendantistes qui s’est achevée par un fiasco : la mine a fermé en 2024 avec 1200 licenciements.
La situation économique et sociale s’est dégradée ces dernières années surtout à cause de la chute du cours du minerai. Les inégalités sociales recouvrant des discriminations raciales déjà très importantes, ont augmenté. Les jeunes générations, moins affiliées aux partis indépendantistes, plus urbaines, précaires, pour certaines ayant eu accès aux études en Métropole mais se retrouvant sans emploi, ont fait éclater leur colère au moment de l’offensive de Macron contre l’accord de Nouméa et le gel du corps électoral.
La réponse de la France a été la répression avec 15 morts souvent jeunes dont 12 Kanak, l’envoi de l’armée, de CRS et de blindés en nombre, 1500 arrestations, au moins 200 emprisonnements et la déportation en juin 24 sans procès de 69 prisonniers en Métropole dont des militant·es politiques libéré·es un an plus tard et qui viennent juste d’avoir le droit de retourner en Kanaky en octobre, sans que l’État français paye leur billet « retour ».
L’archipel sera frappé de plein fouet par le budget prévu pour 2026 avec des coupes préfigurant celui en France (baisse des moyens aux collectivités, des allocations, augmentation des franchises médicales…).
La révolte a fait paniquer les patrons. Malgré les aides aux entreprises du gouvernement dont une exonération totale d’impôt sur les sociétés pendant 3 ans pour les nouvelles entreprises et une baisse de son taux de 30 à 20 ou 25 % pour toutes, il y a eu 11 000 licenciements et de nombreuses fermetures dont la mine de Thio.
La situation de la population est devenue catastrophique, il n’y a plus « de quoi remplir le panier d’ignames ». Il en découle de l’attentisme, une colère sourde, une lucide défiance vis-à-vis de la politique impuissante du FLNKS et du CCAT.
L’indépendance de la Kanaky, le respect du droit des peuples ne peuvent se gagner que contre les vestiges du colonialisme et le capitalisme
Le gouvernement défend les intérêts de l’impérialisme français et des élites caldoches dans un monde où la concurrence pour le nickel, principale production de Kanaky-Nouvelle Calédonie, s’accentue, où la Métropole s’accroche à ses confettis coloniaux comme l’archipel et sa position maritime et géostratégique en particulier face à la Chine.
Notre solidarité avec le peuple kanak bafoué dans son existence et ses droits est totale. Avec ses représentant·es, nous exigeons que toutes les poursuites judiciaires soient levées et tous les prisonniers politiques libérés, les autres déportés rapprochés de leurs familles à la charge de l’État français.
La gendarmerie et l’armée française n’ont rien à faire dans un territoire qui n’est pas leur colonie. C’est au peuple kanak de décider de son destin.
Le retour en arrière n’est plus possible. Le droit à l’autodétermination, à la séparation de la France, à l’indépendance s’impose. Aux Kanak sont venus se joindre des travailleurs·es des îles d’Océanie et de Mélanésie qui ont des intérêts communs contre la puissance dominante française en déclin dans la région.
« Merde à Bougival, projet colonial » disait une banderole dans la manifestation du 31 octobre. Il n’y aura effectivement pas de paix sans s’en prendre au capitalisme français au cœur de la Métropole, ce capitalisme qui impose aux travailleurs en France un budget agressif contre leurs droits, au service des milliardaires et des militaires.
Notre solidarité, c’est notre lutte contre notre bourgeoisie et son Etat, leur politique coloniale et leur nationalisme militariste, aux côtés du peuple Kanak, pour son droit à l’autodétermination, son émancipation.
Mónica Casanova



